LA CAMPAGNE DE L'UNIVERS
d'écoliers. » Enfin^ le ministre donnait la raison pour laquelle il ne lui avait pas semblé mauvais de laisser quelque action à l'Université, même sur renseignement libre. « Il craignait que Téducation donnée par les ecclésiastiques ne répondît pas aux exigences de l'esprit moderne V » Cette préoccupation, M. de Falloux ne Ta pas cachée. Car, non content d'en avoir fait part à Veuillot, dans leur entretien, il l'a exprimée, à nouveau, dans un écrit très postérieur. Il a soutenu qu'il ne suffisait pas, « pour sauver une nation, que l'éducation des familles d'élite fût irréprochable au point de vue religieux », et qu'il fallait encore qu'elle fût « en rapport avec le milieu social », que l'élève n'eût jamais à « rougir » de ses maîtres, et ne pût pas leur imputer son infériorité « au barreau, dans l'armée, dans quelque carrière que ce soit. Elever des jeunes gens, au xix* siècle, comme s'ils devaient, en franchissant le seuil de l'école, entrer dans la société de Grégoire VII ou de Saint-Louis, serait aussi puéril que d'élever à Saint-Cyr nos jeunes officiers dans le maniement du bélier et de la catapulte, en leur cachant l'usage de la poudre à canon* ». Très caractéristique du tempérament et du tour d'esprit de Falloux, cette inquiétude. Il est, par certains côtés, un moderne. Il se défie, des habitudes de pensée du vieux clergé, et peut-être aussi de celles des congrégations. Il n'entend pas mettre à l'Eglise la bride sur le cou. Il croit devoir prendre ses précautions, même contre elle î En outre, il n'espère pas un succès rapide et complet. Il doute que les familles se précipitent vers les maisons nouvelles, et cela est à retenir.
La visite du ministre au journaliste, si elle ne changea point les caractères et les partis pris de celui-ci, eut pourtant un résultat. M. de Falloux avait demandé que V Univers attendît, pour discuter, l'élection de la Commission parlemen-
.i. Veuillot, Histoire du Parti catholique dans Mélanges, I, p. 468, 469. — Cet article de Veuillot, paru en juin 1856, est une réponse au Parti catholique de Falloux.
2. Falloux, Le parti catholique, p. 42, in Disc, et Mél. polit., II.
taire ^ U Univers promit de le faire, renonçant ainsi à exercer quelque influence sur la formation de cette Commission. Et voilà comment, alors que d'autres journaux entrent en campagne dès le 23 juin, son premier article porte la date, relativement tardive, du 29.
M. de Falloux, toujours très préoccupé d'écarter les obstacles, ne s'est pas contenté d'aller voir Veuillot. Il a provoqué également, à une date qu'il ne précise pas, que Veuillot ne fixe pas davantage, mais qu'il place « avant la discussion législative ^ » une séance solennelle du Comité catholique. A cette séance, Montalembert prit la parole, (( et y parla d'un ton animé, pressant ou plutôt gourmandant ceux qui faisaient opposition au projet. M. de Falloux reproduisit, avec l'agrément ordinaire de sa parole, des arguments déjà connus. M. Lenormant et Mgr Tévêque de Langres soutirent la thèse de l'ancien parti catholique. La majorité semblait se dessiner en faveur du ministre, mais elle n'avait rien à voter, et surtout, rien à prescrire. Ou se sépara sous une impression de tristesse. Nous sentîmes que cette séparation serait longue^». En réalité, ce fut la dernière séance du Comité catholique.
Mais, s'il s'est prononcé après les autres, l'Univers a fait une campagne active, ardente, et qui ne pouvait pas ne pas produire, sur toute une partie de l'opinion, l'effet le plus fâcheux, au point de vue des auteurs du projet de loi. De là, des griefs, des récriminations passionnées entre catholiques à la manière de V Univers, et catholiques à la manière de M. de Falloux et de Montalembert. De là, une division, des ressentiments qui ont survécu longtemps au vote de la loi Falloux, et qui seuls permettent de comprendi*e l'histoire assez compliquée, et nullement étudiée encore, de l'action catholique, en France, d'abord, entre la loi de 1830 et le Concile du Vatican, puis, dans les premières années qui ont .