Voir plus loin, livre IV, chap. xvi, p
heureux et habile. Il ne semblait pas engagé aussi avant que Montalembert ou Falioux dans Taction catholique, et pourtant il s'était rallié, depuis plusieurs années, à leur programme, à leur politique. Il apportait, à la défense de la loi, un précieux savoir, une modération relative, une autorité réelle, une conviction absolue ^ Durant le temps qui s'est écoulé entre la formation de la Commission parlementaire et le débat public, la loi Falioux a été vraiment la loi Beugnot. Il entrait dans la tactique de ses auteurs de la présenter ainsi au public, Beugnot y consentit, et ils y réussirent. Le rapporteur ne se borne pas à rendre compte du travail* de la Commission parlementaire. Il prend nettement position contre les adversaires de la loi, et il s'attache à en déterminer le caractère et la portée en des termes qui éclaireraient encore pour nous, s'il en était besoin, le but réel de l'entreprise. La loi est une transaction entre les prétentions contraires de l'Université et de l'Eglise. C'est à titre de transaction que Beugnot la défend et qu'il l'approuve. Car le moment est venu où il faut transiger. Avant le 24 février, « chaque opinion, se croyant appelée à la possession d'une société paisible et puissante, aimait mieux courir les chances d'une lutte prolongée, qu'abandonner aucune de ses espérances ». Mais une secousse formidable s'est produite. Non seulement l'établissement politique a été renversé, mais <c un désordre moral dont nul ne pressentait la profondeur» a tout d'un coup éclaté. Il est apparu dès lors qu'il ne s'agissait plus de savoir « par qui, et dans quelle mesure le bien se ferait », mais qu'il y avait lieu de « recueillir toutes les forces morales du pays, [de] s'unir intimement les uns aux autres pour combattre et terrasser l'ennemi commun, qui, victorieux, ne ferait grâce à personne ». Voilà l'argument essentiel, celui qui doit entraîner le vote de la Légis-
1. Je ne sais où Pierre a puisé l'indication que voici : « Un ancien pair de France. M. Beugnol, chez gui des apparences extérieures de scepticisme s'étaient alliées depuis longicmps à des convictions très fermes sur la liberté d'enseignement ». Il, p. 303.
lativè, celui qui tend à représenter les adversaires de la loi — même, surtout les adversaires catholiques de la loi — comme des traîtres à la cause de la défense sociale.
La défense sociale, qui explique et motive cette transaction, en commande aussi le caractère. L'enseignement dont la France a besoin doit avoir, ne peut pas ne pas avoir sa base dans « la morale et la religion ». Il ne s'agit pas de rechercher, comme on l'avait fait auparavant (comme on Fa fait tant de fois depuis 1850), quelles sont les matières à enseigner, quelle place doivent tenir, dans les programmes, les sciences ou les lettres, le passé ou le présent. Non : il s'agit de faire pénétrer le plus possible, dans l'enseignement, même public (il serait superflu de le conseiller à renseignement privé), la « morale et la religion », ou, pour parler avec plus de précision que le rapporteur, la religion, avec ses conséquences applicables à la politique, à la société. Dira-t-on que c'est trop concéder à la religion, à l'Eglise ? Placera-t-on, avec les hommes de la Restauration, les « envahissements du clergé » parmi les « périls » qui menacent la société? Redoutera-t-on « Tinfluence occulte des prêtres et des congrégations religieuses? » S'il se trouve, parmi les hommes politiques, dont le vote décidera du sort de la loi, des esprits disposés à se créer ces soucis, le rapporteur les convie à étudier l'état social. Ils y verront des hommes « qui ont juré de détruire notre société, ses idées, ses mœurs, ses institutions, sa religion, pour élever, sur tant de ruines accumulées, on ne sait quel édifice encore inconnu, â l'ombre duquel naîtraient des générations animées d'une haine sauvage contre tout ce que le monde croit et honore, depuis qu'il existe ». Or, le « principal objet » de la loi, c'est de déjouer les desseins de ces hommes,-et de « leur arracher l'enfance et la jeunesse ». Si la loi ne doit pas amener ce résultat, c'est qu'alors « les efforts auront trahi les intentions ». Et pour mieux insister, le rapporteur ajoute : « Nulle équivoque sur ce point. »
Il y a quelque équivoque, en revanche, dans la question
de savoir qui sont les hommes à qui la loi veut « arracher Tenfance et la jeunesse ». Sont-ce les socialistes? Ils comptent à peine, et ils ne tiennent pas école, et si jamais l'idée leur venait d'ouvrir une école, des écoles, ce ne pourrait être que grâce «au bénéfice de la loi nouvelle. Il faut donc croire que Beugnot vise ici l'enseignement universitaire. Ce sont les maîtres des lycées et des collèges, ce sont surtout les instituteurs qu'il accuse de tous ces méfaits. C'est contre eux qu'il appelle au secours la religion. Plus pressant que jamais, il adjure ses concitoyens de se demander « la main siu* la conscience », s'il n'y a « quelque puérilité à redouter, pour le présent ou pour l'avenir, dans un pays tel que le nôtre, la domination cléricale, et imprudence grave à repousser le concours des idées religieuses dans l'œuvre de salut public que nous entreprenons ? » Ces paroles s'adressent visiblement aux anciens « voltairiens » de la monarchie de Juillet, et même aux anciens c< libéraux » de la Restauration, terrifiés par le 24 février, par les journées de Juin, par la République et par le socialisme. Il s'agit de les ramener en arrière, loin en arrière, en deçà de 1833 et de la loi Guizot ; en deçà des « trois glorieuses » ; en deçà des ordonnances de 1828 ; en deçà du grand effort libéral de 1820. Il s'agit de les jeter, confus et repentants, mais surtout, anxieux, épouvantés, aux pieds de l'Eglise, pour que l'Eglise les protège contre la tempête, et les sauve de la ruine.
En proclamant et en organisant la liberté d'enseignement, la loi nouvelle ne reconnaît pas à l'Eglise « un droit préexistant, sans limites, sans garanties, sans responsabilité aucune, fondé sur le caractère spirituel et divin de [sa] mission ». Cela, c'est la thèse de V Univers, c'est la thèse de certains évêques. Mais comment ne pas. voir qu'à réclamer ce droit, ce on se laisse entraîner par le désordre général des idées », que l'on contribue à inoculer à la société « le principe d'anarchie, source des maux dont souffre la patrie? » Le législateur entend marquer qu'il n'accepte pas cette thèse.
^70 LA LOI FALLOLX.
La liberté d'enseignement est un don de TÉtat, une faculté que rÉtat concède à TEglise, non pour elle, mais pour lui, parce qu'il a besoin de TÉglise, de son dogme, de son action sur les masses, de son aide, dans la lutte contre le ])ért] social. Beugnot est, 'à sa manière, un défenseur de la prérogative de l'Etat. II est aussi un esprit positif, ennemi de la chimère. L'État est (c en possession de l'enseignement ». Il serait très vain de rechercher si, dans le principe, « il a eu tort ou raison de s'emparer de cette haute fonction, et si des particuliers, des associations ne feraient pas mieux ». Ce sont là débats frivoles. « Un fait, qui a quarante ans de date, tranche la question. » La loi n'apparatt donc pa§, dans le rapport de Beugnot, comme une loi de principe, mais comme une loi de circonstance. Ce rapport est destiné à faire impression sur la majorité, et la majorité de la Législative ne s'inquiète guère des principes. Mais n'est-ce pas diminuer la loi ? Et un Montalembert, un Dupanloup, qui la regardent comme le prix de la longue lutte soutenue par eux en faveur de la liberté d'enseignement, un Falloux même, qui, tout en s'inspirant largement des circonstances, prétend ne pas perdre le contact avec les idées, vont-ils ratifier ce langage de légiste, ou vont-ils protester ? Ils ne protestent pas du tout. Ils ratifient. Ils veulent aboutir ; ils savent très bien que le succès n'est pas complètement certain. Ils estiment que Beugnot tient le langage le plus propre à grouper une majorité sur la loi. Ils laissent dire. Ils laissent faire... Au reste, le rapporteur est un esprit avisé. Il sent bien lui-môme que sa thèse a un point faible. Si la liberté d'enseignement n'est pas un « principe », si c'est un don de la Constitution, de la loi, de la société, il semble bien qu elle puisse et doive profiter également à tous ; et que le socialiste, l'athée seront aussi fondés à la revendiquer, que le clergé lui-même? Telle serait bien la conséquence inévitable de la loi, si, dans la pensée du rapjjorteur, il ne planait, au-dessus de cette loi, quelque chose qui s'appelle a la Vérité ». Ici, le légiste se double du croyant. Il existe un
« véritable ÎDstituteur ». Il existe une « véritable éducation ». Lisez plutôt ces lignes : il s'agit de justifier la substitution du îst^e au séjour à l'Ecole normale. « Le jeune homme qui, volontairement, ira s'enfermer dans une école primaire, afin d'obtenir un jour le brevet de capacité, connaîtra de bonne heure les difiîcultés et les privations de l'existence à laquelle il se destine, et, si la vue des obstacles qu'il aura plus tard à surmonter ne le rebute pas, si au contraire son émulation est excitée par l'exemple du maître sous lequel il vit, et dont il deviendra bientôt l'égal et l'ami, alors on pourra dire qu'une vocation sincère et durable existe en lui. » Alors, « nous aurons trouvé, sans efforts pénibles, sans grandes dépenses, et sans tout le luxe scientifique des Ecoles normales, le véritable instituteur primaire, simple, laborieux, borné dans ses besoins et ses désirs, et pour lequel ses écoliers et sa commune seront le monde tout entier, en un mot, l'instituteur que les Ecoles normales ne nous ont point donné, et qu'elles ne nous donneront jamais ». Le véritable instituteur, ce n'est donc pa.Ji celui qui sait, c'est celui qui ne s'embarrasse point de l'ambition de savoir, mais à qui la routine tient lieu de science. Et comme il existe un véritable instituteur, il existe aussi, dans l'ordre secondaire, une « véritable éducation ». Qui donc en possède les principes*? Mais précisément, les maîtres sortis de l'enseignement privé. Devenus inspecteurs, comme la loi l'exige, ils iront a porter au sein des écoles de l'État les principes de la « véritable éducation ». Situation singulière que le rapporteur réserve aux maîtres des collèges et des Ijrcées ! Réduits à leurs seules forces, et à leur impulsion propre, ils ne donneraient qu'une « fausse éducation ». C'est de l'enseignement privé que leur viendra la révélation de « l'éducation véritable ». Mais pourquoi ce privilège des maisons particulières, des maîtres privés, sinon parce que ceux-ci, en tant que congréganistes, ecclésiastiques, croyants, possèdent « la Vérité », tandis que les maîtres de l'Etat sont profondément engagés dans l'erreur?
Comme eux, et pour les mêmes raisons, les maîtres qui ne seraient ni des croyants, ni des ecclésiastiques, ni des congréganistes, ignoreraient tout de la a véritable éducation ». Voilà pourquoi la loi n'est pas faite pour eux. Elle ne consacre pas, dans l'esprit du rapporteur, la liberté, mais seulement la liberté du bien. La liberté y est placée dans la dépendance de la Vérité. Satisfaction très réelle offerte, pour qui sait lire les textes et pénétrer la pensée du politique, à V Univers et à ses amis.
Sous sa forme plutôt lourde et terne, le rapport de Beugnot est donc fort habile. Si habile qu'il fût, il ne suffit paa à assurer le succès rapide de la loi. Au moment où elle semble devoir venir en discussion, la « motion d'ordre » du 3 juillet reparaît, et tout est remis en question.