THIERS DÉFEND LES JÉSUITES
alors de la tribune, au milieu des applaudissements enthousiastes et des félicitations de la droite, des protestations de la gauche. La séance est suspendue de fait, pendant quelques minutes. Cependant, Cavaignac a demandé la parole. Il vient défendre les républicains qui ont gouverné la République. Il le fait avec hauteur, mais sans passion. Emmanuel Arago, Jules Favre ont demandé la parole. Le premier ne peut la prendre qu'après de longs incidents. Il attaque, à son tour, les jésuites. Il défend la République et les républicains. Le ministre de Tinstruction publique trouve le moyen de déclarer au milieu du tumulte, qu'il repousse Tamendement Bourzat, « sous toutes réserves, en ce qui touche le droit des associations elles-mêmes ». Puis Jules Favre entrant avec une maladresse qui lui est assez habituelle à cette date, dans le plan de Thiers, le prend à partie, et lui rappelle qu'il aurait dû se souvenir en attaquant la République, que, « le 23 février, à pareil jour, il y a deux ans, il fut investi du pouvoir, et que ce pouvoir, il ne s'en servit que pour abîmer la monarchie qui s'écroulait ». Thiers proteste avec violence, de sa place d'abord, du haut de la tribune ensuite, et il qualifie les journées de février de « journées funestes ». A ces mots, le désordre grandit encore, et la gauche somme le président d'appliquer à Thiers les sévérités du règlement. Thiers monte à la tribune pour s'expliquer. Il y reste longtemps sans pouvoir parler, toutes ses phrases étant hachées d'interruptions violentes. Il finit cependant par formuler sa protestation contre les paroles de Jules Favre : il n'est pas vrai qu'ayant pu sauver la monarchie il l'eût laissée tomber...
Lamartine, bien oublié depuis quelque temps, paraît à son tour à la tribune, pour y répéter, mais en paroles plus véhémentes, les déclarations de Cavaignac, et pour protester contre le mot de Thiers sur les journées de février. Loin d'être des journées funestes, ce furent, s'écrie-t-il au milieu des acclamations de la gauche, des journées glorieuses, des journées où le peuple, après avoir remporté une victoire, a couvert, le lendemain, ceux qu'il appelait la veille ses enne-
mis, « de sa force et de sa magnanimité ». Les bravos éclatent à gauche ; un grand nombre de membres se lèvent de ce côté de l'Assemblée, et poussent le cri de « Vive la République ! » L'heure était très avancée*. On vote sur Tamendement Bourzat, bien oublié depuis deux heures^. Il est repoussé par une majorité considérable'. La diversion instituée par Thiers avait admirablement réussi. Une Assemblée, qui n'aimait pas tant que cela les jésuites, venait de les sauver.
Le service rendu, dans cette circonstance, par Thiers, aux congrégations en général, aux jésuites en particulier, était grand. Que le vrai but de la loi fût de permettre aux jésuites de rouvrir, en France, leurs collèges, c'est ce qu'il est bien difficile de méconnaître, à moins que Ton ne suppose le P. de Ravignan assez naïf pour s'y être mépris, ou M. de Falloux assez perfide pour avoir trompé le P. de Ravignan. Il écrivait, le 13 septembre 1849, au Père provincial de Paris : « M. de Falloux est pour nous un véritable ami, je vous assure. Il doit bien nettement déclarer à la tribune que le projet de loi a été rédigé avec rintention expresse que les jésuites fussent libres d avoir des collèges en France ♦ ». Le 24 février, ce religieux écrit à l'éveque d'Orléans une lettre où éclate toute sa reconnaissance. C'est l'éveque d'Orléans qui a « fait » la séance du 23 février; « le vote, M. Thiers, vous sont dus ». Et il raconte qu'il a été poser sa carte chez Thiers, qu'il a été voir l'éveque de Langres, Montalembert, Vatimesnil, Mole, Beugnot. Mais c'est Dupanloup qu'il veut « remercier à genoux • ». Montalembert, dans son Carnet, loue « l'admirable franchise », l'admirable courage de Thiers. Il note que la majorité obte-