Ibid., p
était assez oiseuse, puisqu'il dépendait du ministre, en demandant l'urgence pour la loi S de faire évanouir la matière même du débat, l'urgence supprimant le droit du Conseil d'État à donner son avis; et il avait, fort habilement, fait appel au sentiment de dignité de l'Assemblée, qui, selon lui, devait maintenir sa souveraineté, et ne pas « l'abaisser » devant le Conseil d'Etat. Le terrain avait été bien préparé devant le gouvernement, et il ne tenait qu'à lui de se porter du côté des défenseurs de la loi, en reprenant l'un quelconque de ces arguments, ou tous ensemble, lorsque le nouveau ministre de l'instruction publique intervint en des termes plutôt inattendus.
On ne le connaissait pas encore, et ce ne devait être que bien plus tard que son ascétisme, sa préoccupation personnelle du salut, la conformité de ses idées religieuses avec celle de son prédécesseur*, devaient rassurer les partisans de la loi. Pour le moment, il apparaissait un peu comme une énigme. Avant son entrée au ministère, il n'avait donné de gages ostensibles à aucun parti. Et il était ministre depuis trop peu de temps pour s'être fait une réputation quelconque. On attendait donc, sur tous les bancs, avec curiosité ce qu'il allait dire. A droite, on était un peu inquiet. A gauche, on n'espérait rien. Le langage de M. de Parieu vint confirmer l'impression de la droite, et démentir celle de la gauche.
<c Le gouvernement se considère comme complètement désintéressé dans la question ». Ce furent là les premiers mots du ministre. Et un peu plus tard, dans sa courte et substantielle déclaration, il eut soin de répéter la formule sans y rien changer. Le gouvernement se désintéresse d'un incident de procédure qui ne regarde que l'Assemblée. Au
1. Barthélémy Saint-Hilaire ayant dit ; « Le ministre n'a pas voulu faire une pareille déclaration et il a bien fait », Montalembert interrompt et dit ; « Il le fera. »
2. Lyon-Gaen. Notice sur la Vie et les travaux de L. de Parieu, (Mém. Acad. se. morales. 1895. I, 337.)
fond, il s'agit, dit avec raison M. dfe Parieu, de savoir si la Commission, en faisant ce qu'elle a fait, a bien ou mal interprété le sentiment qui avait paru être celui de l'Assemblée •à la séance du 4 juillet. La Commission, en ajournant jusqu'au dépôt du rapport sur le fond, le rapport sur le renvoi au Conseil d'Etat, a-t-elle répondu aux intentions de l'Assemblée? Les a-t-elle méconnues? A l'Assemblée seule de se prononcer. — Quant au gouvernement, il se borne à faire savoir quelle sera son attitude dans le cas où le projet serait renvoyé, et dans le cas contraire. Si l'Assemblée ne décide pas le renvoi, le ministre demandera un délai — pas bien long, un mois environ — pour se mettre au courant d'une question qu'il ne connaît pas, et qui est trop importante pour être traitée sans étude personnelle préalable. Si l'Assemblée renvoie le projet, le gouvernement lui proposera de résoudre d'urgence deux ou trois des questions qui y sont impliquées. Il apportera un projet* contenant des dispositions relatives aux instituteurs primaires, et un autre projet abolissant le certificat d'études. Munie de ces indications, l'Assemblée n'a qu'à résoudre, conformément à son sentiment propre, la question posée devant elle.
Le Moniteur constate que cette déclaration est accueillie par des « Très bien ! très bien ! » et des « Aux voix, aux voix ! » Les « très bien » sont un témoignage de courtoisie à l'adresse d'un membre du gouvernement qui prend la parole pour la première fois. A moins qu'ils n'expriment la satisfaction de la gauche, qui voit le ministre « se désintéresser complètement » de la loi. Le recul est sensible, si l'on compare le langage de M. de Parieu à celui de M. de Falloux. Et l'attitude de M. de Parieu, paraissant confirmer quelquesuns des bruits qui ont couru depuis le 31 octobre, ne peut (jue produire la plus fâcheuse impression sur un certain nombre de représentants de la majorité conservatrice, ceux qui n'ont pas de parti pris en matière d'enseignement, et de liberté
1. A gauche : « Ah ah l nous y voilà l » A droite et au centre : « Très bien, très bien ! »
d'enseignement. On leur promet une loi sur, ou plutôt, contre les instituteurs. C'est répondre à leur désir intime, à leur préoccupation personnelle. Avec cette loi-là, ils seront plus que contents. Qu'on réduise Tinstituteur au silence, qu'on lui retire les garanties de la loi de 1833, cela suffit pour eux...
La séance est moralement terminée \ après que M. de Parieu a parlé. C'est en vain que Barthélémy Saint-Hilaire, dans un de ces discours sans intérêt et sans lumière qui lui sont familiers, se répand en explications rétrospectives; c'est en vain que M. de Vatimesnil essaye de parler contre la clôture, qui est énergiquement demandée à gauche, tandis que la droite proteste : l'Assemblée consultée ferme la discussion, et l'on passe au vote. A une faible majorité*, à la majorité d'une voix, le projet est renvoyé au Conseil d'titat. Quelques amis de l'Elysée ou conservateurs notoires avaient môle leur bulletin à ceux des membres de la gauche. D'autres s'étaient abstenus, à l'exemple des ministres membres de l'Assemblée.
Le vote du 7 novembre ne saurait être considéré comme une surprise. Cependant, il produit sur l'opinion un effet extraordinaire.
Ce n'est pas une surprise, car le plus avisé peut être des défenseurs de la loi, Dupanloup, avait peur, et très peur. Le 7 novembre, il écrit deux fois dans la matinée àMontalembert, de la façon la plus pressante : « Mon ami, je vous le répète si vous laissez retirer cette loi, ou si vous la laissez ren-
1. Ce qui marque le mieux l'inquiétude de la droite, c'est qu'aucun des patrons de la loi n'ose prendre la parole.
2. Les chiffres annoncés en séance avaient été : votants, 610 ; majorité absolue, 306 ; pour le renvoi, 307 ; contre. 303 ; les chififres rectifiés donnent : votants, 602; maj. abs., 302; pour, 303; contre, 299; dans la majorité Ch. Abattucci, Quentin-Bauchart. Bonaparte (Antoine), Bonaparte (Napoléon), Casablanca, de la Moskowa, Wallon, etc.. Abstentions : Abbatucci (Loiret), Buffet, de Chasseloup-Laubat, Fould, deMorny, Rouher, etc.