THIER8 DÉFEND LES JÉSUITES
Elle se calme un peu, pendant qu'un des signataires de Tamendement Savatier-Laroche, Tappuie, en insistant sur un point que Bourzat avait laissé dans l'ombre. L'amendement n'est pas dirigé contre toutes les congrégations, mais contre celles-là seulement qui ne sont pas reconnues par l'Etat . . . Déjà Thiers s'était présenté à la tribune, en même temps que Savatier-Laroche. Obligé, parle règlement, de lui laisser la parole, il avait donné la mesure de son impatience, en interrompant à plusieurs reprises. Le voici qui parle à son tour, et ce discours extraordinaire déchaîne, dans l'Assemblée, l'une des plus formidables tempêtes dont elle ait jamais été secouée.
Déjà, le 18 janvier, dans le grand discours qu'il avait prononcé pendant la discussion générale, Thiers avait fait allusion aux jésuites, et dit d'un mot qu'il ne pouvait être question de leur refuser la liberté*. Cette fois, il prend leur cause en main, et il la défend avec un art consommé. La situation n'était pas si facile. Sans doute, la majorité avait prouvé, depuis le commencement de ces débats, qu'elle marchait unie et compacte avec la Commission. Mais il n'avait pas encore été question des jésuites, et rien ne garantissait que cette majorité leur fût si favorable. Elle se composait, en grande partie, d'hommes qui avaient voté, ou qui auraient voté, s'ils eussent été alors à la Chambre, Tordre du jour de 18io. L'habileté de Thiers consista à insérer son plaidoyer en faveur des jésuites entre une longue apologie de la loi, considérée en son esprit et ses tendances de conservation sociale, thème qu'il savait d'avance être agréable à la majorité, et une série d'attaques d'une violence extrême contre la Révolution de février, qui devaient soulever les passions et faire oublier, au moment du vote, les jésuites et l'article 65.
i. « Vous ne pouvez, avec vos principes, ni arrêter le clergé, ni interdire les jésuites... C'est une question d'association religieuse que vous réserverez pour le moment où vous discuterez la loi sur les associations. Seulement, je me permettrai de vous dire que je vous y attends, à ce jour-là, pour savoir comment vous vous y prendrez, pour interdire les jésuites, vous, vous! » [Vive approbation et hilarité sur les bancs de la majorité), Monit., p. 211.
Le plaidoyer en faveur des jésuites ne comporte que deux arguments, Tun et l'autre embarrassants pour les adversaires deThiers*. Le premier est tiré de la Constitution. Oui ou non, cette Constitution, que Thiers n'a pas faite, qu'il n'a pas désirée, donne-t-elle à tous les Français le droit d'enseigner, quand il n'existe pas contre eux d'objections tirées de leur moralité, et après qu'ils ont fourni une preuve de leur capacité ? Sous le régime nouveau, peut-on « sérieusement, avec pudeur » venir dire à un homme qui a prouvé sa capacité et sa qualité : « Mais vous appartenez peut-être à telle ou telle congrégation ? » Cela n'est pas possible. — Le second argument de Thiers est celui-ci : vous confondez deux choses : la liberté d'enseigner, et le droit d'association. Le discours de Bourzat est en avance. Il aurait été mieux placé le jour, assez prochain, où la loi temporaire actuellement en vigueur, et qui donne au gouvernement un pouvoir absolu sur les associations, se trouverait périmée, le jour où il faudrait légiférer à nouveau sur les associations. Ce jour-là, quelque embarrassant que cela doive être pour la gauche, elle pourra voir si les jésuites doivent être tolérés en France, ou non. La loi sur l'enseignement ne connaît pas les congrégations : elle ne connaît, suivant une formule déjà employée, que des individus...
Thiers en était là de son discours, lorsque, saisissant au vol quelques interruptions assez vives, et personnelles, il abandonne, tout à coup, la loi et l'article, et l'amendement, pour créer, très vraisemblablement à dessein, l'incident le plus violent. Il déclare que la République n'existe que parce que les républicains ne la gouvernent pas, et qu'elle ne durera qu'à la condition de n'être pas gouvernée par eux. Il descend
1. La transition employée par Thiers donna lieu à un incident amusant. Au moment où il termine son développement sur l'esprit de la loi, il s'exprime ainsi: «Je vais passer aux jésuites. » On lui répond à gauche : a C'est fait, vous y êtes passé, aux jésuites! » {liire général et prolongé). — M. Thiers, souriant : « Oui, c'est convenu, je suis un jésuite, d'accord (Nouvelle hilarité prolongée). — M. do Monlalembert : « Je ne suis donc plus le seul dans lAssemblée ! » Monil., p. 662.