LA POSITION PRISE PAR M. DE FALLOUX
superflue, puisque l'Assemblée ne se trouvait plus, à ce moment, en face de la proposition Duprat, mais en face de l'initiative de son président, qui ne comportait ni approbation, ni improbation.
Il est surprenant que personne n'en ait fait la remarque, sur. l'heure. Mais tout ceci se passait en fin de séance, dans ime Assemblée si nombreuse, et dans une salle si mal aménagée^ que bien des détails de la discussion s'y perdaient.
En somme, si l'on se contente d'une vue superficielle, ce premier débat provoqué par M. de Falloux — le seul auquel il ait pris part, à propos de la loi qui porte son nom — semble s'être terminé d'une manière plutôt désobligeante pour lui. Il avait dû présenter, à la tribune, la nomination de ses deux Commissions sous un jour différent de celui qu'y projetaient les rapports insérés, le matin même, au Moniteur, et la contradiction était flagrante. Le président du Conseil avait dû, pour sortir indemne de l'aventure, poser la question de confiance devant une Assemblée qui ne se souciait pas beaucoup d'ajouter la. complication d'une crise ministérielle aux difficultés innombrables et redoutables du moment. Enfin, à la dernière minute, M. de Falloux s'était rallié à une procédure qui allait placer, en faca des Commissions extraparlementaires qu'il venait de nommer, ime Commission de l'Assemblée, chargée de préparer la loi organique de l'enseignement. Sans doute, cette démonstration avait les plus grandes chances du monde de demeurer platonique. Mais il suffisait qu'elle se fût produite, pour que le ministre se. trouvât en posture désagréable.
Cependant, M. de Falloux s'était donné l'âpre satisfaction d'agiter isous les yeux de l'Assemblée la proposition Râteau. Puis, il avait mis en branle un mécanisme qui, dans un laps de temps plus ou moins long, devait produire, au moment
dont il restait maître, la loi sur la liberté de renseignement. Il avait pris position, comme ses amis l'attendaient de lui. Même en face de l'Assemblée, il tenait le bon bout. La force des choses travaillait à son profit. La Commission que l'Assemblée devait élire le lendemain n'aurait, comme l'Assemblée elle-même, qu'une existence précaire et forcément courte. Les Commissions extraparlementaires^ créées par M. de Falloux, avaient^ au contraire, de la durée, de l'espace devant elles,, et, dans leurs voiles, le souffle qui poussait la fortune de Louis-Napoléon, aussi longtemps, du moins, que le président de la République se considérerait comme lié par les engagements du candidat à la présidence.
Mais il faut entrer davantage dans les desseins de M. de Falloux, et comprendre le motif auquel il obéissait, quand, à peine installé au ministère, il amorçait, si l'on peut dire, devant une Assemblée qu'il savait hostile à sa personne, sinon à sa cause, une réforme par voie législative, s' engageant ainsi sur un terrain semé d'obstacles. Il s'est expliqué lui-môme, à ce sujet, en 1856, dans un écrit intitulé Le parti catholique^ et ses explications, destinées à réfuter les critiques de ses propres amis, se présentent cette fois avec un caractère de sincérité manifeste.
Il voulait établir la liberté d'enseignement. Il pouvait essayer de le faire par une série de mesures administratives. Il pouvait laisser subsister l'enseignement public tel quel, et prendre une série d'arrêtés ministériels, autorisant, de par l'article 9 de la Constitution, l'ouverture de maisons libres. Mais si ce mode d'action avait l'avantage d'être expéditif et simple, il avait l'inconvénient de donner des résultats « fragiles ». Un autre ministre pouvait défaire ce que M. de Falloux aurait fait, révoquer ses autorisations, non pas sans doute en s'insurgeant contre l'article 9 de la Constitution, mais sous des prétextes qu'il n'est jamais difiicile de trouver, et en s' autorisant de quelque disposition
1. Reproduit dans Discours et Mélanges politiques, II. p. 1-186.
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des Codes, comme il en existe toujours, dispositions qui n'ont pas été prises à cette fin, mais qui s'y adaptent, et y servent. M. de Falloux avait estimé qu'il serait peu sage de recourir à ce moyen, et qu'il valait mieux en employer un autre, plus compliqué et plus lent, mais plus sûr. Il avait préféré faire une loi. Les lois, on les abroge sans doute, mais moins aisément qu'on ne révoque un arrêté. En outre, la loi que M. de Falloux a voulu faire ne visait pas seulement les maisons privées, mais aussi l'enseignement public. Elle permettait d'étendre à une foule d'enfants ce que son auteur appelle « le bienfait » d'une éducation religieuse*. Il met en parallèle les deux systèmes. L'un eût recruté « de petites phalanges sacrées. » L'autre, « en évitant de se cantonner dans un coin de la société française » est, de sa nature, plus « catholique » au sens exact du mot. Pour bien servir l'Eglise, il faut lui facilitera l'expansion », lui assurer <c dans le gouvernement de toutes les âmes » la part qui lui revient. Voilà pourquoi M. de Falloux a voulu faire une loi, et voilà pourquoi il ne s'est pas borné à faire une loi qui n'eût visé que les maisons libres, mais y a introduit des dispositions de nature à fortifier, dans l'école primaire publique, au collège, au lycée, l'influence de la religion, celle de l'Eglise.
Ayant ainsi choisi sa méthode, M. de Falloux se trouvait logiquement conduit à une transaction. Il rappelait, très justement, en 1836, que si le parti catholique « avait cru, en 1849, entrer au pouvoir pleinement et régulièrement, avec une majorité résolue à le soutenir et à le suivre », c'eût été une étrange illusion. En réalité, un ministre catholique arrivait aux affaires, mais la majorité n'était pas avec lui. C'est à force d'habileté qu'il pouvait se flatter, et encore, en tablant sur les élections générales à venir, en escomptant, pour ainsi dire, les conséquences du 10 décembre, de faire, un jour, voter sa loi. Cette loi, préparée dans