‹ La loi Falloux, 4 janvier 1849-15 mars 1850Chapitre 156 sur 334 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LE PROJET BE LOI DEVANT L'OPINION (Suite.)

I. Le inonde catholiqae et les évéques. — II. Les consistoires protestants . III. Les conseils généraux.

Le projet de M. de Falloux n'a pas seuleiment occupé la presse, il a vivement ému Tépiscopat tout entier; il a fait l'objet d'une délibération des Conseils généraux ; il a été discuté dans les consistoires protestants et les consistoires israélites. On connaîtrait mal l'état de l'opinion à l'égard de ce projet, si l'on se bornait à la lecture des journaux et des brochures, et si l'on jiégligeait les documents, dont beaucoup sont inédits, qui permettent de voir ce que l'épiscopat, les consistoires et les assemblées départementales ont pensé du projet.

Parmi les manifestations des évoques, il en est qui ont été rendues publiques par leurs auteurs. Elles se rattachent de près à la campagne de V Univers. Ce sont des lettres de Tévèque de Chartres et de l'évêque de Nancy, défavorables au projet; c'est un Mémoire rédigé par Dupanloup (devenu depuis la dislocation de la Commission extraparlementaire évoque d'Orléans) et revêtu de la signature d'un grand nombre de ses collègues ; mémoire favorable, il va de soi, au projet de M. de Falloux. D'autres manifestations se sont produites dans le secret de la correspondance administrative, sous

formede lettres au ministre de l'instruction publique. Examinons d^abord la première série de documents.

[L'évêque de Chartres, Clausel de Montais», dénonce avec une infatigable colère Téclectisme, les« hérésies » de Cousin, son panthéisme antichrétien des universitaires. Et c'est avec de tels hommes que Falloux ose parler de « transaction ». En telles matières, un catholique ne transige pas. La seule solution acceptable, c'était la liberté sans réserves pour les écoles catholiques : « Ici Ton se récrie et Ton me demande si je prétends autoriser l'érection des écoles socialistes et communistes, mettre le feu dans nos villes et nos provinces. . . » Non, certes, car il y a des lois contre les fous : on les interdit. Mais il n'est pas besoin de loi pour l'enseignement de l'Eglise ; il n'y en avait pas sous Louis XIV. « Tout n'en allait que mieux. » Il n'en faut pas davantage aujourd'hui. Qu'on applique la Constitution ! Et la France sera débarrassée d'un c< monopole hideux et inouï sur la terre ». Si les rouges se révoltent, « l'armée dont la fidélité et le dévouement sont poussés jusqu'à l'héroïsme » les écrasera. Et l'évoque de Chartres éclate en imprécations. Son éloquence abondante ne se contient plus; il répète son invective indignée contre les « absurdités détestables » de l'école nouvelle; s'il lâche un instant Cousin l'hérétique, c'est pour secouer Jouffroy, Damiron, qu'il confond en leur opposant des textes de l'Evangile... Sa colère est telle qu'il en oublie Falloux et son projet. Il propose que l'Assemblée nomme une commission où n'entreraient ni prêtres, ni universitaires ; le clergé lui soumettra les « erreurs outrageantes pour la divinité », les phrases de ces livres universitaires où le catholicisme est « insulté » ; les universitaires répondront et « j'affirme que par celte voie tout sera terminé en cinq ou six séances ». La France et l'Europe et le monde entier « échapperont à un chaos moral (ît politique qui doit tout envelopper, tout faire périr dans d'horribles convulsions, dans l'ignominie et les ténèbres ». Alors, on

1. Ses lettres ont paru dans V Univers les 16, 17, 26 juillet, ô aoilt, 26 août, 4 septembre, 2 et 13 octobre 1840.

verra clair, on verra surtout que FEglise ne peut accepter, ne peut sentir « la moindre partie du joug » du « corps académique ». Il ne peut y avoir entre eux ui subordination, ni alliance. Les évêques n'ont rien à faire au Conseil de l'instruction publique : « Quel accord peut-il y avoir entre Jésus-Christ et Bélial, quelle alliance entre la lumière et les ténèbres? »* L'évêque de Nancy, Mgr Mensaud, s'adresse directement à Falloux^ C'est aux évoques qu'il appartient de faire entendre la vérité. Le projet « est contraire aux réclamations constantes des catholiques et de l'épiscopat ». Il ne réalise pas la liberté. Il consacre l'indifférence en matière de religion. « Il attribue à l'autorité laïque un droit qu'elle n'a pas, celui d'intervenir dans les questions religieuses et morales. » L'Etat peut avoir ses écoles à lui ; il peut « surveiller » l'enseignement, non le « diriger ». Or, l'État, par les Conseils académiques, par son Conseil supérieur, prétend diriger. L'enseignement n'est donc pas libre. La présence du clergé dans les Conseils ne garantit rien : l'associer au monopole, n'est pas détruire le monopole. Il y sera, dans ces Conseils, en minorité : « Le rationalisme l'emportera sur la foi. » Il s'y rencontrera avec des rabbins et des pasteurs : ce « mélange » a été condamné en 1847 par un rescrit de la Propagande... Loi funeste au clergé parce qu'elle « crée audessus de lui un centre de direction spirituelle exercée au nom de l'Etat », parce qu'elle « aura l'air de lui faire partager le monopole dont il ne retirera que l'odieux, vis-à-vis du public; loi funeste à l'Ltat parce qu'elle ne contente personne, et parce qu elle « enchaîne le principe catholique, le seul capable de régénérer la société qui s'est perdue par le poison des mauvaises doctrines... Il faut tout de suite en dénoncer les erreurs et en combattre le danger »].

1 . L évéque de Chartres a résumé sa polémique, avec un peu plus de modération, dans une brochure intitulée : Courtes observations sur le nouveau projet de loi concernant Vinstruction publique. Chartres, 1849, in-8. [Bibl. nal. Ld* 5200).

2. Univers du 6 novembre 1849. La lettre est datée du 18 septembre.

Le Mémoire au pape est sensiblement postérieur*. Il aurait été composé par Dupanloup à l'instigation du nonce à Paris, Mgr Fornari % qui, durant toute cette période, a soutenu, non sans y apporter toute la prudence romaine, M. de Falloux, M. de Montalembert et leurs amis, Dupanloup écrit à Montalembert, le 19 novembre, quil travaille ardemment à ce mémoire. Enfin, il est achevé. Vingt- trois évêques y adhè* rent dès le premier moment. Dix autres y adhèrent un peu plus tard. L'archevêque de Besançon le porte à Rome, avec une lettre où les évêques signataires déplorent les violences de certains journaux.

[Dupanloup y a réuni tous les éléments d'argumentation épars dans les articles de VAmi de la Religion. Il y conseille le calme et énumère les bonnes raisons qu'ont les amis de l'Eglise d'être satisfaits du projet Falloux : les petits sémi-r naires affranchis, le certificat d'études, l'autorisation préalable abrogés, toutes exigences de grades abolies (sauf l'insignifiant baccalauréat pour le chef de l'établissement), liberté des méthodes et des règlements, admission à l'enseignement des congrégations non autorisées, voilà les conquêtes faites en matière d'enseignement secondaire. Sont-elles sans valeur et sans portée ? Dans le primaire, les Ecoles normales « si dangereuses, si puissantes, pour le mal » disparaissent ; l'instituteur communal est révocable ; les religieuses sont dispensées du brevet. L'enseignement du peuple est, en fait, remis à l'Eglise. « Il n'y a plus ni corporation, ni hiérarchie, ni gouvernement universitaire » ; la société s'est substituée à l'Université « dans la haute direction de l'enseignement ». C'est « le clergé de France, avec toutes ses forces les plus élevées, les plus libres, les plus puissantes, qui est invité par

1. Le Mémoif^e sur le projet de loi relatif à Veixseignemenl, Pari.s, 1850, in-8s est à la Bibl. nai. Ld* 5207. Il a été réimprimé dans le Journal général de V instruction publique, du 11 septembre 1880, et tiré à part. Il porte en sous-titre : « Ce Mémoire, soumis à N. T. S. P. le Pape et à Nos seigneurs les évêques, n'est en aucune manière, destiné à la publicité. »

2. « Le nonce le pressa de faire nn mémoire pour le Pape », Lagrange, Montalembert, I, p. 511.

rÉtat lui-même, par les grands pouvoirs de la naiio» à venir au secours de la société menacée, en demeurant d'ailleurs dans toute la plénitude de ses droits ». Qu'on ne vienne donc pas remettre en question des résultats aussi étonnants en disant : « C'est une loi illibérale ; car elle impose de* conditions à la liberté qu'elle donne ». Où et quand le» évêques ont-ils demandé une liberté illimitée? La loi donne <c ce qui était possible, ce qui était urgent, ce qui était demandé depuis 1808, 1828, 1848, et, on peut le dire, ce qui était inespéré ». Le clergé qui refuserait cette loi serait « injuste », en exigeant l'impossible, « inconséquent », en rejetant ce qu'il avait demandé ; « aveugle » en repoussant de tels avantages ; « insensible aux maux de la société, en refusant sa compassion et son secours à des nécessités, à des misères, à des repentirs, qui ont si grand besoin de lui ». La liberté de l'enseignement, si nécessaire, si désirée, subit une épreuve douloureuse : elle est méconnue par ses amis. Que l'Eglise la sauve ! Qu'elle nous épargne le malheur de la voir ruinée ! Que sa sagesse nous garde de cette « honte ! »] Les ministres de l'instruction publique — M. de Falloux jusqu'au 24 octobre, date où il quitte les affaires, dans les conditions assez obscures que l'on verra plus loin * ; puis M. de Parieu, son successeur, ont reçu d'assez nombreuses lettres des membres de l'épiscopat. Ces lettres^ qui ne semblent pas avoir é\é provoquées — plusieurs évêques disent nettement qu'ils prennent l'initiative, et l'un d'eux, l'évêque de Séez exprime le regret qu'on n'ait pas consulté officieusement l'épiscopat sur un projet de cette importance — s'échelonnent à toutes les dates, depuis le lendemain du dépôt du projet, jusqu'au lendemain du vote de la loi. La première de celles qui nous aient été conservées est de l'évêque de Luçon, du 29 juin ; la plus tardive est une lettre de l'archevêque d'Arras, du 16 mars, {)ostérieure, par conséquent, de

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