LES PROMESSES ET LES RÉALITÉS DU MAINTIEN DE LA LOI FALLOUX
Section I
Les traditions et libertés alsaciennes
A. — Le problème scolaire et religieux de l'Alsace retint l’attention de la France, dès qu’au mois d’août 1914 les troupes françaises prirent pied dans le Haut-Rhin ; l’allocution du Général Joffre à Thann s’y rapporte et bien des controverses se sont instituées à son sujet. « Le général Joffre, écrit M. de Witt- Guizot 1, lors de sa première visite aux Alsaciens libérés, leur a dit à l'Hôtel de ville de Thann, qu'il leur apportait le baiser de la France et qu'ils étaient Français pour toujours. L’illustre soldat, taciturne jusque dans ses plus profondes émotions, et fidèle au principe de Richelieu trop oublié aujourd’hui, que « les grandes affaires se font dans le silence », a-t-il alors ajouté : « La France vous apporte, avec les libertés qu’elle a toujours représentées, le respect de vos libertés à vous, des libertés alsaciennes, de vos traditions, de vos convictions, de vos mœurs ? Gramatici certant ». « Des hommes d’égale autorité et d’égale bonne foi tiennent pour et contre. On s’est beaucoup servi de ces propos rapportés par le Bulletin des Armées de la République, n° 50, du 2 décembre 1914. Un grand serviteur de l’Alsace et de la France, devenu en 1919 sénateur du Haut-Rhin (le sénateur
1. « La question scolaire en Alsace et en Lorraine », dans la Revue des Deux Mondes du 1er avril 1937, p. 591.
Scheurer), fut le témoin immédiat de cette séance historique dont il a, le jour même, noté les détails ; il m'a affirmé que ces mots n'avaient pas été ainsi prononcés et que l’allocution fut singulièrement brève. En tout état de cause, le président de la République, lors de son premier voyage en Alsace (février 1915} confirmait aux populations alsaciennes ces déclarations et ces intentions ».
Quoi qu’il en soit, toute question d’exégèse historique mise à part, c’est un fait bien certain que les déclarations du généralissime ont été, à plusieurs reprises, officiellement confirmées, complétées et interprétées dans le sens des déclarations publiées au Bulletin des Armées de la République, par plusieurs personnalités officielles de la République française, le président de la République dès 1915, le commissaire général de la République en Alsace-Lorraine en 1919, le président du Conseil Millerand le 6 septembre 1920 à Metz1.
B. —A toutes ces affirmations les partis catholiques qui détenaient la majorité en Alsace et en Lorraine, se sont attachés. en Jes interprétant dans le sens le plus restrictif, à savoir : maintien strict et immuable du statu quo religieux et de l’école confessionnelle. Aucun ne semble avoir alors songé que l’Alsace et la Lorraine pussent avoir d’autres traditions que celles de la majorité politique de 1918.
En réalité, les trois départements avaient très certainement une grande tradition de religiosité fervente; il s’y ajoutait toutefois une tradition démocratique et un très large esprit de tolérance qui en 1870 ne sembiait nullement évoluer vers l’école confessionnelle obligatoire. Or, c’est cette école confes-sionnelle obligatoire qui a été élevée au rang d’une «tradition » et les milieux intéressés prétendent que c’est cette «tradition ». qui fut avant tout visée par les déclarations du général Joffre. A ce sujet, une lettre de M. Ernest Lavisse au Temps du 28 février 1921 établit clairement que, si l’école « confessionnelle » date effectivement de la loi Falloux, ce fut seulement le gouver-— nement allemand qui surajouta le caractère « obligatoire » au.