DISCOURS DE THIERS
aux triomphes de la tribune, il pourrait se montrer trop exigeant envers soi), ses amis ne sont psis très satisfaits de lui. Nous le savons par ces notes de son journal intime a M janvier... Tout le monde me presse de parler. Je le fais, mais sans succès... Je suis souvent applaudi par la droite, mais la gauche organise un système de conversations qui étouffent ma voix. Puis, on trouve que je suis trop long. . . Bref, je ne réussis pas, et je crains, d'après ce que me disent quelques amis sincères, d'avoir nui à la loi. » Le lendemain, il écrit encore : « Les journaux*, sauf quelques-uns, ne confirment que trop ma défaite imprévue pour tous, et vraiment incompréhensible pour moi. Mais je suis glorieusement vengé par le discours magnifique de Thiers^... »
Ce discours de Thiers, Montalembert l'avait provoqué. Il avait, pour ainsi dii'e, appelé à la tribune ce témoin, cet allié si précieux. Voyons ce que fut ce discours. Mais, tout d'abord, il faut en noter le ton, tout simple, tout familier, où s'annonce déjà l'orateur du second Empire, et celui d'après 1870. Pas d'éloquence, sauf quelques phrases, à la fin, qui sont froides et sèches, mais des explications. Thiers part de ce principe qu'une assemblée politique ignore tout, et qu'il faut lui communiquer sur les sujets en discussion, une sorte de savoir primaire. Il se fait maître d'école pour grands enfants. Il explique ce que c'est qu'un recteur, un lycée, une maison d'enseignement privé, ce que sont les grades universitaires, et ainsi de suite, à l'infini. Non seulement il apprend ainsi à ceux qui l'écoutent beaucoup de détails ignorés d'eux, et utiles, mais il pacifie la discussiout Et, ce jour-là, plus que jamais peut-être, il avait un intérêt personnel à la pacifier, car le souvenir de son attitude antérieure, en ces questions, n'était pas encore effacé des esprits.
Le thème du discours de Thiers peut se résumer ainsi. De grands avantages sont concédés à l'Église; mais ils le sont
\. C'est le langage de VAmi de la religion^ de V Assemblée Natioîiale, des Débats, du Siècle.
î. Vicomte de Meaux, Montalembert, p. 136.
en vertu des principes de la gauche (principes, que lui, Thiers, ne partage pas) et en vertu d'un texte d'une Constitution (que lui, Thiers, n'a pas faite) mais qui est Tœuvre même de la gauche. Le plus grand de ces avantages, c'est la liberté des petits séminaires. Elle découle de l'article de la Constitution qui a stipulé l'inspection de êous les établissements d'instruction, car cela équivalait à promettre la liberté. . . Si l'Eglise gagne, et ne peut pas ne pas gagner à la loi, l'Université n'y perd pa^ tant que cela, puisqu'elle est confirmée dans ses principaux privilèges. Elle demeure à Tétat de corps, elle garde sa juridiction sur elle-même, elle continue à conférer les grades. Dira-t-on que les Conseils imiversitaires sont profondément transformés ? Cela est vrai, mais il était inévitable qu'ils se transformassent. Ces Conseils ont à juger des maîtres qui n'appartiennent plus à l'Université : il n'était pas possible que, seuls, des universitaires fussent appelés à prononcer ces jugements. Dira-t-on qu'il fallait laisser les choses en l'état? Cela n'était pas possible. Les termes de la Constitution obligeaient à faire une loi. La loi ne pouvait être meilleure, à la fois plus favorable à l'Université, et plus acceptable pour l'Eglise. Thiers parle ainsi, s' adressant successivement à la gauche, et à la droite. Mais ceux qu'il lui faut gagner, ce sont les représentants qui ne partagent ni les défiances et les haines de la droite pour l'Université, ni les colères de la gauche contre l'Eglise, les conservateurs purs, et c'est à eux que s'adresse Thiers, avant de descendre de. la tribune. Il les sait « soucieux du projet de délibération », mais a amis passionnés de l'ordre ». Il leur demande de « faire un sacrifice à cette cause sacrée de Tordre ». Elle « exige » Tadoption de la loi.
Thiers avait, en somme, très bien joué de deux cordes importantes : l'ordre, et la Constitution. Mais, il avait avancé d'assez audacieux sophismes, par exemple, que la loi à faire ne pouvait être meilleure : et le projet de la Commission de la Constituante qui, sans diminuer l'Université, créait vraiment la liberté ? Par exemple encore, que l'Université devait