M. DE FALLOUX, MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES CULTES
Tandis que les commissions de la Constituante étaient encore occupées à discuter le projet Carnot, le prince Louis-Napoléon avait été élu président de la République (10 déc. 1848). Il devait son élection à l’appui des forces conservatrices et catholiques.
Wolff 2
Pour obtenir cet appui, il dut promettre au parti catholique une loi sur la liberté de l’enseignement. Le ministre de l’Instruction publique choisi par le prince-président et Odilon Barrot, président du Conseil, pour réaliser cette promesse fut M. de Falloux.
Pour se faire une idée de l'ambiance politique religieuse au milieu de laquelle s’élabora la loi Falloux, il nous semble indispensable de dire qui était l’homme auquel le prince Louis- Napoléon, élu président de la République, allait confier le département de l’Instruction publique et qui allait attacher son nom à la loi dont nous proposons d’étudier l’évolution.
A. — Nous ne saurions mieux présenter l’homme et le politique que fut M. de Falloux qu’en citant le portrait qu’en a fait M. de Tocqueville dans ses Souvenirs 1: « Il possédait à la fois les deux choses les plus nécessaires à la conduite des partis : une conviction ardente, qui le poussait continuellement vers son but, sans se laisser détourner par les déboires ou par les périls, et un esprit aussi souple que ferme, qui appliquait une grande multiplicité et une variété prodigieuse de moyens à l’exécution d’un plan unique. Sincère en ce sens qu’il ne considérait, comme il le disait, que la cause, et non son intérêt particulier, mais, au demeurant, très fourbe et d’une fourberie peu commune et très efficace, car il parvenait à mêler momentanément dans sa propre croyance le vrai et le faux, avant de servir ce mélange à l’esprit des autres : seul secret qui puisse donner les avantages de la sincérité dans le mensonge, et permettre d'entraîner vers l'erreur qu'on juge bienfaisante ceux qu’on pratique ou qu’on dirige ».
Au total, M. de Falloux est, au témoignage de ceux mêmes qui l’admirent, tel le Père Lecanuet ?, l’homme des longs calculs et l’homme de toutes les habiletés, y compris les plus redoutables, tout en «n’ayant nul souci de lui-même, n'ayant jamais en vue dans les petites choses, comme dans les grandes que l’idée qu'il défendait », comme le montre M. Gréard lors de sa réception à l’Académie française.
1. Cpr. De Tocqueville, Souvenirs, p. 336-337. 2. Cf. Lecanuet, Montalembert, t. 2, p. 423.
B.— Dans un article de ses Mémoires, intituié « Le parti Catholique », il précise lui-même quelles furent ses intentions en acceptant le portefeuille de l’Instruction publique : « Un partisan notoire de la liberté religieuse, en entrant pour la première fois dans un ministère avait à opter entre deux lignes parfaitement distinctes : laisser subsister l’enseignement de l'Etat sans y toucher et autoriser l'Eglise, par le petit nombre de mesures qui dépendaient uniquement de sa signature ministérielle, à créer au sein du pays quelques oasis d'éducation catholique, ou bien d'entreprendre d’une façon plus régulière et plus efficace la réforme de l’enseignement public, en y comprenant l’enseignement de J’Etat ».
C’est pour la deuxième solution que M. de Falloux devait forcément se décider. En effet, à la fois, en tant que catholique profondément convaincu et en homme politique clairvoyant, il devait avant tout viser à construire une œuvre durable. La durée et une base d’application la plus étendue possible sont, cela va de soi, des conditions primordiales pour un système d'éducation qui a l'ambition de former les générations futures.
Le but qu'il s'était fixé en acceptant le portefeuille il l'indique lui-même dans ses Mémoires!. « Dieu dans l’éducation. Le Pape à la tête de l'Eglise. L'Eglise à la tête de la civilisation. Voilà le programme que je m'étais tracé dans ma courte carrière politique ».
Or quels sont les moyens de réaliser un aussi vaste programme ? Abandonnant à cet effet le parti légitimiste M. de Falloux s'était résolument rallié à la République car « aujourd’hui, déclara-t-il, quelles sont les alliances que fait et que peut ‘ faire la religion ? Vous le voyez de toutes parts, les alliances de la religion, aujourd’hui, c’est avec les peuples et par les peuples qu’elles se contractent. Les alliances des peuples, aujourd’hui, c’est avec la foi, avec l'Evangile, comme l’a dit dans un très noble langage, dans un très noble mouvement, l'honorable M. Simon »°.
1. Cpr. de Falloux, Mémoires d’un royaliste, t. I, p. 380. 2. Mémoires, op. cit., t. 1, p. 260.
C’est à ce libéralisme à vrai dire un peu récent et de caractère opportuniste que M. de Falloux dût d’être choisi par le nouveau président du Conseil Odilon Barrot, lequel se félicite d’ailleurs du choix et de l’acceptation de M. de Falloux : « Il joignait à des convictions catholiques très prononcées des sentiments libéraux incontestés » dit-il à son sujeti.
Ce ne fut cependant que sur les instances très pressantes de l'Abbé Dupanloup et de M. de Montalembert que le comte de Falloux accepta d’entrer dans ce ministère.
Pourquoi tant de réticences, quand l’occasion de réaliser ses vœux les plus chers s’offrait à lui ? C’est que, si près de l’aboutissement, il redoutait de ne pouvoir mener à bien une entreprise dont l’extrême difficulté lui était apparue dès l’abord. Il prévoyait, en effet, qu'il aurait à combattre à la fois sur deux
fronts : contre les républicains à gauche et contre les catholiques ultra-montains à droite.