CHAPITRE XVÏ
Les vertes vieillesses.
Age légal et âge réel. — Ceux qui ne vieillissent pas. — Valeur économique des vertes vieillesses. — Passe-temps d'octogénaires. — « L'Achille Romain ». — Modèles pour tous. — Les centenaires de l'avenir.
Des règlements draconiens, dont il faut déplorer la rigueur, fixent à des âges uniformes la fin de la carrière administrative ou militaire pour les fonctionnaires de tout ordre, dans presque tous les États civilisés.
Nécessité de rajeunir sans cesse les cadres, assurance contre l'arbitraire, et moyen de ne point lui laisser le choix des éliminations... Soit ! Mais combien antinaturelles, illogiques, ces mesures, puisque chacun de nous n'a point son âge légal, l'âge de son état civil, mais seulement l'âge qu'il parait avoir à tous points de vue.
Leur conséquence est de priver l'État, le pays,. du concours intelligent de serviteurs encore valides, au moment où l'expérience acquise doublerait justement la valeur de leurs services.
Quand Michel Peter, après Cazalis, répétait que l'homme a l'âge de ses artères, il émettait, au point
Si au point de vue matériel, disait Jules Rochard. dans une conrérence demeurée célèbre, la valeur économique de la vie humaine décline à la vieillesse, quand l'homme tend à devenir une non-valeur comme l'infirme, l'aliéné, l'oisif, cette diminution n'existe plus au point de vue intellectuel et moral', i
C'est fort exact. Le vieillard, dont l'intelligence persisteà luire comme un llambeau, l'hommed'ige, demeuré producteur d'énergies, entraîneur d'hommes, créateur et manieur d'idées, conserve sa | valeur. Celle-ci dépasse de cent coudées celle de l'être le plus robuste, en pleine force productrice, qui ne vaut que par son unique elTort matériel. Ces intelligences et ces cœurs d'élite sont pour leur pays, leurs concitoyens, non seulement une richesse, mais une véritable fortune. La valeur des plus marquants d'entre eu\ reste au-Uessus de toute estima- i lion.
Sans vouloir faire Ici intervenir les sujets exceptionnels qu'ont toujours été les centenaires (voir chapitre XX'*}, citons quelques exemples de vertes et robustes
A tout seigneur, tout honneur, commençons par les souverains.
A l'âge de 80 ans, peu de jours avant sa mort, faisant preuve d'une incroyable lucidité, d'une justesse de vues parfaite, Bernadotte préside encore son conseil des ministres. Sa femme. Désirée Clary, restée, au même âge, aussi active que lui, aussi
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complètement elle-même, meurt au sortir d'une représentation th^â,trale. Qui donc eut l'audace de faire attendre Sa Majesté, dont la rapide et extraordinaire fortune avait exagéré une vivacité native, une pétulance, une nervosité intraitables, demeuri'es à quatre-vingts ans ce qu'elles étaient à vingt ans, chez une femme qui ne sut jamais attendre?
Oscar II, petit-fils de Bernadolte, a 77 ans; il ignore toujours la fatigue. Il monte à cheval à l'occasion, converse en six langues ; jusqu'à son dernier jour, rien des affaires de son royaume ne lui demeure étranger.
Christian IX, " le beau-père de l'Europe », a S6 ans ; il étonne encore son entourage, et sa famille par la neltcté de ses impressions et de ses discours. Son habileté de première force au billard les ravit, comme sa superbe prestance à cheval persiste à faire l'admiration de ses sujets.
A 70 ans, François-Joseph d'Autriche demeure un chasseur infatigable. Bien plus tard, presque octogénaire, il surprendra tous les jours ses secrétaires et ses proches, par son ardeur et son assiduité au travail.
Le bon roi Léopold II, de joyeuse mémoire, sut garder, jusqu'à ses derniers jours, l'intégrité de ses facultés inlellectuellesetde ses moyens physiques de toutes sortes.
Parmi les hommes d'État, le cardinal Fleury, mort â 'M ans ; Uœthe, mort à 85, prirent le pouvoir à un âge très avancé ; ils le conservèrent jusqu'à leurs dernières années. Gladstone, Bismarck,
Il n'abdiquèrent qu'avec leur vie, leur verdeur intellectuelle et leur combativité ». (J. Finot.) Dufaure, mort à 83 ans, en 1881, était eocore président du Conseil à 78 ans.
En Angleterre, on a pu voir en 1897, toujours fidèles à leur poste, des hommes politiques en fonctions à 92 ans, comme le comte Mansfield ; à i)5 ans, comme Ch, Pelham Williers. (J. Fj.iot.)
Chez nous, la Chambre et le Sénat ont compté également leurs octogénaires et nonagénaires. Wallon, Gouin, E. Deschanel, Passy, Porri quel, etc., y faisaient à ces âges fort bonne figure.
Des Italiens, que dire? En mai 1910, le doyen du Sénat italien, M. Gasparo Finali, âgé de 94 ans, se mariait avecune dame <• avouant >' ^i printemps. Les témoins de l'époux étaient le sénateur Greppi, âgé de 'M ans, et l'ancien minisire de la Justice Faini, âgé .le 89...
Se marier à 94 ans, c'est bien ! Meilleur encore l'exemple de surprenante verdeur donné tout dernièrement par cet Anglais plus qu'octogénaire.
Ne se Taisait-il pas condamner, à cet âge, par les tribunaux pour polygamie?
En moins de deux années, il avait successivement épousé et abandonné quatre jeunes femmes !
Voyons les hommes de guerre. Quand le tribun Sicinius Denlalus surnommé » l'Achille romain», est assassiné, c'est plus qu'un vieillard. I! compte i son actif 40 années de services militaires et quarante-cinq blessures, car il a assisté à cent vingiun combats. Pourtant, il est resté si jeune, si Fort,
00 l,A LONGÉVITÉ A TRAVERS LBS AGES
Entes; l'exemple de Léon XI II est présent à toutes
mémoires.
^es lettrés, les savants, les artistes, restés assez igtemps eux-mêmes pour avoir conservé la verjr intellectuelle et physique de leurs jeunes ans,
se comptent plus.
^rchimède découvre ses miroirs ardents à 75 ans; iménidc. Théophraste, Solon, Zenon, Pythagore, )f,'ène, Démocrite, enseignent longtemps après >ir dépNssé leur 00* année', Froissart a près de
ans; il parcourt encore l'Europe, allant de ville ville, de château en château, sans cesser un seul tant d'interroger les événements et les hommes. grand Bcrthelot, chimiste et esprit encyclopédi- ;, public à 80 ans, un mois avant sa mon, un îcle sur la n'^forme de l'orthographe dans la Reotie
•Imix Afondus. N'a-t-il pas écrit d'ailleurs sur les les et sur les fourmis... ? Il a même fait de la
/erdi, Meyerber. Kanl, Ilolbe^, Chateaubriand, nartine, Sivciidemberg, Murillo, Wagner, Haydn, ndel, Carlyle, Cervantes, Corneille, Milton, Itaire, Lesage. Hugo, Ibsen, Pasteur, Littré, ont vaille leur vie entière.
rlarc Seguin, le véritable créateur des chemins fer français, garde jusqu'à 90 ans sa vive intelliice, sa dAnarche d'homme sain et robuste ; jouvé. plus âgé encore, prodigue ses écrits " pélilts d'esprit et de verve ». Jansen fait, à 77 ans,
J, FiNOT (toc. cit.). p. 38.
l'ascension du Mont-Blanc, où il va étudier l'insta lation d'un observatoire. Car chez les fervents d l'alpinisme, les exploits de gens ftgés ne sont pa rares. Quand le guide Balmat trouvera la mort, dar les glaciers de Sixt, en 1834, il aura dépassé a 72" année.
Même persistance, chez les disciples de ^aii Hubert, restés verts et ingambes.
M. J.-B. Porre, ancien banquier, né à Saint-Raphai (Var), le 30 septembre 1820, renouvelait en août 19i( pour la soixante-treizième fois, son permis de chassi Très alerte, el d'une santé florissante, malgré g( 90 ans, il faisait le 25 de ce mois l'ouverture, mai chant pendant cinq heures consécutives.
Un habitantdeSt-Laurent-la-Vcrnède, prèsd'Uzèi M. Calhelra, l'avait pourtant dépassé ces dernière années. En 1906, il prenait, pour la soixante-dii septième fois, son permis de chasse; il ava 97 ans .'
Le Titien, Michel-Ange, le Japonais Hokousaï soi octogénaires « et nous lèguent encore des chefs d'œuvre ' ». Hébert mourra en 1909, d'une pnei monie contractée la palette à la main, en plein campagne, à 91 ans ; Corot, né en 1796, peint se plus beaux tableaux comme Van Djck, quand il es déjà septuagénaire. Le village de ^in-le IVolile, u des meilleurs, date de 1873; le maître avait à cett époque 77 ans; Gavureck, peintre tchèque, mort e 1909 à 94 ans, travaillera jusqu'à ses dernière années...
1. Le Titien avail 93 ans quand il lerminait son • Christ cot
LA LO.fGËVirÉ A TRAVERS LES AGES
Les acteurs, les actrices « se prolongent « égalemont, et fort souvent, Jusqu'à l'Age le plus avancé. Sans parler de la fameuse comédienne Lucpya, qui â iOO ans (?) se serait fait encore applaudir, Mlle Scrivaneck, entre autres, morte à X4 ans, en 1909, après avoir été en son temps, au Palais-Royal et aux Variétés, la reine du travesti, jouait encore, une année avant sa mort, à la maison des comédiens, la comédie de salon.
D'ailleurs, le nombre de célébrités contemporaines, longévités en l'an 1910, les unes depuis bien dos années déjà, est lui aussi considérable, plein de promesses... Non, la série des centenaires n'est pas close; le siècle, dont s'achève la première décade, en comptera plus que ses devanciers; les siècles futurs en verront bien davantage.
Citons, au hasard, quelques noms de ces personnalités choisies parmi les plus célèbres, encore en vie au 1"' janvier de l'année 1910.
1813. Gotlfried Galle, Ifi doyen des
alle-
inds, s
n dti Ti
1815. Archcmbaeli, le peintre allemand.
IBie. L'acteur Chéri.
18IN, Le général Osiiiont, Harpîgnies.
1819. Molinari.
1M20. Le général Nord-Aleii» ; HelTerl, le politique
autrichien ; Nadar; Schilling, le sculpteur
allemand.
1821. L'amiral Kranlï, Jules Caiot, Pauline Viardot,
Eceur de la Malibran ; BeisBel , Ziem ,
1832. Mario, peintre italien; Frédéric Passy, 18S3. Fabrc, l'entomologiste.
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