Mém. d'un Roy.. I, p
Il eut à subir un premier assaut de Montalembert et du P. de Ravignan*. A leurs arguments, il répliqua en indiquant le danger qu'il y aurait pour « la religion » à solidariser sa cause avec celle de Louis-Napoléon. La tradition des Bonaparte, l'éducation du prince Louis, ses antécédents, tout cela n'était pas pour donner confiance. M. de Falloux se serait montré très bon prophète, s'il a réellement tenu, à la veille ou au lendemain de l'élection présidentielle le langage qu'il s'attribue. Mais il ne faut pas oublier que les Mémoires d'un Royaliste ont été terminés en 1880, remis à l'impression en 1885. Ce long intervalle permet bien des défaillances et aussi bien des illusions du souvenir. Quoi qu'il en soit, « après trois heures de lutte », la « conviction émue » de M. de Falloux finit par triompher, et, « sur la table même de Montalembert », M. de Falloux écrivit à M. Mole — le chef et le guide de la réaction, dans l'Assemblée, à M. Mole, c< au nom de qui le P. de Ravignan et Montalembert [lui] avaient constamment parlé* », — que son refus était irrévocable et que ses amis en appréciaient les motifs. Le jour même, M. Mole répondit par un billet assez sec et dépité, où Montalembert et le P. de Ravignan pouvaient prendre leur part. L'approbation donnée par eux au refus de M. de Falloux constituait pour M. Mole « un conseil et une leçon ». Il verrait à ne plus « se mêler d'affaires sur lesquelles il était si loin de s'entendre avec eux »,
1. Le lendemain de la conversation avec Louis-Napoléon, dît M. de Falloux {Ibid., p. 392). Cependant, au cours de cet entrelien avec ses deux amis, il parle de Télection du président comme d'une chose faite. Cet entrelien ne serait donc pas des « premiers jours de décembre ».
11 y a ici quelque confusion, involontaire ou non. — Une note de Dupanloup précise le lieu, modifie la date, et certaines circonstances de cet entrelien. Il aurait eu lieu le dimanche 10 décembre, chez Montalembert. M. de Champagny et l'abbé Dupanloup y auraient également pris part. Cf. celle noie, dans Lagrange, Vie de Mgr Dupanloupy t. I, p. 469 et suivantes.
2. Voir dans les Mém. d'un Roy.j I, p. 395 le texte de ce billet, daté du
12 décembre. Cette date, sans confirmer absolument les souvenirs de Dupanloup, montre (juMls sont moins vagues et plus près de la vérité que ceux de M. de Fallu iix.
et il se bornerait désormais « à faire des vœux » pour une cause qu'il se sentait « parfaitement incapable de servir ». M. de Falloux ne nous dit pas l'impression produite par ce billet sur Montalembert et le P. de Ravignan. Mais il est probable qu'ils regrettèrent, l'un et l'autre, d*avoir mis de si méchante hiuneur le politique consommé dont ils attendaient une direction utile, et que la suite des événements se ressentit de cette impression.
M. de Falioux, continuant son récit, raconte que, pour échapper à d'autres interventions, il alla se promener au Jardin des plantes, puis, dîner chez Mme Swetchine, en la priant de le cacher, surtout pour ses amis. Cependant, Tabbé Dupanloup aurait fini par le rejoindre, et lui aurait rapporté des propos fort inquiétants, tenus par le prince. « A l'âge de M. de Falloux, on ne refuse pas un ministère ; je sais ce que c'est, son parti lui défend d'accepter, et veut la guerre- Je chercherai à gauche le concours que la droite me refuse. Je vais faire appeler M. Jules Favre. » Ces propos, l'abbé Dupanloup les tenait de Montalembert, de Mole. M. de Falloux, inquiet, va trouver Montalembert qui confirme l'information. M. de Falloux cesse alors toute résistance. Mais, dit-il, « j'ai des conditions à poser pour mon parti. Allons chez M. Thiers ».
On se transporte chez M. Thiers. Montalembert prévient le maître de la maison que M. de Falloux est là. Thiers arrive, « les deux mains tendues ». — « Ne me remerciez pas encore, dit M. de Falloux : je viens à vous parce que les prêtres m'envoient. » Il se servit, nous dit-il, de cette expression, afin de mettre tout de suite Thiers au fait. Puis, il continua ainsi : « J'accepte le ministère, si vous me promettez de préparer, de soutenir, et de voter avec moi une loi sur la liberté de l'enseignement. Sinon, non. » A quoi Thiers répond, « avec effusion » qu'il le promet. « Nous avons fait fausse route sur le terrain religieux, mes amis les libéraux et moi, nous devons le reconnaître franchemt^nt. » Ce serait Thiers qui aurait été porter au prince Taccepta-
tion de M. de Falloux, tandis que Montalembert courait rassurer Mole, et que le héros de la journée rentrait paisiblement se coucher*.
Tout n'était pas réglé encore. M. de Falloux acceptait d'être ministre. Mais de quel département? Odilon Barrot lui aurait offert, tout d'abord, on l'a vu, l'instruction publique et les cultes*, comme avait fait Louis-Napoléon. Puis, quand il apprit que M. de Falloux acceptait, il ne lui aurait plus offert que l'un des deux portefeuilles, à son choix. M. de Falloux aurait alors répliqué que « son sacrifice étant fait », il désirait le rendre aussi profitable que possible à la cause de la religion et qu'il fallait que les deux portefeuilles lui fussent confiés '. Il n'y aurait eu, â ce sujet, d'après M. de Falloux, qu'une conversation entre Odilon Barrot et lui. Cependant, la presse avait eu l'occasion d'intervenir. En même temps qu'on parlait de M. de Falloux pour le ministère des cultes, on parlait de M. Barthélémy Saint-Hilaire pour celui de l'instruction publique, et le journal de l'abbé Dupanloup, VAmi de la Religion^ faisait remarquer que ce choix n'était pas un gage pour les catholiques. Il se refusait, dans ces conditions, à « prendre au sérieux » les démonstrations de bienveillance de Louis-Napoléon. Cette sorte à'iiltimatum a dû ne pas être étrangère à la résolution finale d'Odilon Barrot.
M. de Falloux ne parle, dans ses Mémoires y que du conciliabule qui aurait eu lieu, soit le 10, soit le i2 décembre, chez Montalembert, entre trois personnes, selon lui, et cinq, selon l'abbé Dupanloup. Mais, si l'on en croit d'autres témoignages, M. de Falloux aurait entouré son entrée au
1. Voir tout ce récit dans les Mém. d'un Roy., I, p. 395-399.
2. Les cultes avaient été rattachés à la justice. Ils furent joints à l'ins- Ipuclion publique par le Gouvernement Provisoire. On parla d'abord de les joindre à rintérieup. « Non, dit quelqu'un, ce serait mettre les questions religieuses au rang des affaires de police; leur place légitime est à l'instruction publique ». Carnot, le Ministère de V instruction publique et des cultes depuis le ik février jusqu'au 5 juillet 1848, p. o.