‹ La longévité à travers les âgesChapitre 30 sur 88 · LA LONGÉVITÉ AU MOYE\-AGE · texte numérisé non relu

LA LONGÉVITÉ AU MOYE\-AGE

sinon plus confortables. Le bourgeois porte des vêtements plus élégants, et surtout plus commodes; ralimentation devient pour lui, comme pour le paysan, moins vulgaire et plus abondante; car la terre commence à redevenir féconde et à prodiguer à rhomnie ses moissons. Les citoyens apprennent à se connaître et à s'entr'aider de cité à cité, de contrée à contrée voisines, grâce aux relations commerciales qui partout s'établissent entre eux. Les mœurs se font moins rudes, les esprits moins frustes, et les appétits moins grossiers. Le nombre de ceux qui longtemps se firent gloire de leur complète ignorance diminue chaque jour davantage. L'homme se sent renaître, il trouve qu'il fait bon de vivre, sans doute parce qu'il a trop souffert aux époques où la vie ne valait plus la peine d'être vécue !

C'est alors qu'accourt, du fond de l'Orient, un fléau terrible, la peste, plus redoutable à elle seule que dix invasions barbares. La peste à bubons, dont nul peuple n'a point encore perdu le souvenir, s'en vient à nouveau ravager le monde ; la pesle de Justinien des vi* et vu" siècles; la peste de Rome des u* et ni* ; la peste d'Athènes enfin, qui, cinq cents ans avant notre ère, avait fait mourir Périclès. Après avoir parcouru l'Asie, lui enlevant 23 millions d'habitants, elle fait son apparition en Europe, puis en France, débutant en Provence au jour de la Toussaint de l'an 1347. Elle y séjournera seize mois, comme dans tout le Languedoc, province qui, à elle seule, perdra les deux tiers de sa population. L'Europe entière comptera vingt-cinq millions de victimes, avant que le fléau ne devienne endémique,

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iT longtemps, dans toutes les regioos qu'il vient gi cruellement ravager.

'ar quels prodi^çcs de vitalité l'humanité put-elle )porter d'aussi rudes atteintes, résister à de tels auts, et surtout réparer des pertes dont l'étendue sufïi à effacer à jamais sa trace? Peut-^tre, aus des suivants, nous sera-t-il donné de l'appreni, et de voir que jusque dans la mort, la nature t puiser la vie !

ïoitqu'ila fallu arriver au xvii°, même au xviir siècle, pour pouvoir constater un progrès notable. A compter de cette époque, la durée moyenne <le la vie aurait passé, en moins de cent ans, de 64 ans 5, à 67 ans 5 (voir aux Annexes le tableau I), chez les personnages les plus en vue.

Certes, la Renaissance fut un rëveil pour l'humalùté, et pour la pensée longtemps noyée dans les l>rumes épaisses des âges antérieurs. Mais, si l'intellectualité, le bien-être, à mesure qu'ils progressent, sont incontestablement des facteurs de longévité.

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ils ne sauraient suffire ii compenser eompietemem une ignorance absolue des lois de l'hygiène seule capable de sauvegarder à la fois la vie des êtres tt l'existence des colleclivités. Or, ces connaissances,' même à l'état rudimentaire, faisaient défaut à nos aïeux; elles constituent des conquêtes scientifiques modernes. Du Moyen-Age jusqu'ànos jours, rien de vérilableraenl efficace ne fut tenté pour la défense, de la santé publique^ la mortalité demeura considérable et la durée de la vie abaissée, A vrai dire, il ne pouvait en être autrement. Surtout dans nos contrées, moins favorisées climalériquement que ne l'avaient été les terres privilégiées, berceaux des civilisations disparues.

Voyons, par exemple, comment on luttait contre les maladies épidémiques autrefois.

Lors de la première épidémie de peste, en 1348, on s'était contenté de brûler quelques Juifs, coupables, disait-on, d'avoir empoisonné les fontaines. Des fanatiques se livraient dans les rues à la folie des Flagellants; le roi Philippe de Valois prescrivait de couper les lèvres et la langue aux blasphémateurs- Comme mesures sanitaires, c'était insuffisant. Fit-on mieux lors des nomlireuses et terribles épidémies des XVI", xvii" et xviii' siècles, à l'occasion des pestes de Milan, de Londres, en 1655; de celle de Marseille, en 1720? Malheureusement, non. Si la Science pouvait s'enorgueillir, depuis deux cents ans, des travaux des Paracelse, des Vésale et des Sustachi, des découvertes anatomiques des Fallope et des Varole, des conquêtes chirurgicales d'Ambroise Paré et de ses élèves; si des auteurs avaient décrit

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la guette, la syphilis, \e typhus; tout ce qui touchait à la genèse, à la propagation des maladies infectieuses restait lettre morte pour nos devanciers. Nos pères n'avaient nulle idée de l'infection, de la contagion, des moyens de les prévenir, de Itis enrayer, de les combattre. Aussi les pfslex, comme on appelait à l'époque toutes les maladies épidémiques : feu sacré, mal des ardents, feu saint Marcl, feu d'enfer, mort noire, etc., tuaient-elles, à tout Age, riches et pauvres par milliers, chaque fois qu'elles faisaient leur apparition dans une contrée. Les autorités se contentaient d'indiquer ans populations un ensemble de précautions aussi vagues qu'insuffisantes : placer une botte de foin ou de paille à la porte des maisons où il y a des malades; porter à la main une verge blanche, pour éloigner les passants des personnes appelées à prendre contact avec les pestiférés... Fuir les malades et ceux qui les approchent, tout est là; car la maladie est sur eux et dans l'air qui les entoure.

Ceci se passe à Amiens en 1501. Plus tard, en 1514, on interdira l'introduction des pourceaux dans les localités infectées, la vente des meubles et des vêtements ayant appartenu aux malades. Progrès sans doute, mais que deviennent les hardes non détruites, encore moins désinfectées ? Ne pas oublier la recommandation aux médecins de jeter à la rivière, et non dans la rue, le sang des saignées. En un temps où l'on ne buvait guère d'autre eau dans beaucoup de villes, la prescription apparaît au moins étrange. Bien entendu, comme aux siècles précédents, on punit de prison et d'amende les blasphé-

mateurs trop heureux d'en être désormais quittes i si bon compte.

Car la peste reste pour tous « une des verges de Dieu, qui vient en punition des blasphèmes et autres peschiés public()ues ».

Une telle conception de l'origine des maladies el des moyens de s'en défendre, trop oublieuse du proverbe : aide-toi, le cifl l'aidera, ne pouvait qu'engendrer une prophylaxie toute de fatalisme et de résignation.

Ce n'est guère qu'à la fin du xvn» siècle, sous k règne de Louis XIV, vers 1663, gr&ce à l'influeiiM des HolTmann, des Boerhave, des Tissot, des Fabrice de Hilden, et surtout de Halle, qu'on fit en Europe, et en France en particulier, quelque chose pour l'hygiène publique. On trouve à l'époque une vague trace de comités de salubrité; il est pris, en temps d'épidémie, quelques mesures de 'préservation. Les médecins se souviennent qu'à Athènes, sur les conseils d'Hippocrate, une peste terrible avait été éteinte grâce à de grands feux allumés aux carrefours. Jalouses d'imiter et de surpasser Hippocrate, les municipalités prescrivent de jeter sur des feoi de bois, du sel, de l'encens; de brûler du soufre, de la poudre à canon, de l'alun, de la résine, de l'arsenic, de l'antimoine; toutes substances reconnues capables de purifier l'air, de chasser les miasmes. Il n'y a guère plus d'un siècle, que I ' assainisse m enl des cales des navires et de leurs batteries utiiisail l'ncore réglementairement des moyens aussi primitifs : un boulet rougi au feu, plongé dans du goudron, dont l'abondante fumée était censée détruire les

germes et les émanations dangereuses. La vérité nous oblige à le constater une fois de plus, étant données les connaissances de l'époque, il était diflieile de faire davantage.

Pendant que la lutte contre les maladies épidémiques demeure absolument dans Tenfance, Finsouciance de nos aïeux pour tout ce qui touche à rhygiène urbaine et à la voirie, nous fait frémir; elle aide à comprendre l'étendue des pires catastrophes et la brièveté moyenne de la vie, en général, chez nos prédécesseurs. La plupart des villes souvent entourées de hautes murailles, baignées de fossés vaseux, sont de véritables cloaques. Les maisons surélevées, dont le sommet se touche presque d'un côté de la rue à 'autre, interdisent à jamais l'accès des rayons solaires. D'où obscurité l'hiver; en tout temps ombre et humidité persistante d'un sol devenu fangeux à la moindre pluie. Les rues sont étroites, courtes, tortueuses et anfractueuses. Partout des angles, des coudes, des impasses qui gênent la circulation de l'air. Pas de pavage, pas de fossés, pas d'égouts, pas d'eau pour le nettoyage. Suivant Tépoque et la saison, de la boue ou une poussière aveuglante; à chaque pas des immondices qui jamais ne seront enlevées.

Telles sont les cités où la peste, la variole noire, la fièvre putride (fièvre typhoïde), feront de tels ravages, que la moitié, parfois les deux tiers de leurs habitants en seront victimes. En 1418, lors de la grande ^épidémie qui régna dans la capitale de la France, Paris perdit, d'un seul coup, 80.000 âmes, snr une population totale qui ne dépassait point alors

300.000 ! Quand les pouvoirs publics commenceront à s'émouvoir sérieusement, à prendre, vers 1663, les mesures dont il a été parlé plus haut, TEurope, en quatre années, aura vu mourir 77 millions d'êtres humains, victimes, en majeure partie, des maladies contagieuses et épidémiques.

On pourrait le croire, au xvii* siècle, et sous le règne du Roi-Soleil, les choses s'étaient quelque peu modifiées en France, au moins dans les hautes classes, depuis la fin du Moyen-Age. En apparence, peut-être; mais qu'on ne se méprenne pas sur la façade. Pour nous bien renseigner sur ce que pouvait être, en réalité, l'hygiène urbaine, celle des habitations, transportons-nous par la pensée au Palais de Versailles, en l'an de grâce 1695.

Une chose frappe la vue et choque en même temps l'odorat : l'existence de fosses fixes, fosses à ciel ouvert dans les différents corps de logis. Gela n'empêche nullement les hôtes du palais de se soulager partout ; le bas des portes, des murs, des balcons est affreusement souillé. On ne trouve nulle part de cabinets de toilette, pas une baignoire peutêtre dans tout le château; mais trois cents chaises percées, une dans chaque chambre; pas une mansarde qui n'en soit pourvue. Si tous les habitants suivent l'exemple du maître, on peut croire qu'elles sont rarement inoccupées. Louis XIV, qui eût pu choisir un tout autre emblème que le soleil, passe sur ce trône une partie de son existence. Il reçoit sans gêne aucune, en cette singulière posture, courtisans et ambassadeurs. En voyage, malgré les dames qui l'accompagnent, jamais le monarque « éternel-

leroent pressé » ne songera à descendre de voiture. Les coussins des carrosses royaux dissimulent le nécessaire; et, au moment psychologique, les augustes voyageuses sont simplement priées de vouloir bien contempler la... campagne !

Malgré le luxe de précautions intérieures qui auraient dû mettre les jardins de Versailles à Tabri de la pollution, partout dans les parcs, dans les massifs et dans les allées, ce ne sont que flaques d'urine, tas d'ordures et monceaux d'excréments. Il en existe jusqu'aux pieds des murailles des bâtiments habités. Car personne ne se gène, dans ce monde perpétuellement relâché, pour vider par la fenêtre, en cas de presse, le contenu d'un vase. Un jour, nous apprend La Morandière, la chaise à porteurs de la Dauphine fut ainsi gratifiée au passage. La suite, courtisans, aumôniers, laquais, copieusement éclaboussée, s'en fut, en grande hâte, changer de vêtements, commentant au milieu de rires, en propos scatologiques, la superfluité évidente de pareilles incongruités î Le saint roi Louis IX n'avait-il pas, quelques siècles auparavant, subi luimême de nuit un baptême de ce genre dans les rues de sa bonne ville de Paris !

Dans les magnifiques pièces d'eau du parc, la nappe liquide croupit verdâtre et nauséabonde; il n'est pas rare d'y trouver des ordures, des immondices, et d'y voir flotter des cadavres d'animaux qu'on y a jetés sans façon.

A ce maléolent tableau, qui permet de pressentir où en étaient les choses chez les simples particuliers des classes moins aristocratiques, ajoutons l'incon-

mensurable saleté des habitants. C'est le moment où la a crasse >» bat son plein, depuis plusieurs siècles déjà. Depuis que FÉglise a supprimé les étuves, proscrites comme des lieux de débauche et de perdition, il semble qu'il n'y ait plus d'eau sur la terre. C'est l'époque où il est de bon ton de ne se laver, ni le visage, ni les mains, car l'eau gâte le teint, et de changer fort rarement de linge de corps. Aussi la vermine hante-t-elle parfois les nuits de Louis le QuatonSième, tandis que sous leurs fards et leurs coiffures gigantesques, les belles dames de la cour abritent à l'envi des nuées de parasites..,

On a souvent dit de l'hygiène alimentaire, chez nos aïeux, qu'elle valait mieux que le reste, qu'elle aurait même valu la nôtre. Encore une illusion qu'il faut perdre. Dans toutes les classes de la ôociété, cette hygiène est, au contraire, déplorable. Sans nous arrêter sur la façon de manger, dont il sera longuement question plus loin (voir chapitre onzième), jetons un coup d'œil sur la nature et la qualité des vivres consommés il y a deux et trois cents ans. Au moment où la vente des aliments et des boissons vient d'être réglementée pour la première fois en Europe, depuis l'époque gallo-romaine.

Le pain de froment est un luxe que seuls connaissent les tables riches. Les bestiaux dépecés donnent deux fois moins de substance consommable que de nos jours. Car il s'y trouve, en masse, des déchets non nutritifs, inassimilables, inutile surcharge pour l'estomac des gros mangeurs ; nourriture insuffisante, en revanche, pour les classes peu aisées qui consomment fort peu de viande. En majorité les vaches,

aux derniers siècles, ne donnent du lait que pendant six mois de Tannée. Encore faut-il, pour cela, que les bêles trouvent, à travers la campagne, de quoi se nourrir. La volaille ne vaut guère mieux que la viande de boucherie. Poulets, pigeons, simples masses de chair garnies de plumes; l'élevage est inconnu, et le grain, beaucoup trop cher, fait défaut pour la nourriture des volatiles.

' Du poisson de mer, mieux vaut ne pas parler. La marée, en l'attente de laquelle se tuera Vate), ne comprend que du poisson salé. Ne doit-il pas se congeler durant le long trajet du littoral à la grande ville? On mange les buitres cuites, les seules connues pour la même raison.

Heureusement, par compensation, legibier abonde; les rivières restées saines ne sont point dépeuplées comme de nos jours, les pécheurs y peuvent faire d'abondantes récoltes ; les pièces sont monstrueuses. Mais, ce sont là mets de luxe, qu'on n'aborde qu'aux grands jours^ seuls permis aux seigneurs possesseurs des droits de chasse et de pèche, ou aux tables des plus riches bourgeois. Sous Louis XIII, un brochet, une carpe se vendent jusqu'à 83 francs, une lamproie, 84.

Pour légumes, des choux, du céleri, des carottes, des panais, des navets, dos mauves, des herbages divers. On ne connaît ni la pomme de terre, ni la tomate, ni les pâtes alimentaires. Une livre de riz se paie de 1 à 2 francs du xiri' au xvi" siècle. Tous les produits de la terre sont, en général, mal cultivés; ils u'ont pas la saveur de nos appétissants légumes, de nos excellents fruits, et pas du tout celle de nos

nos pères ne devaient redouter ni la maladie, ni la contagion, ils savaient d'avance n'avoir rien à craindre? Tout ce qui précède proteste contre une pareille allégation. Ce qu'ils ignoraient, c'était la relation de cause à effet, la genèse des épidémies, des maladies infectieuses ; pas autre chose. Si leur ignorance du danger leur évitait souvent maintes angoisses, que la Science, en nous éclairant, nous a imposées ; si, du fait, ils vivaient plus heureux peutêtre, ils n'en mouraient pas moins, beaucoup plus nombreux que nous, et surtout plus jeunes. Voilà pour nous consoler.

Les maladies sporadiques n'étaient d'ailleurs ni moins fréquentes, ni moins meurtrières que les plus redoutables épidémies, car l'hygiène privée, on peut le croire, était, en toutes choses, au niveau de l'hygiène publique.

Passons en revue les illustrations du grand siècle. Que de trépas précoces, que de morts prématurées dues trop souvent à une insuffisance de soins, aux traitements intempestifs d'affections qu'une hygiène plus rationnelle aurait épargnées à leurs victimes !

M"" de Fontanges meurt à 20 ans ; Henriette d'Angleterre à 26; Biaise Pascal à 39; Seignelay, fils de Golbert, à 39 ; M"« de La Vallière à 43 ; le duc de Vendôme à 48; Louvoisà50; Molière à 51 ; La Bruyère à 51. Tournefort, le maréchal de Vivonne, JeanBart disparaissent à 52 ans ; Quinault, Hortense Mancini à 53 ; Regnard, Descartes, Lulli à 54 ; le graveur Nanteuil meurt à 55 ans ; la Champmeslé, M™* Deshoulières, le peintre Vander-Meulen succombent

à 56; le maréchal de Noailles, Tourville n'atteignent pas, le premier 59, et le second 60 ans.

Plus nombreux encore, ceux qui s'en vont au seuil de la vieillesse, avant d'avoir dépassé leur soixante-cinquième année : Racine, la duchesse de Longueville, de Lionne, Scarron, Chapelle à 60 ans; Coypel Antoine à 61 ; Pointis le Corsaire, Suffren, Nicolas Mignard à 62 ; Duguay-Trouin, Audran le graveur à 63 ; Fénelon, Colbert, de Créqui, M"* de Montpensier, M™^ de Montespan à 64 ; le président Lamoignon, Fouquet, le grand Condé à 65 ans.

Combien d'autres encore, disparus de 1670 à 1715, qui, venus au monde deux sièdes plus tard, auraient eu une survie moyenne de près de 7 années. (Voir le tableau I et le tracé graphique aux Annexes,)

C'est qu'au xvii^ siècle, il y a pis, peut-être, pour les malades, que la maladie : la médecine, on, pour mieux dire, les médecins. Leuwenhoeck a eu la gloire de découvrir le microscope, et Harvey la circulation du sang ; Guy Patin et ses disciples ignorent le microscope et dédaignent la circulation, parce qu'elle vient d'Angleterre, comme leurs suscesseurs dédaigneront plus tard le vaccine, pour la même raison. Et l'utile doctrine restera, en France, trop longtemps méconnue. De la physiologie d'une thérapeutique rationnelle, nul n'a cure. Ce ne sont, dans toutes les médications, qu'idées philosophiques; seules elles président au traitement des malades, au gré d'opinions diverses et bizarres des Diafoirus assemblés. Chimiâtres avec Sylvius, iatro-mécaniciens avec Borelli, animistes avec Stahl, tous admirateurs et disciples convaincus des Anciens, ponti-

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fient au lit do malade ; tous exercent un sacerdoce pompeux, mais nullement une profession utile. Pourvu que le patient succombe dans les règles, peu importe, si les commandements d'Hippocrate et de Galien n'ont pas été transgressés !

Au chevet d'un moribond, les membres de Faréopage aux bonnets pointus, réunis en consultation, discutent d'interminable façon et commentent les Anciens, 'dans les termes immortalisés par Molière. Les conséquences de leurs vaticinations sont terribles ; en attendant qu'elles conduisent les malades au tombeau, par les voies les plus rapides, elles mettent sur les dents les apothicaires.

En un an, l'infortuné Louis XÏII n'absorbe pas moins de 215 purgations, 213 lavements; il sera saigné 47 fois. Louis XIV s'en tirera à meilleur compte. En 69 ans, 2.000 purges et 28 saignées seulement. Il est vrai que le nombre des lavements est tel, que le statisticien épouvanté recule devant un pareil dénombrement.

Le fils du grand Condé se meurt d'une pleurésie et voici les princes de la science assemblés à son chevet : Helvétius, le père du philosophe, Hecquet, illustration de l'époque, et quelques autres Purgons de moindre importance : « Le malade prendra-t-il la confection d'hyacinthes ou de corail rouge? La corne de cerf ou la conserve de cvnorhodons?

Les auteurs recommandent-ils, en pareille occurrence, le clystère ou la saignée, le purgatif ou le vomitif? Le tempérament du noble pleurétique estil phlegmatique ou bilieux? Son pouls capricant, dur, ou simplement duruscule?... » Les questions se

m'a mis en un état tel, que je puis à peine me soutenir... » Excellente médication, n'est-il pas vrai? Drôle de début d'un traitement qui allait achever d'affaiblir et de débiliter le poète!...

Que Guy-Patin et ses disciples puissent revendiquer la triste gloire d'avoir hâté singulièrement parfois le trépas de bon nombre de leurs contemporains, est-ce donc là une de ces assertions, qu'on puisse qualifier d'inexacte ou d'exagérée ?

Le siècle qui suivra va-t-il faire mieux que ses devanciers, au point de vue médical ? Non, il critique beaucoup plus, mais n'agit pas davantage ; il combat les auteurs, il oppose à leurs affirmations des dénégations énergiques ; il démolit, renverse les autels, brûle ce qu'ont adoré ses prédécesseurs. Mais, les dieux renversés, il n'a rien à mettre à leur place, dans l'impossibilité où il se trouve de construire sur des ruines qu'il a accumulées sans compter. Aussi, aucune découverte utile, dont le malade puisse tirer profit. Nombreuses, les femmes vont continuer à mourir en couches, parce que le forceps, inventé p^r un barbier anglais, Chamberlein, continue à demeurer caché, comme il l'était au siècle précédent. Le dernier des Chamberlein mourra en 1728, sans avoir fait connaître à quiconque son secret. A l'exemple de ses prédécesseurs, lui aussi opère les bras cachés sous les couvertures. Seul, le hasard fera retrouver le forceps, près de cent ans plus tard, en 1813, dans le réduit où son dernier employeur l'a placé avant de mourir.

En pharmacie, en thérapeutique, comme en obstétrique ou en chirurgie, tout n'est également que

jcret, que mystère : « Poudre des Jésuites », ou Pondre de la Comtesse », « Eliïir d'or potable ». ou Pilules meneilleuses », « Remède de madame Nouf- T contre le tœnia », etc., il faut la mort de l'inventur, pour livrer au monde médical la formule et jn mode de préparation.

Peut-être aux deux avant-derniers siècles, la lédecine existait-elle pour les médecins, mais il ^rait téméraire de prétendre qu'elle existait ponr ■■S malades- Pas plus qu'aux siècles précédents, eil« e mérite d'entrer sérieusement en ligne de compte, our expliquer par ses progrès, l'accroissemeùl ourtant certain de la longévité humaine à l'époqae, n dépit d'une mortalité considérable.

Heureusement, il est un facteur qui pèse de tout >n poids, depuis de nombreuses années déjà, dans i balance. C'est la natalité considérable dans tons s milieux. Car, si paradoxale que la chose puisse ïmbler de nos jours, partout on se marie alors pour voir des enfants. Les familles oii l'on en compte dix t davantage ne sont point rares. Il y eut nne généition où les Gramont furent 12 ; les Rohan, 13 ; les roy, 14 ; les Catinat, les Montgolfler, 16 ; les a Rochefoucauld, les Camot, 18; et les Arnauld, 19. 1, de Gallier). Le père de Marie Agnesi, la mathélaticienne, avait eu, de trois unions successives. 3 enfants.

Par le fait même d'une énorme mortalité, à tout ge, le nombre des naissances est prodigieux. Les arentsqui perdent le plus d'enfants sont justement eux qui en veulent davantage. Chaque épidémie.

LA LONGEVITE AUX TEUVS UODERNES

chaque guerre, chaque meurtrière famine com:

celle de 1700, suivant une loi souTent vérifiée, an Dent, en outre, après elles, un surcroitde naissanc D'où possibilité pour la nature de réparer plus c ses pertes, de sélectionner les êtres sans compi Dans de pareilles conditions, seuls les privilégi doués d'une exceptionnelle robustesse, arrivenl l'âge adulte, plus tard à la vieillesse, candidats t désignés à la longévité. L'élimination naturelle ■ moins résistants ne se trouve point contrariée pai puéhcnlture, dont les médecins d'alors, pas p que les parents, n'ont la moindre idée.

Il est en effet convenu, que pour bien s'élever, enfant doit passer son enfance à la campagne. D; la haute bourgeoisie, la règle est immuable. Malh' reusemeot, si l'air des champs convient à merve au petit être, les soins, et surtout la nourriture • paysans que ceux-ci lui dispensent dès le prem âge, lui conviennent moins. Les parents de M°" I land ont déjà perdu cinq enfants en nourri quand elle y est envoyée à son tour; un tel fait n' pas rare dans les familles.

Il n'est donc pas difficile de le comprendre ; sujets capables d'avoir surmonté de pareilles épn ves étaient trempés pour le reste de leur e; lence. A l'exemple de M°" de GenUs, morte octo naire, ils acquéraient, à l'adolescence et à 1'^ adulte, une santé superbe, en dépit d'une enfai des plus délicates en apparence, et assuraient, vertu des lois de l'hérédité, la longévité de ceux leur race.

Qui sait même ce qni serait advenu, tant l'hygii

était alors déplorable et la médecine insuffisante, si la natalité s'était abaissée, il y a deux et trois cenis ans, en France notamment, au chiffre misérable où elle se réduitaujourd'hui'.

Il est curieux de le remarquer, en dépit des faits et de tout temps, la foule a toujours admis la plus grande aptitude à la longévité des générations ayant précédé la sienne. Alors que, sans le moindre doate possible, c'est justement le contraire qui s'est produit, au moins depuis de longs siècles. Les raisons de cette croyance apparaissent multiples. D'abord, la tendance générale i grandir ceux qui nous ont devancés. Ceci nous a valu dans l'antiquité les géants ; les monstres par la taille et par l'&ge. (Voir chapitre troisième.)

Ensuite, l'esprit généralise volontiers les exceptions qui le frappent autrement que la règle. Un* population renferme-t-elle un certain nombre de géants ou de nains, d'obèses ou d'êtres minuscules, on en conclut qu'elle est uniquement composée d'hommes très grands, ou très petits, d'individus monstrueux on d'aztèques. Or, le fait est certain, parmi les personnes qui fixèrent plus particulièrement l'attention de leurs successeurs, il y eut toujours bon nombre de vieillards et de longévités. Sans rappeler les macrobiens de la Genèse, qui firent foi au Moyen-Age. et longtemps après, les anacho-

1. La moyenne des naissances qui était cliez nous, en Wt. de 40 p 1.D00 liabitants, est tombée, en 1908, à ÎV p, 1,000. Et depuis dix ans, rexcédenl du chiffre des nsis- Rances, sur le cliillre dea décfes, toujours en baisse, a i^ négatif deuK (ois : 23,98S en 1900 ; 19,S9â en i9in '.

rètes et les martyrs de la primitive église : saint Paul et saint Antoine, saint Siméon. martyrisé à plus de cent ans ; saint Polycarpe, à 95 ; saint Cléophas, à 120; et saint Pothin, évèque de Lyon, à 90; que d'autres ne faudrait-il pas citer ? Philosophes et sages de l'antiquité païenne, moines et religieux des premiers siècles de Tère chrétienne; personnages vénérés, dont on célébrait les vertus, et dont on commentait les ouvrages, éveillaient constamment, chez tous, ridée de personnes de grand âge. Au point qu'il semblait difficile d'admettre qu'il n'en eût pas été de même de tous ceux au milieu desquels elles avaient vécu.

Plus près de nous, enfin, au culte, au souvenir du passé et des grands ancêtres, vient s'adjoindre le spectacle constant de la vieillesse dans les familles. C'est l'époque des lignées nombreuses, où se confondent les générations. On ne vit point séparés les uns des autres comme de nos jours par la distance. On se groupe, et partout l'enfant grandit au contact des personnes âgées. Ici, ce sont de grands-parents veufs et incapables de se suffire, recueiUis par un jeune ménage. Là, chez Marmontel, pauvre tailleur du Limousin, se rencontrent au fover deux bisaïeules plus qu'octogénaires, une grand'mère, trois grand'tantes. Avec les parents et leurs enfants, c'est un groupement de dix-neuf personnes. Ailleurs encore, la bisaïeule du président Groslay réunit chaque dimanche, à sa table, 70 enfants, petits et arrièrepetits enfants. La mère de Biaise Pascal, morte à plus de 80 ans, laisse derrière elle, après en avoir perdu un grand nombre, 409 descendants, y compris

^^in

neveux, petits et arrière-petits-neveux. La mère d*un Montgolfier, morte en 1845 à 115 ans, en aurait connu davantage.

A voir, durant toute son enfance, les mêmes visages qui ne changent pas, à Tâge où Thomme jeune se transforme chaque jour, ce dernier s'en vient à croire à l'immutabilité des êtres comme des choses. Toujours l'histoire de cette famille de roses, dont parle quelque part Fontenelle. Chacune d'elles ne vivant qu'un jour, et n'ayant pu voir, en si peu de temps, changer la figure de leur jardinier, toutes s'imaginaient qu'il était éternel, et s'en transmettaient les unes aux autres la croyance.

Ajoutons enfin, qu'autrefois la vie s'écoule sans fièvre ; tout semble voué à une perpétuelle stabilité. Dans les différentes classes sociales, à la ville, à la campagne, les charges, les métiers, les superbes domaines, comme les logis les plus humbles, se transmettent durant des siècles, de génération en génération. De père en fils, on est militaire chez les d'Estrées, les Puységur; homme de robe chez les Lamoignon ; astronome chez les Cassini ; papetier chez les Montgolfier; coutelier chez les Diderot ; graveur chez les Varin, etc. Souvent, la profession familiale s'exerce pendant des centaines d'années, sous le même toit.

A la fin du xix^ siècle, mourait à Paris, au n° 16 de la rue Beautreillis, dans le quartier Saint-Paul (4« arrondissement), le dernier rejeton d'une famille établie dans l'immeuble depuis plus de trois cent quarante ans (1555).

Dernier exemple parisien sans doute, de ce qu'é-

La

taient autrefois les familles dont les représentants se succédaient les uns aux autres, au point de donner l'illusion d'une apparente immortalité.

Ainsi doit pouvoir s'expliquer, chez nos aïeux, cette croyance à la longévité des êtres, par suite d'une série d'illusions, d'un véritable mirage. Elle les poussait à généraliser, après avoir concentré leur attention sur les personnes qui, dans leur enfance, les avaient particulièrement frappés par leur grand âge, qu'ils avaient longtemps connues toujours semblables à elles-mêmes pendant de longues années.

Car s'il y eut des longévités à toutes les époques, jamais ils ne furent, avant nous, aussi nombreux qu'on a pu le croire ; surtout qu'ils vont apparaître à la dernière période, à celle dont il nous reste maintenant à parler.

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