LES DEUX COMMISSIONS EXTRAPARLEMENTAÏRES
les choses faites sans lui, que Tarmer du droit d'empêcher de les faire* ». Et c'est ainsi que Roux-Lavergne, Tun des rédacteurs de V Univers , fut appelé dans la Commission, 30LIX lieu et place du rédacteur en chef. Il se peut qu'en écartant Veuillot, M. de Falloux ait obéi à ce sentiment de prudence*. Mais il se peut aussi qu'un peu d'aigreur personnelle s'y soit ajoutée. L'évèque de Tulle, Mgr Berteaud, écrivant, le 12 novembre 1849, à l'abbé Texier, fait allusion à des propos désobligeants que Veuillot aurait tenus sur M. de Falloux, quand il était question de son entrée au ministère, et même à des « démarches » tentées par le fougueux polémiste catholique pour [empêcher le succès de la combinaison. Mgr Berteaud ajoute, il est vrai, qu'il ne croit pas que la divulgation de ces faits ait pesé, en quoi que ce soit, sur la décision de M. de Falloux. Il se persuade que celui-ci a 'Simplement voulu éviter de mettre en contact, dans l'intimité d'une collaboration presque quotidienne, Veuillot et Thiers'. Quoi qu'il en soit, Louis Veuillot ne figura point parmi les membres de la Commission, et cette exclusion ne fut pas, comme on le verra, "sans avoir des conséquences*.
2. Une anecdote renseigne assez bien sur l'état d'esprit de Veuillot. Invité le 26 décembre au ministère de l'instruction publique par Falloux qui venait de s'y installer, à un dîner « où, raconte son frère, nous étions nombreux et tous ennemis de l'Universit-é », il dit à Falloux qui lui demandait : a N'étes-vous pas étonné de vous voir et de nous voir tous ici? » — « Pour étonné, je le suis; mais je trouve que nous avons fait acte de faiblesse en entrant par la porte ; il fallait jeter bas un pan de mur pour nous faire entrer par la brèche. » Correspondance, IV, p. 185 en note.
3. Lettre publiée dans la Con*esp: de Montalembert avec Texier^ p. 264-
4. Voir livre II, chap. ix. Veuillot parle dans les termes suivants de la nomination de Roux-Lavergne : « M. de Falloux. qui a beaucoup de ces petites habiletés, ajoute au nom de M. Roux-Lavergne, la qualité de rédacteur actif et quotidien de l'Univers, comme si M. Uoux-Lavergne avait été choisi a ce litre et pour représenter le journal dans la Commission. Notre ancien et très cher ami, M. Roux-Lavergne, professeur à la Faculté de Rennes, était rédacteur quotidien de r(/ntt'e?'* depuis quatre jours, lorsque le Moniteur nous fit connaître la composition de la Commission. Nous ne l'avions nullement désigné ni proposé au ministre. Histoire du parti
Mais le point où les assertions de M. de Falloux laissent le plus à désirer est celui-ci : « Aucune majorité systématique n'avait été combinée d'avance ». Il y avait, à tout le moins, dans chacune des deux commissions, une majorité et une majorité écrasante de commissaires é,trangers à l'Université. Dans la Commission de l'enseignement primaire, l'Université comptait un seul représentant, M. Poulain de Bossay. M. Roux-La vergne professeur à la Faculté des lettres de Rennes n'était pas là comme universitaire, mais comme rédacteur de V Univers. Dans la Commission de renseignement secondaire, il y a jusqu'à trois universitaires, Cousin, Saint-Marc Girardin, Dubois, trois grands noms universitaires, sans doute, mais qui ne disposeront jamais, au vote, que de trois suffrages. En tout quatre universitaires. Par contre, sans parler des personnages du second plan acquis aux mêmes idées, il y a, dans ces deux Commissions, à l'exception de Mgr Pari sis et de Veuillot, la plupart des hommes qui ont marqué dans les luttes récentes ïjontre l'Université, Montalembert, Armand de Melun, Augustin Cochin, de Corcelles, Fresneau, Dupanloup, Sibour, Laurentie, de Riancey.
Mais l'homme qui allait jouer le rôle principal, et dans cette Commission, et plus tard dans la Commission de la législative, puis à la tribune, Thiers, paraît passer, aux yeux de Topinion non avertie, pour un défenseur de l'Université. N'avait-il pas durant toute la monarchie de Juillet, soutenu sa cause avec énergie? X'avait-il pas fait de la politique laïque, anti-congréganiste? Oui, sans doute, il y avait bien eu le Thiers de 184i et de 184G. Mais, depuis lors, Jes choses avaient changé. Le même homme avait écrit à l'un de ses amis, en mai 1818, une lettre rendue publique le mois suivant, où se trouve un aveu significatif. « Quant
catholique^ dans Mélanges, I, p. 46i, note. — Dans le même ouvrage, page 465, Veuillot reproche à Falloux de n'avoir pas appeltî à la Commission Parisis et Ch. Lenormant, « homme spécial, un des blessés de la cause ».
RÉUNION DES DEUX COMMISSIONS. 9g
à la liberté de renseignement, je suis changé. Je le suis Tion par une révolution de mes convictions, mais par une révolution dans Tétat social. » Aussi longtemps que FLIniversité s'est modelée sur « la bonne et sage bourgeoisie française », qu'elle a enseigné « selon les méthodes de Roilin » et donné la préférence « aux saines et vieilles études classiques » sur tout le reste, Thiers lui a sacrifié les libertés de renseignement. Mais aujourd'hui, si l'Université, « tombée aux mains des phalanstériens, prétend enseigner à nos enfants un peu de mathématiques, de physique, de sciences naturelles et beaucoup de démagogie, je ne vois de salut que dans la liberté de l'enseignement. » Non pas une liberté absolue. Thiers redoute « un enseignement Carnot, un enseignement Blanqui », celui-ci "surtout, qu'il voudrait bien « pouvoir empêcher ». Mais l'enseignement du clergé, qu'il n'aimait pas autrefois, a pour beaucoup de raisons », lui paraît « meilleur » que celui qui se prépare dans l'Université. Il veut faire front à la « démagogie », et refuse de lui livrer « le dernier débris de l'ordre social, c'est-à-dire l'établissement catholique^ ». Malgré cette lettre, malgré les pages qui terminent sa Propriété (sept. 1848;, une Revue essentiellement universitaire, dans le dénombrement des membres de la Commission Falloux, comptait encore Thiers parmi les « voix impartiales^ ». Elle n'eût pas dit cela, si elle avait connu les engagements pris par Thiers envers M. de Falloux lui-même'*, quand il hésitait à accepter le ministère. Elle l'eût dit encore moins, si elle avait su que, le 30 décembre 1848, Thiers disait à Montalembert « Vous serez étonnés, vous et vos amis, des concessions qui vous seront faites*. » Tout cela, en janvier 1849, était encore ignoré. Et par comparaison avec un Montalembert ou un
i. Lettre du 2 mai 1848 à Madier de Montjau, publiée le i8 juin dans VAmi de la Religion.