LES JOURNAUX HOSTILKS AU PROJET FALLOUX
universitaires. Il est partagé entre la colère, et le dédain : la colère de voir porter la main sur l'Université, — non pas sur le monopole, que personne, à cette date, ne défend, qui est abandonné, renié, — mais sur T Université elle-même, frappée dans son Conseil supérieur, dans ses Conseils académiques, dans ses recteurs, dans ses facultés, dans la liberté de parole de ses maîtres ; et le dédain pour l'adversaire qui surgit, pour ce revenant d'avant 89, pour la troupe des moines, qui s'efforcerait en vain de tenir pour non avenu le mouvement d'idées du xviii® siècle, l'affranchissement déjà séculaire de la pensée.
Aux journaux républicains, il faut joindre une brochure, la plus intéressante peut-être, et la plus pénétrante de toutes les manifestations hostiles qu'a suscitées le projet Falloux. Elle est de Théophile Dufour, représentant de l'Aisne à la Constituante, non réélu à la Législative. Nous savons, par la correspondance de Dufour avec Quinet, quelle impression a produite sur ce ferme démocrate la nouvelle du dépôt de ce projet*... Quelques semaines plus tard, Dufour prend la plume pour répondre à une circulaire que la Société générale
1. Dufour écrit à Quinet, de Saint-Quentin, le 23 juin 1849 : « J'ai dans les mains, depuis hier, rinqualifiabie projet de loi que le ministre de l'instruction publique vient de vous soumettre. L'Assemblée, je le sais, ne prendra pas la peine de discu'.er : pour discuter il faut des principes, et cette Assemblée n'a que des rancunes et des vengeances. Mais j'espère qu'il s'élèvera de son sein quelqu'une de ces voix fortes qui n'ont jamais manqué à la France dans ses moments de péril, et que la France a toujours écoutées.
Cet indigne projet de M. de Falloux n'est rien de moins que la ruine et l'anéantissement complet de l'enseignement primaire; c'est la substitution réelle de l'Liglise à l'État dans la surveillance et la direction morale, c'eslà dire, dans tout... Que de mensongvîs, que de perfides insinuations, que de calomnies pour en arriver là ! On calomnie les instituteurs, qu'on a bernés et laissés mourir de faim depuis dix-huit ans; on calomnie les Ecoles normales, en même temps qu'on les ferme. Avec cette loi, il n'y a plus de laïcisme en France, et non seulement la République est atteinte, mais la civilisation. Nous rentrons en plein moyen âge... Cette pensée qui vient de formuler la loi sur l'enseignement, c'est celle qui lait bombarder et saccager Kome aujourd'hui .. La France, sans doute... ne redeviendra pas jésuite, elle préférerait être athi^e. Mais pour rester religieuse, philosophique, pour garder sa foi moderne et sa morale, il faut qu'elle recommence à combattre... » Lettres à Quinet, p. i.
de r instruction primaire, préparée par Boulay (de la Meurthe) avait adressée à ses correspondants, afin de leur demander leur avis sur la loi en pirparation . La brochure de Dufour entre dans Texamen détaillé du projet, et elle reproduit les objections qui sont celles du National, celles de Serrigny et de Jules Simon dans la Liberté de Penser. Mais elle entre aussi au vif de la question politique. Elle montre que rUniversité, que l'Etat enseignant sont frappés par la loi, mais que la loi vise, en outre, par delà TUniversité, par delà l'Etat enseignant, l'jnfetruction elle-même. « Il ne s'agit pas seulement de savoir, écrit Dufour, qui, du prêtre ou du laïque, doit donner l'instruction, mais s'il convient d'abord que l'instruction soit donnée, si l'instruction en soi n'est pas un péril et un mal. Telles sont, quand on y regarde, les tendances avouées ou secrètes, du projet tout entier. » Dufour n'a pas assisté aux séances de la Commission extraparlementaire. Il n'en a pas recueilli les échos. Mais s'il eût entendu les discours de Thiers, il ne pourrait pas les viser avec plus de justesse. A la tête de cette « conspiration contre renseignement », on voit, dit-il encore, les mêmes hommes qui, il y a trente ans, « poursuivaient de leurs saix^asmes et de leurs anathèmes notre éducation laïque et nos écoles, qui proclamaient hautement pour les masses, non pas le droit à l'instruction, mais le droit à l'ignorance et à l'asservissement, et qui osaient écrire, avec les Bonald et les de Maistre, ces paroles impies que la France n'a point oubliées : « Non, il n'est pas bon que le peuple sache lire et écrire; son rôle n'est pas de discuter, de délibérer, mais d'écouter et d'obéir ». Et dans im mouvement de passion, où l'on reconnaît le disciple d'Edgar Quinet, l'homme qui a lu les Jésuites, l'Eglise et la Révolution, qui en possède la doctrine, qui en a retenu jusqu'aux expressions, Dufour se plaint en outre, que dans l'enseignement de l'Etat, réduit, mutilé, traité en suspect, le projet ne laisse pas même subsister ce qui en a fait, jusqu'ici, l'âme. « On lui arrache l'âme, c'est-àdire son principe d'inspiration et de vie ; on exclut de l'en-