MARTIN (N
Je ne fus qu'un petit poète ; Mais si de mes poèmes courts II est un seul vers que répète Une lèvre chère aux amours, Sous l'herbe verte oîi je repose Me viendront des parfums de rose.
C'est répitaphe de M Nicolas Martin, composée par lui-même. N'y changeons rien ; nous ne pourrions dire mieux.
MORNAND (Félix). — Critique un peu triste, mais honnête.
MÉRIMÉE (Prosper). — M. Mérimée est grand, sans embonpoint ; son visage offre une expression de froideur et de moquerie. Il se sert d'un lorgnon, de temps en temps. Tout cela serait bien, et M. Mérimée pourrait prétendre justement à ce qu'on nomme un « air diploma-
tique, » sans un traître nez, un maître nez, gros et long, indiscret comme Les Bijoux de Diderot. C'est bien là le nez de l'homme qui a écrit La Double Méprise et Les Ames du Purgatoire. Il n'y avait autrefois qu'un nez capable de lutter avec le sien, et c'était celui de son ami M. Stendhal. D'autres points de contact existent dans l'esprit et dans le genre de littérature de ces deux écrivains, placés tous deux très-haut, hors de la sympathie peut-être, mais au-dessus de l'estime. — Les autographes de M. Prosper Mérimée sont rares ; nous signalerons celui qui faisait partie du cabinet de M. de Trémont (deuxième supplément). C'est une lettre à la comtesse Merlin, datée de 1 844, et commençant de la sorte : « Quel horrible métier que celui de candidat à l'Académie française ! et je n'en ai pas fait d'autre depuis six semaines. . . Enfin, j'ai visité hier le dernier des académiciens, c'est-à-dire le dernier qui me restait à voir ; etc., etc. » Les dessins à la plume de M. Mérimée, très-larges et très-vigoureux, sont encore plus recherchés que ses autographes.
MASSON (Michel). — Les Contes de l'Atelier qui commencèrent sa réputation, ainsi qu'un grand nombre de romans très-littéraires publiés pendant la période romantique, ne sont pas assez présents à la mémoire des critiques contemporains qui s'obstinent à ne voir dans M. Masson que l'auteur du Pendu et de L'Oiseau de Para-
dis. Il y a aussi derrière le dramaturge populaire un ancien rédacteur du Figaro. Mais que voulez-vous? la littérature l'avait applaudi, le mélodrame l'enrichira... peutêtre. Une particularité que les titis de l'Ambigu ignorent sans doute, c'est que l'auteur de Marianne est un sinologue fort distingué. Mais cela leur est probablement bien
MONNIER (Albert). — Parmi ceux qui ne jactent pas comme les pantes, il faut apercevoir ce jeune homme, un des meg du boulevard du Temple. Son dernier vaudeville, Im Largue qui fait refondre son dah, a eu du succès. C'est un bon zig^ quoiqu'il lâche toutes les semaines son petit venin dans le Journal pour rigoler, du père Philipp'mm.
NIBOYET (Paulin) — « M. V. . ., domicilié à Grasse, ancien chef de bataillon, était affecté de douleurs ostéocopes dans les omoplates, à la colonne vertébrale. Des sueurs nocturnes fatiguaient en outre considérablement le malade. Bientôt il y eut déformation, et comme ramollissement de la substance osseuse. Les consultations furent épuisées et n'aboutirent qu'à conduire M. V. . . au dernier degré du rachitisme. Ce fut dans cet état qu'il me fut amené par M. Massieu, chirurgien, son ami depuis dix-huit ans. Je le traitai d'abord par les fumigations, et ensuite je lui fis prendre VElixir purgatif à la dose de trois cuillerées
par jour. L'effet surpassa mes espérances. En deux mois de temps et à l'aide de douze bouteilles, le malade se trouva complètement guéri ; il a retrouvé ses forces et sa gaîté. Plus de vingt médecins qui l'ont connu avant sa guérison peuvent attester ce résultat ; lui-même m'a écrit plusieurs fois pour me témoigner sa vive reconnaissance, ainsi que M. Massieu. »
NICOLE (Henri). — Dans ses Contes invraisemblables, il y a deux histoires on ne peut plus saisissantes : celle de Surcouf et celle du Tueur de Mouches. Ce tueur de mouches est un homme fort distingué, disciple de Gall, qui s'étant reconnu avec effroi la bosse du meurtre, se dévoue aux fonctions de procureur du roi et fait ainsi tourner au profit de la justice ses instincts féroces. Je le répète, c'est saisissant et bien fait.
NADAR. — Les physionomies exclusivement parisiennes m'arrêtent plus que les autres, c'est vrai. Que diraisje de M. Guizot? J'ai tout à dire de Nadar. Nadar est une intelligence en trois personnes : un écrivain, un caricaturiste, un photographe. Il ne s'appelle pas Nadar ; son véritable nom est Félix Tournachon, sous lequel il a publié le roman de La Robe de Déjamre et plusieurs nouvelles. Mais d'abord montrons l'homme ou plutôt le géant, car
sa taille doit être de cinq pieds huit pouces, je ne sais pas au juste ; je le mesurerai la prochaine fois. Ses jambes sont celles d'un faucheux : il ne marche pas, il arpente. Un crispin lui couvre à peine les cuisses. — La tête, j'essaierai de la décrire, mais je ne m'engage à rien. Ses cheveux ont l'ardeur attiédie d'un soleil couchant ; leur reflet s'est étendu sur toute la figure où jaillissent, se combattent, en frisant, des bouquets de poils, incohérents comme des fusées d'artifice. Extrêmement dilatée, la prunelle roule, témoignant d'une ardeur énorme de curiosité et d'un étonnement perpétuel. La voix est stridente ; les gestes sont ceux d'un joujou de Nuremberg, qui a la fièvre.
Ainsi construit, ainsi vêtu, Nadar sort de chez lui et traverse tout Paris, en donnant des coups de tête comme les cerfs-volants. Quelqu'un, M. Ch. Bataille, je crois, la comparé à « une pivoine harcelée par le vent du sud. » Vous rencontre-t-il, il ne vous dit pas bonjour ; il vous dit: — Comment, tu es encore en vie, toi? Ou bien : — Ah ! voilà le Monselet des salons ! Les intimes sont traités joyeusement de : Vieil imbécile! etc., etc. En société, c'est-à-dire dans l'entre-sol du traiteur Dinocourt, dont il a fait la vogue, il vous grattera les cheveux avec un clou, frottera des allumettes chimiques à votre redingote, vous enfoncera des vrilles de pain dans l'oreille ou I tirera votre mouchoir au moment où vous l'approchez de
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votre nez, en disant : — « Elle est toujours bonne , cellelà; pif! »
La Bruyère eût été surpris.
Cet homme a la papillonne. Il est toujours crispé et il crispe. L'a-t-on vu rester pendant une représentation entière dans un théâtre ? Jamais. Il faut qu'il aille et qu'il vienne, ici, au foyer, devant le péristyle, tutoyant ceux qui sortent, se faisant voir une minute au café. Il a sur toutes choses les idées les plus extraordinaires du monde- Il est voltairien comme Mayeux. Ses auteurs favoris sont : Buffon, Paul Féval et Léon Noël.
Nadar est, avec Henri Murger, un des inventeurs et des propagateurs de ces plaisanteries à côté, qui défraient aujourd'hui les petits théâtres à cascades, tel que les Folies- Nouvelles. — Il joue au billard mieux que Créosote. — lia connu feu Bengale. — Il dit d'un monsieur qu'il est bête comme une noix, et de lui-même qu'il demeure rue Saint- Nadare.
Toujours sous ce pseudonyme, il a publié ces mois derniers un volume : Quand fêtais étudiant, et il l'a dédié à qui ? à Georges Sand. On chercherait vainement dans ce livre les équipées de la jeunesse de son auteur, qui fut un des demi-dieux du Prado , cet Olympe du pays latin. L'ingrat ! il a tout appris et tout oublié. Quel torrent d'aventures, cependant ! quelles nuits ! quels jours!
Trois mille noms d'amour ! trois mille noms de femmes ! Pas un qu'avec des pleurs il n'ait balbutié !
On l'appelait alors le médecin anglais, et il demeurait lui aussi dans une mansarde, la mansarde de tout le monde, où les sièges étaient représentés par des amas d'écaillés d'huîtres. Le bizarre temps ! les Rosalinde avaient pour noms Sophie Poison, Rose-épanouie, Tringleà-Rideaux, Page-infernal, Botte-éculée et Rigolbochinette, tout un harem dont les chansons s'envolaient par les fenêtres de la rue de l'Ecole de Médecine, et dont le sultan jaloux ne laissait sortir la sultane Validé qu'à l'heure critique du fromage d'Italie !
Quand fêtais étudiant est un livre très sérieux , où il y a un chef-d'œuvre : La Mort de Dupuytren. Je ne marchande pas mon admiration.
Nadar est riche maintenant ou il le sera. Il a une maison, un jardin, un jet d'eau. Il fait des photographies admirables et des caricatures qui, elles aussi, sont des portraits. 11 m'excusera si, concurrent malhabile, j'ai essayé de faire pour lui avec ma plume ce qu'il a fait pour moi avec le crayon.
OSTROWSKI (Christian). — La France n'a eu pour lui qu'une demi-hospitalité. Il a écrit des pièces de théâtre très-passionnées, qu'on ne joue pas ou qu'on jouera trop tard. — Que voulez-vous, j'aime la Pologne!
OLD-NICK. — Pseudonyme de M. Forgues, traducteur juré et assermenté près des loges de concierge.
PAGES (du Tarn). — J'ai l'honneur de connaître M. Pages depuis plusieurs années ; nous avons mangé une oie ensemble dans le carnaval de 1853. Je suis également un de ceux qui ont eu la bonne fortune d'assister à la lecture de La nouvelle Phèdre, le seul véritable événement tragique de l'époque. La grande hardiesse de M. Pages consiste dans le désir qu'il a de déposséder de l'alexandrin les rois et les princes , seuls propriétaires-acquéreurs jusqu'à ce jour, pour en doter les classes intermédiaires et l'introduire chez les bourgeois aisés. Ainsi , La nouvelle Phèdre se passe dans notre temps , à la Nouvelle-Orléans ;
Thésée est un négociant du nom de Justin ; il a un ami qui s'appelle Alvarès. On voit que Diderot est dépassé et que le drame bourgeois tend à prendre des proportions inouïes ; ce n'est plus assez du Père de Famille , de Mêlante, de Dupuis et Desronais; à réaction, réaction et demie : au lieu de la Phèdre en paniers et en tonnelet, nous aurons la Phèdre en manches plates et à bottines claquées.
PYAT (Félix). — Que c'est loin de nous Le Brigand et le Philosophe, Ango, Les Deux Serruriers, Cédric-le-Norwégien et tant d'autres drames , marqués avant tout au coin de ridée , le bon coin des drames ! Un talent hardi , un homme aimé. « Comme beaucoup d'esprits révolutionnaires, a écrit M. H. Gastille, Félix Pyat chérissait la campagne ; au temps les plus passionnés de la Constituante et de la Législative , il ne cessa jamais d'habiter sa petite chambre de vingt-cinq francs, au bord du bois, à Nogentsur-Marne. Quoiqu'il rentrât fort tard et partît de bon matin, c'était encore une satisfaction pour lui de se savoir aux champs. Une nuit d'été , au clair de la lune , en nous promenant dans les bois , il me parlait de l'avenir avec une mélancolie dont je fus frappé... »
PRAROND (Ernest). — M. Ernest Prarond, M. Philippe de Chennevières et M. Gustave Levavasseur ont , de tout
temps, formé un trio d'amitié et de littérature, se dédiant mutuellement leurs œuvres, et, dans le principe, marchant tous les trois du même pas à la conquête de la renommée. M. Prarond a beaucoup publié et publie beaucoup encore. Une excellente Notice sur les rues d'Abbéville, de spirituelles appréciations sur Quelques Ecrivains nouveaux, quatre ou cinq volumes de poésies , au moins, tels sont les principaux titres de ce modeste et laborieux écrivain, de qui la critique embrassera certainement un jour tous les travaux, pour les apprécier à leur honorable valeur.
PETROZ (Pierre). — Nous continuons à substituer des extraits en prose et en vers de nos meilleurs écrivains aux notices dont l'aridité pourrait rebuter le lecteur. C'est ainsi qu'on nous saura peut-être gré de reproduire les couplets du Solitaire, trop vite oubliés de la génération présente :
Qui ti^averse à la uage Nos rapides torrents ?
Qui sur un roc sauvage Va délier les vents ?
A l'ours, dans sa tanière, Qui donne le trôpas y
De la biche légère Qui devance les pas
[Parlé). —Chut!:!
C'est le solitaire, etc.
Qui jette un sortilège Sur nos pauvres troupeaux ?
Qui glace sous la neige Nos moissons, nos coteaux ?
Qui console une mère En retirant des flots Un enfant téméraire, Disparu sous les eaux ?
[Parlé). — Chut!!'.
C'est le solitaire, etc.
PICHAT (Laurent). — Est-il bon, est-il mauvais de passer par la poésie pour arriver à la prose? Est-ce un bien d'écrire des vers avant d'écrire des romans ? Cette question en rappellera une autre aux flâneurs parisiens, qui sert d'enseigne à un magasin de la rue du Vieux- Colombier : Les corsets sont-ils utiles? Oui et non. Au premier aspect, en ce qui concerne la poésie, on est tenté de conclure comme l'industriel ; d'autant plus qu'on a la
certitude de ne pas se compromettre. — Oui, la poésie est utile pour ceux qui veulent écrire la prose savante et colorée d'Alfred de Musset, de Victor Hugo, de Théophile Gautier et de Vigny. — Non , la poésie est inutile pour ceux qui se contentent des procédés simples et larges de l'abbé Prévost, de Le Sage, de Diderot, de Georges Sand. Trois recueils de vers et plusieurs romans ont jusqu'à présent signalé et recommandé M. Laurent Pichat à l'attention des lettrés. Vers sonores, idées généreuses. Quant à ses romans , ils sont plutôt œuvres d'analyse qu'oeuvres d'action. M. L. Pichat , comme l'auteur de la Confession d'un Enfant du siècle, cherche la plaie et la trouve ; il s'attarde aux endroits douloureux, et lorsque l'occasion de s'indigner se présente, il n'a garde de la laisser échapper ; de là, les dithyrambes, les juvénales ; il accumule les thèses autour du récit , comme s'il manquait de confiance dans la clarté philosophique de son intrigue et dans la" logique de ses caractères. Nous croyons, dans ce cas, que la faute en est un peu à la poésie, cette forme de la pensée que notre époque a faite trop personnelle peutêtre. On sent que le moi tourmente M. Laurent Pichat et cherche à s'exhaler à la faveur d'une élégie ou d'un portrait.— Ce qui fait la force involontaire de certains romanciers de bas étage , c'est leur concentration dans leur unique faculté : la faculté d'action; ils ont un accent convaincu qu'ils doivent à leur ignorance même; tandis
que l'ex-poète, le poète défroqué, sans cesse poursuivi par des réminiscences cadencées, croyant toujours entendre le tintement des rimes , hésitant dans le choix des mots, court après sa pensée, l'abandonne, y revient et trahit un embarras, qui, pour n'être pas sans charme aux yeux de quelques esprits supérieurs et revenus même de l'expérience, n'en est pas moins un défaut très-grave.
POMMIER (Amédée). — Il représente l'hydrophobie en poésie. Entre son Livre de sang et son Enfer il y a vingt ans d'intervalle, mais ce sont les mêmes atrocités, les mêmes malédictions, les mêmes hululations rabiques. Ouvrez le premier de ces volumes, vous y voyez :
Des corps amoncelés comme un tas de javelles, Des touffes de cheveux, des restes de cervelles. Des mains, des pieds coupés, des ventres entr' ouverts Semant dans les ruisseaux leurs intestins tout verts ; Des crânes fracassés, de convulsives bouches, Et des orbites d'yeux déjà remplis de mouches.
Ouvrez le second ; les damnés y sont comparés à des marrons sur la tôle rouge, à des beignets dans la graisse bouillante, à des gibelottes, à des croûtes de pain carbonisées.
Il y a quelques années, M. Amédée Pommier, qui a publié autant de vers que M. Hugo, s'irrita de son peu de
renommée ; il lança à la tête du public nonchalant un gros volume : Crâneries et dettes de cœur. Cette fois, le public se retourna un peu pour écouter le poète qui lui criait dans un porte-voix :
Je fais avec le vers, devenu mon hochet, Ce que Paganini faisait de son archet.
Cela n'est pas toujours vrai, n'en déplaise à M. Amédée Pommier ; et d'ailleurs, pour rappeler le mot de Brid'oison : — « Ce sont des cho...o...ses qu'on ne se dit pas à. . .à. . .soi-même. »
On nous affirme que M. A. Pommier avait composé, en collaboration avec Balzac, le premier acte d'une comédie en vers, intitulée : Orgon.
PONSARD (Francis ou François). — Accident littéraire. L'anagramme de son nom est Pradons, au pluriel.
PELLETAN (Eugène). — Un critique ? Non. M. Pelletan inscrit en tête de ses articles un titre de livre, et il ne [parle que de ce qui lui plaît. Un homme politique? Dam, jfii vous voulez ; mais où est le grand mérite ? Tout le monde est un homme politique. A la place du Pelletan 'd'aujourd'hui, qui s'épuise en polémiques, qui crie, qui attaque et se défend, qui associe M. Jules Janin à ses i récriminations contre le parti dévot, il y avait autrefois
un Pelletan poète, qui écrivait Tribaldo, et un Pelletan romancier, qui écrivait Mon voisin Siruret. Jamais M. Eugène Pelletan n'a eu plus de verve et de charme qu'à cette époque. Vinconnu de la Presse n'avait pas encore montré le prédicant. Vint la mélancolie, vint la Révolution, vint l'orgueil ; il crut à une destinée, et, conseillé par le démon de Lamartine, il endossa cette casaque banale de journalisbe, que ses colères, son enthousiasme et sa bonne foi firent craquer à plusieurs reprises, et à laquelle il a fini par accoutumer ses reins.
PONTMARTIN (Armand de). — M. de Pontmartin est surtout un critique de relations; son entourage et son parti font souvent fléchir sa sévérité : alors il est homme à reconnaître des idées et du style à M. Alfred Nettement. Un instant, on l'a vu quitter le second rang de L'Assemblée nationale pour aller s'éclipser au premier de la Revue des Deux-Mondes. Il est revenu bien vite au feuilleton natal. C'est un écrivain de bonne compagnie , égrenant dans ses comptes-rendus les perles de sa couronne de comte, et qui n'a qu'un tort peut-être , celui de vouloir imposer son tempérament littéraire au public. Rabelais, Mirabeau, Hugo, Balzac lui font peur; aux puissants , il préfère les raffinés et les délicats , les esprits intermédiaires , ceux dont les œuvres ne produisent aucune secousse et dont l'aimable moralité teint les rêves en rose. C'est une préfé-
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rence , mais cela ne saurait être une poétique. — Par ses œuvres romanesques autant que par sa critique , M. de Pontmartin représente, avec plus de servilité encore que de fidélité, la littérature du monde. Ses personnages n'ont ni la gaîté de Charles de Bernard, ni l'élévation de l'auteur de La Duchesse de Langeais; aucun d'eux n'arrive au type, bien qu'ils se meuvent dans des actions queltpiefois ingénieuses.
PERRUCHOT (César). — Son nom et son talent rappellent Jérôme Paturot.
PLOUVIER (Edouard). — Il court, il court après l'omnibus du Romantisme; mais le conducteur lui crie : Complet! Désespéré, M. Plouvier se pose au milieu de la rue ; il voit passer le char de la Fantaisie : il lui fait signe d'arrêter ; le char roule en l'éclaboussant . M. Plouvier s'arrache la barbe ; tout à coup il aperçoit le coucou du Réalisme : il se croit sauvé , il étend les bras ; mais le cocher au carrick café-au-lait dit : Hue! et fouette ses rosses sans l'entendre.
PLA^'CHE (Gustave). — Quelle clinique que la Revue de M. Buloz ! et quel chirurgien que M. Planche ! Avec quelle dextérité et quel sang-froid , les manches retroussées, un
linge entortillant l'outil, il taille dans les chairs du patient que le hasard a envoyé dans sa salle ! Le patient crie, M. Gustave Planche n'entend pas ; le patient pleure, M. Gustave Planche ne voit pas. Au besoin, il dirait comme Balthasar Claës : « — Les larmes contiennent un peu de phosphate de chaux, de chlorure de sodium, du mucus et de l'eau. » L'opération finie, il se tourne vers l'infirmier qui lui. tend un bassin; il y trempe ses doigts, les essuie, et il passe à un autre malade. Cela dure depuis vingt-cinq ans. Pourquoi exigerait-on plus de sensibilité chez le critique qu'on n'en exige chez le chirurgien? On me répondra que M. Gustave Planche a la rage d'enfoncer son scalpel dans les gens bien portants , en partant de ce principe qu'il n'y a pas de gens bien portants en littérature. — Que faites-vous de ce bras ; il prend toute la nourriture de l'autre? dit le Médecin malgré lui. Ainsi parle et agit M. Planche, qui n'est qu'un exagérateur de mal , qui voit une fluxion de poitrine là où il n'y a qu'un rhume de cerveau.
PRÉMARAY (Jules de). — Décidément la lettre P est celle des critiques. On dira désormais d'un critique qu'il est marqué au P. M. Jules de Prémaray est le seul qui prenne de temps en temps la peine de discuter une pièce de théâtre ; le malheur pour les auteurs est que, la pièce une fois discutée, il n'en reste souvent plus rien.
PONSON DU TERRAIL. — Ah î oui, un joli talent!
PRIVAT D'ANGLEMONT (Alexandre). — Il y a quelques années, un soir, M. Privât d'Anglemont faisait le whist de l'ambassadeur d'Angleterre. La gracieuse duchesse de B***, dont les incroyables cheveux d'or sont la gloire du faubourg Saint-Germain , s'était approchée doucement du fauteuil de notre écrivain. — On dit que vous faites de très-jolis vers , M. d'Anglemont , murmura-t-elle de sa voix la plus blonde. Le whist terminé, plusieurs autres charmantes femmes , parmi lesquelles nous citerons la jeune princesse Bogdanoff , se joignirent à la duchesse de B***, pour engager M. Privât d'Anglemont à réciter quelqu'un de ses délicieux sonnets, auxquels son organe musical ajoute un charme de plus. Après s'être fait un peu prier, mais pas plus qu'il ne faut pour rester dans les traditions, le poète s'accouda contre la cheminée, et, passant légèrement ses doigts dans les bouches parfumées qui gênaient son front, il commença :
Pauvre Dupuy, marchand d'vin malheureux, Que de gouâpeurs trompèi*'nt ta confiance : Tu n'avais pas assez de méfiance, Ils t'ont fait voir le tour comme des gueux !
Pour un cinquième, à ces va-de-la-bouche Tu faisais l'œil et te trouvais heureux ; Et maintenant regard' comment je me mouche : Ils t'ont fait voir le tour comme des gueux !
Si par hasard tu rouvres ta boutique, Fusille-moi ces daims, ces paresseux :
Car tout cela ce n'est que d'ia pratique : Ils t'ont fait voir le tour comme des gueux !
Cette ballade, qui a cent soixante vers, enleva tous les suffrages. La petite marquise de C***, femme de notre consul à Lisbonne, pinça bien un peu les lèvres , mais cette moue passa inaperçue au milieu de l'enthousiasme général.
PITRE-CHEVALIER. — Je reviens toujours, comme malgré moi , à la Monographie de la presse parisienne ; cette fois, c'est pour lui emprunter quelques lignes de plaisanterie à propos des comédies de la princesse Amélie de Saxe , traduites par M. Pitre-Chevalier. Balzac s'est amusé à pasticher le style des petits journaux :
« On ne connaissait pas la princesse Amélie en France, lorsque M. Pitre-Chevalier la révéla sur les deux rives de la Seine par des réclames et par des affiches. Tout Paris ébloui fit: —Oh! oh!
» La princesse Amélie, qui savait que les petites traductions entretiennent l'amitié , traduisit les romans bretons de M. Pitre-Chevalier , et Dresde étonné fit : — Ah ! ah !
» Cependant, nous devons avouer qu'on ne sait pas si AméUe, la première, a révélé Chevalier à la Saxe, ou
si c'est Pitre qui a révélé Amélie, le premier, à la France.
» Quoi qu'il en soit , cette traduisante amitié ne connaît plus de bornes. Les traductions se succèdent et se ressemblent. C'est à qui se traduira le plus vite.
» De cette façon d'agir , il résulte le plus étrange salmigondis. Il y a des gens qui,- voyant à tout propos Amélie après Pitre et Chevalier après de Saxe, ont brouillé dans leur esprit ces quatre noms , comme la Liste civile brouille quatre œufs pour faire une omelette, le jour où elle reçoit à l'improviste un parent.
» Ces gens-là demandent la dernière comédie de Pitre de Saxe et le roman nouveau d'Amélie Chevalier. On ne leur donne rien , et ils s'en vont contents. Tous les goûts sont dans la nature. »
QUINET (Edgar). — Presque un génie. Le livre (V Ahasvérus a des parties splendides. Son premier poème fut : Napoléon ; son dernier cri : Les Esclaves. La révolution de 1848 avait fait de M.Edgar Quinet un colonel de la garde nationale.
QUATREFAGES. — Savant.
QUATREBARBE. — Id.
QUATREMÈRE. — Id.
RABOU (Charles). — « Balzac, dit M. Véron dans les Mémoires d'un Bourgeois de Paris, faisait grand cas de la verve originale de l'auteur de Louison d'Arquien, esprit modeste et ne cherchant pas le bruit. » Est-ce pour cela que M. Rabou a cru devoir s'imposer la tâche énorme de terminer les romans interrompus de Balzac? Combien d'autres auraient reculé devant cette entreprise et pâli devant cette responsabilité ! Il n'y a que la reconnaissance pour inspirer de tels courages.
ROQUEPLAN (Nestor). — Où rencontrer un crayon assez léger pour tracer cette biographie? Quel moment faut-il saisir pour fixer la physionomie mobile de cet heureux touche-à-tout? Entre deux cigares il a traité les questions les plus importantes ; derrière un arbre en carton il a compté d'innombrables liasses de billets de banque ; dans le coin d'un livre large comme la main il a tué des hommes d'Etat et créé la lorette, par copipensation. Il a une paresse à lui , qui est une paresse vive. On se rappelle ces deux auteurs dramatiques qui le relancèrent à la campagne, alors qu'il était directeur des Variétés , et qui le garottèrent à un arbre, pour lui Hre leur pièce. En ce temps-là , M. Nestor Roqueplan , avait une mesure infaillible pour les ouvrages en un acte , en deux actes et en trois actes. — Votre vaudeville est trop long de deux cigares ! disait-il après avoir écouté , renversé sur un divan.
ROLLAND (Amédée). — Quand je mets la main sur un poète, je ne vois rien de mieux à faire que de citer ses rimes. Je cite donc , et je prends dans un petit livre intitulé : Au fond du verre, le sonnet suivant, qui, pour être négligé, n'en est pas moins joli :
Le siècle a dit aux dieux, puis aux rois : Bon voyage ! Mais les rois, eu boitant, chez nous sont revenus, Les dieux, faits au métier de dieux in partibus , Ont préféré rester tranquilles, vu leur âge.
Tous nos beaux oiseaux bleus — vers quel autre rivage ? Tous nos rêves aimés — vers quels bords inconnus ? Sont partis ; et nos cœurs ne se sont souvenus Rien que pour en pleurer, de leur charmant ramage.
Quand on a tout perdu, quand on n'a plus d'espoir, Comme dit la chanson, — sans parler du mouchoir Dans lequel si longtemps se sont mouchés nos pères,
Il reste le cigare et les joyeux repas,
Les femmes qu'on adore et que l'on n'aime pas.
Et le vin, cet ami qui cause au fond des verres.
L'avant-dernier vers est très-réussi; il m'en a rappelé un autre de M. C. de Chancel :
Margot ! à bas l'amour, et vive les amours !
RICORD. — Docteur-médecin. Membre de la Société des gens de lettres.
REYBAUD (Louis). — C'est toujours ce même romancier dont la plaisanterie retarde d'un quart du siècle , et qui observe avec un télescope les mœurs de l'autre côté de la rue. Imaginez M. Prud'homme disant gravement à son fils : — « La Babylone moderne offre un champ fertile à l'analyse , et tel qui va souvent bien loin pour chercher un sujet de roman ou de drame n'aurait qu'à regarder autour de lui. » Le style de M. Louis Reybaud porte conti-
nuellement des lunettes d'or ; son sourire est le sourire de quelqu'un qui connaît les hommes, il cherche à amuser sans blesser personne, et à intéresser sans s'écarter des grands modèles.
RAYMOND (Alexandre). — Les Galants du temps jadis, mince et rose volume où l'érudition sourit.
REYER (Ernest). — Est-ce un musicien qui écrit ou un écrivain qui fait de la musique ? .Te ne sais , mais je le tiens pour un garçon d'esprit, qui fera son chemin en chantant et en écrivant.
ROBERT (Clémence). — Le mot du dernier logogriphe inséré dans L'Echo Sparnacien, journal d'Epernay, et signé Sphinxinet, abonné, est appoggiature où l'on trouve : Tage, otage, poire, pair, roi, apôtre, râpe, pâte, tape, rage, pot, rat, rite, Prague, lo, api, tiare, tige, tigre, roi, eau, Aar (rivière), orgue, page, toge, pirate, pâture, paire, pcyrt, partie, trio, peu, oie, peau, pafer, pari, gigot, pipe, gîte, âge, gâteau, rue.
RICHARD (Gabriel). — Auteur du Voyage autour de ma Maîtresse. M. Gabriel Richard est un complaisant cicérone, qui nous montre sa maîtresse de face, de profil, de trois quarts ; on est souvent tenté de l'arrêter et de lui dire : — C'est bien; assez! je verrai le reste tout seul.
SAINT-VICTOR (Paul de). — Domus aurea, ora pro nobis.
SAINT-FÉLIX (de). — Vas spirituale, ora pro nobis.
SAINT- ALBIN (A. de). — Fœderis arca , ora pro nobis.
SAINTE-BEUVE. — Rosa mystica, ora pro ?iobis.
SAINT-MAURICE. — Sedes sapientiœ, oro pra nobis.
SAÏNT-AGUET (Maurice). — Turris eburnea, ora pro nobis.
SAINT- ANGE. — Spéculum justitiœ , ora pro nobis.
SAINT-SURIN (RosA de). — Virgo prœdicanda, ora pro nobis.
SAINT-AIGNAN CHOLER. — Causa nostrœ lœtitiœ, ora pro nobis.
SAINT-PRIEST (de). — Rex gloriœ, ora pro nobis.
SÂINT-MARC-GIRARDIN. — Amator castitatis, ora pro nobis.
SAINT-VALRY (Gaston de). — Vas honorabile, ora pro nobis.
SUPERSAC, seul. — Déjà midi ! Chavagnac et Léon
doivent m'attendre au Café Anglais habillons-nous. [Il
sonne.) John ! John ! ce bélître devient sourd, que je meure ! . . . Et moi qui avais promis de lire aujourd'hui
aux Variétés deux actes pour Alphonsine ce sera
pour une autre fois. John ! . . . le drôle se sera grisé pendant que j'étais à l'Opéra, dans la loge de la divine Couqui... (/î^ewr). Gracieuse ballerine!... Ah! pourquoi faut-il que mon oncle tarde tant à dévisser son billard ?.. . Bon ! je parle argot maintenant. . . ce que c'est que d'avoir fréquenté les petits journaux î . . . Désormais je ne veux plus faire (|ue de la grande littérature (^7 chiffonne plusieurs
cravates) bleue. . . non orange, oui, orange
Précisément Buloz me tourmente pour avoir de la copie ; je vais lui envoyer ma nouvelle : Histoire d'un clou. . . le titre est piquant. ... On ne dira pas que je n'ai plus rien dans le ventre. — Voyons, n'oublions pas ma bourse. Où diable sont donc les mille pistoles que j'ai gagnées avanthier à de Goy ? fil cherche les mille pistoles et ne les trouve IMS.) Baste ! elle seront tombées de mes chausses... Je me referai ce soir chez Bertin... Allons déjeûner, et prendre Véron en passant. Je ne travaillerai pas aujourd'hui [Il sort. — Dans la rue, une voiture l'éclaboussé ; il fait la grimace et se retourne). Tiens ! c'est Soliman ; belle bête !
SANDEAU (Jules). — H y a des auteurs pour dames, de même qu'il y a des bottiers pour dames. M. Jules Sandeau est de ces premiers. C'est le Kotzebue français : il ne lui manque que la redingote à rotonde et les bottes à glands. Après bien des nouvelles sensibles et bien des romans élégiaques , M. Jules Sandeau a été nommé conservateur à la Bibliothèque Mazarine. La Bibliothèque Mazarine, c'est le purgatoire de l'Institut.
SOLAR (Félix). — Hélas î serions-nous donc condamnés à devenir tous millionnaires ? Ce serait triste ; car le millionnaire dont nous venons d'écrire le nom, et qui était
autrefois un de nos plus charmants apathiques , n'a plus maintenant un seul moment à lui : il se lève avec le jour, il reçoit deux cents personnes avec lesquelles il parle et chiffre, il n'a pas le droit de rester plus de trois heures à table, il ne peut que paraître dans les spectacles, ou, s'il y reste, ce n'est qu'à la condition d'y continuer ces affreux entretiens de mines, de ports, de gaz, de chemins de fer, de crédit et d'assurances. — 0 ciel ! se pourrait-il que je fusse comme cela dimanche !
C'est pourtant le même homme qui faisait représenter jadis à la Comédie-Française Le 5oud!o^r, avec Louis Lurine, et M"^^ Basile au Vaudeville ; qui signait, dans Le Globe, les pages railleuses de La Presse peinte par elle-même, c'est Féhx Solar, l'oisif, l'heureux, le paresseux d'alors. Comment le loir s'est-il changé tout à coup en furet ? Comment Damis est-il devenu Mondor? Il n'avait pas mis à la loterie, et voilà qu'il a gagné le gros lot !
Quoiqu'il en soit, à travers la Bourse, la Banque, les contrats, les liquidations, M. Solar, hâté, harcelé, a réussi à réaliser un de ses rêves principaux : il possède, à l'heure qu'il est, une des plus belles bibliothèques de Paris. Mais aura-t-il jamais le temps de la lire ?
SAND (George). — M™® Sand appartient à l'école superbe des Rousseau, des Chateaubriand et des Lamartine. Elle n'est pas une femme, elle est une âme illustre. Même
quand elle déverse l'ennui, — ce qui est un des caractères intermittents des génies harmonieux , — on sent que cet ennui vient d'une source supérieure. Coeur égaré, pensée téméraire, esprit rapide, l'auteur de Lélia ne se trompe jamais à demi ; c'est la sœur des Titans.
Plus elle est fatiguée, plus elle marche ; c'est ce qui lui arrive aujourd'hui, et peut-être se montre-t-on injuste envers elle. On ne conçoit pas ou Ton ne veut pas concevoir ce besoin incessant de production, cette ardeur à se cramponner après un succès qui échappe souvent à ses ongles déchirés. Au lieu de suivre avec intérêt cette femme brune qui va du théâtre au journal, entassant drames sur drames, romans sur romans, et les plus étranges et les plus variés : Evenor et Leucippe, Le Diable aux Champs, Molière, Françoise, on se prend à la plaindre, et, comme à ces athlètes dont les tours de force inspirent autant d'effroi que d'admiration, on est prêt à lui crier : Assez ! assez !
Pendant ce temps-là, que font les jeunes gens? Ils luttent sans doute d'activité et d'ambition, comme c'est le rôle de la jeunesse ? Non. Ils regardent faire. Lorsque la lampe de nuit brûle les yeux de madame Sand ; lorsque M. Scribe, que rien ne peut enchaîner, termine son huitcentième vaudeville ; quand Lamartine ploie ses soixante ans à un labeur surhumain; quand Alexandre Dumas étouffe à faire marcher sa plume vingt heures par jour ;
quand tous ces cheveux gris ou blancs, tous ces fronts vastes et soucieux, toutes ces grandes gloires, tous ces talents se consument en efforts désespérés pour garder le terrain jusqu'à la dernière heure, les jeunes gens jouent aux quilles ou font des ronds dans les puits. Ils se lèvent à midi. Le soir, ils fument et ils aiment. Quelques-uns vont se promener sous les arbres, autour des belles campagnes de ceux qui travaillent, à Nohant, à Sérigny, à Saint-Point. Les jeunes gens ont le temps.
SOLIÉ (Emile). — Les abbés poupins du dix-huitième siècle n'étaient ni plus roses, ni plus petits, ni plus ronds. Comme eux, Solié prend du tabac dans une boëte d'or et suit le char des beautés à la mode, en fidèle héritier des traditions du comte de Valmont. Les ordres n'offrant plus le même éclat mondain qu'autrefois, il a dû se résigner à entrer dans les lettres, il y a de cela quinze ans environ ; les plus jolies gazettes se le sont arrachées, jusqu'au jour où, par un contraste badin, il est devenu directeur du feuilleton du plus grand journal connu, L'Epoque. C'était au temps où Solié couchait dans un des tiroirs de sa commode. Un exemplaire de son journal l'eût enveloppé tout entier. Maintenant Emile Solié tourne au quadragénaire majestueux ; il a promené ses lunettes spirituelles aux quatre coins de l'Europe et écrit en chemin quatre ou cinq nouvelles : On ne s'avise jamais de tout, La Lettre,
La Part du feu, etc., qui sont assurément de petites merveilles d'observation.
SACY (de). — Rien ne ressemble moins au savant d'autrefois que le savant d'aujourd'hui : à la place du pédant barbouillé d'encre et hérissé de latin, la perruque de travers, le bas grimaçant, nous avons un joyeux maître en l'art du calembourg comme M. Francisque Michel, un centaure élégant comme M. Philarète Chasles, un aimable gastronome comme M. Quérard, ou un journaliste affable, empressé et fin comme M. de Sacy.
SUE (Eugène). — Filleul de l'impératrice Joséphine et du prince Eugène de Beauharnais. Un des quatre ou cinq romanciers qui dominent notre époque. Ses livres peuvent charmer ou irriter, ils ne laissent jamais indifférent. Bien qu'il soit passé maître dans l'art de la mise en scène, et que, pour la rouerie des procédés dramatiques, il ne reconnaisse d'autre rival que M. Alexandre Dumas, c'est toujours à une idée vivante qu'il s'attaque, c'est toujours une thèse morale ou sociale qu'il s'efforce de soutenir. Tous ses romans veulent quelque chose. Aussi retrouverat-on plus tard, dans l'ensemble de ses conceptions, une grande partie de l'esprit de notre temps. — On le reconnaîtra surtout à ce^cachet de franchise ardente, de cruauté, qu'il imprime à tout ce qu'il fait. Il ne se con-
tente pas d'écarter les rideaux, il les déchire ; il marche droit à la plaie, il y porte le feu et le fer, qui cautérisent. Et comme il sait se passionner lui-même, il arrive à passionner la foule.
Parfois les commencements de ses ouvrages sont confus et laborieux ; on se demande où il va ; on le suit néanmoins, parce que, même sans style et souvent sans goût, il a une rare puissance d'entraînement. Alors, peu à peu, comme dans ces escaliers pratiqués dans les hauts édifices, la lumière entre par des galeries successives. Puis, l'on arrive au sommet où la pensée de l'architecte se dévoile et resplendit ; les ténèbres sont oubliées, les efforts du voyage sont rachetés. Poursuivre un but et y atteindre, voilà l'idée unique de M. Eugène Sue. C'est, du reste, le propre des volontés énergiques et des talents vrais, de ne se préoccuper que du résultat. C'est le résultat qui, dans Les Mystères de Paris, dans Le Juif-Errant, dans Martin y dans Les Enfants de V Amour, fait comprendre les préparations et atténue les vivacités de situations et de langage.
Des personnes croient qu'un écrivain n'est prolixe que poui" son plaisir ou dans son intérêt. C'est, — généralement, — une erreur. Aujourd'hui, par malheur, les romanciers n'ont pas le temps de faire court. Notre époque est celle des éclosions spontanées et des évène ments rapides ; nous assistons à la grande mêlée des idées.
Que ceux qui ont quelque chose à dire se hâtent donc, car leurs paroles vont tout à l'heure leur être ravies au passage sur leurs propres lèvres ; les minutes comptent double, et le monde entier fait en ce moment l'ouvrage de plusieurs siècles. Tout être qui ne sent pas actuellement sa force et sa valeur triplées au spectacle de ce mouvement, doit laisser sa part de besogne aux autres et rentrer dans la foule obéissante.
Depuis cent ans, l'idée révolutionnaire fait une immense consommation d'hommes et de systèmes ; les uns et les autres se succèdent à rangs épais ; tout se précipite ; la découverte d'hier devient le pont-aux-ânes d'aujourd'hui ; les audacieux de la veille se réveillent les timorés du lendemain. Sous le gouvernement impérial, alors que la pauvreté intellectuelle était étouffée par le roulement victorieux des tambours, on pouvait se contenter des productions limpides de M. de Fontanes et des romans de madame Barthélemy-Hadot ; mais à présent, en littérature comme en industrie, comme en< politique, comme en toutes choses, par une réaction prévue, le règne des paroxistes est arrivé : dans certaines régions du livre et du feuilleton, le pouls de la rhétorique bat deux cents pulsations par seconde.
Tâchons donc de comprendre ces hommes, qui, comme M. Eugène Sue, tourmentés d'un véritable besoin de vérité et de justice, s'étendent, se multiplient, s'égarent
souvent, mais marchent en éclaireurs dévoués, — obéissant ainsi à cette loi du labeur excessif imposée par le dixneuvième siècle, et à laquelle ne peuvent se soustraire que les impuissants ou les coupables.
SAISSET (Emile). — Professeur au Collège de France. L'esprit est fort, mais la chaire est faible.
SÉJOUR (Victor). — Statuette en bronze florentin. Il a écrit à son père, dans la préface de Richard III, qu'il croyait « n'être pas un des hommes médiocres de ce temps. » Son père ne lui a pas répondu.
SCRIBE (Eugène). — Moi, dire du mal de M. Scribe? Jamais de la vie! Et pourquoi cela? M. Scribe est l'homme de toutes les audaces , de tous les excès ; c'est l'auteur qui a le plus osé en France, qui a jeté le plus de paradoxes à la tète du public , qui a été le plus effrayant et le plus calme. N'allez pas essayer de lui opposer les bossus, les bâtards, les laquais et les courtisanes de M. Hugo. Il a fait pis que cela. H a fait Geneviève ou la Jalousie paternelle, c'est-à-dire quelque chose qui se voit et qui s'entend, mais qui ne peut se raconter. Avec une monstruosité physique, il a fait Héldise et Abélard, un succès de rougeurs. Sa fantaisie? Mais il en a à pétrifier
les trois quarts des jeunes gens qui crient contre lui. Il y a quelques années, il donnait au Gymnase une pièce intitulée : La Déesse, toute remplie de manitous et de grands serpents verts ; quelque temps après, il prenait un mot dans la rue, le Puff, un mot à peine adopté, frisant l'argot, une idée scabreuse ; et , de cette société nauséabonde de pufjîstes^ il tirait une comédie presque élégante , presque spirituelle, presque écrite et presque applaudie.
Je ne nie pas la colonne Vendôme; je ne nie pas M. Scribe.
L'auteur de La Camaraderie a relié tous les vaudevilles de ce temps-ci dans le cordon de ses œuvres , comme on ferait pour une botte d'asperges ; et les Athéniens de Paris, qui ne se lassent pas d'entendre appeler Aristide le Juste, parce que ce juste là les débarrasse de tous les autres, se sont empressés de proclamer la souveraineté absolue de M. Scribe , roi de théâtre , vêtu d'un manteau d'opéra, chaussé des brodequins de la comédie et couronné de la folle-avoine du vaudeville.
SAINTINE (Xavier-Boniface). — On raconte qu'à l'un de ses derniers voyages à Paris, M. Charles Dickens, prié pour la centième fois d'honorer un album de quelques lignes autographes, saisit la plume avec résignation et écrivit son nom autant de fois que la page blanche put le contenir : Charles Dickens, Charles Dickens, Charles
Dickens... Il m'est arrivé à peu près la même chose avec M. Saintine, et c'est bien fait : je lui ai présenté un album de la part d'une dame, et il y a écrit ce seul mot ; Picciola, en signant.
SECOND (Albéric). — Un journaliste Ta appelé le Dumas de la nouvelle. C'est cela. Autant de facilité apparente, autant d'esprit rencontré que l'auteur des Mousquetaires. Il n'y avait qu'une révolution qui pût faire de lui un sous-préfet , et cette révolution a eu lieu. Une des faiblesses de M. Albéric Second est de croire , parce qu'il est d'Angoulême , qu'il a posé pour le Lucien de Rubempré des Illusions perdues et d'Un grand homme de province à Paris.
SERRET (Ernest). — Sous-lieutenant de l'Ecole du bon sens.
SORR (Angelo de). — Est-il mort? est-il vivant? Les journaux se sont amusés à le tuer deux fois : la première, en le précipitant dans un gouffre des Pyrénées ; la seconde, en le suspendant à la nacelle d'un aérostat parti de Nice. La vérité est que M. Angelo de Sorr est un individu mystérieux, une imagination diabolique ; c'est le dernier front pâle de la littérature ; il a fait un roman intitulé Le Faw-
pire et un journal intitulé Satan. Du reste, il a ou il avait du talent , un style plein et rapide , quoique surchargé de néologismes. Pauvre Angelo de Soor !
P. S. Vivant! vivant!
Au moment où nous écrivons, une lettre nous apprend que M. de Sorr a été rencontré il y a huit jours dans le cimetière de Lodève.
SEGALAS (Anaïs). — De jolis vers, de beaux cheveux.
SABOGHON (Pierre-Jean). — Rédacteur du Réalisme.
SIRAUDIN. — On affecte depuis quelque temps de dire que la comédie moderne s'est réfugiée dans le vaudeville, ce dont nous ne sommes pas entièrement convaincus. On cite à l'appui plusieurs succès de M. Labiche, de M. Marc- Michel et aussi de M. Siraudin. Nous reconnaissons les succès, mais nous ne voyons pas les comédies. Ces auteurs, très-gais, n'ont fait que perfectionner les procédés inventés pour Arnal par MM. Duvert et Lauzanne. C'est grâce à Arnal uniquement qu'il n'y a plus aujourd'hui qu'un seul type comique, celui d'un sot, jeune ou vieux, qui s'exprime dans un langage solennel. — « Combien gagnes-tu à porter de l'eau chez tes contemporains ? » demande Chiffonnet à Machavoine , dans Le Misanthrope t
r Auvergnat, un des modèles du genre. Malgré l'irrésistibilité de ces moyens, nous ne pouvons nous empêcher de dire qu'ils sont rares les bourgeois qui parlent comme Merlin Coccaïe, les Chiffonnet qui dépassent l'hôtel Rambouillet. Encore si cette éloquence tortillée s'arrêtait aux maîtres ; mais elle gagne les domestiques, elle descend jusqu'aux portiers ; tout le monde parle la même langue dans une pièce où jouent Ravel, Hyacinthe et Amant ; la bonne fait des plaisanteries sur l'Odéon, et le frotteur dit : — a Un bruit insolite a frappé mon tympan. » Cela divertit beaucoup. Souvent même ces personnages impossibles se meuvent dans des actions fort ingénieusement combinées. Mais il ne faut pas appeler comédies ces fantaisies, ces parades, ces parodies.
L'élément de la comédie est la spontanéité, la franchise. M. Siraudin le sait sans doute mieux que personne; mais il suit le courant, il consulte la vogue ; il est un des premiers dans un genre faux et merveilleusement adapté à notre époque de corruption.
SCHOLL (Aurélien). — Les Esprits malades, titre alléchant, œuf d'un beau livre. L'auteur est un jeune homme qui a tout l'esprit de son âge, avec un peu de cette hardiesse qui foi ^e les gens à se retourner.
TAYLOR (le baron). — S'il existe une bosse de la pro tection (et il en existe une), elle doit occuper la place la plus considérable du crâne de M. Taylor. Protecteur du romantisme à son passage dans la Comédie-Française, protecteur des arts dans son voyage en Eg^-pte, protecteur de cinq grandes associations qu'il préside et qu'il enrichit , le baron Taylor mourra comme il a vécu , en protégeant. La bienfaisance comptera un grand homme de plus. — En attendant , ajoutons , pour les bibliophiles , que M. Taylor, heureusement encore plein de force et d'activité, recommence la belle collection dramatique de M. de Soleinne.
THtERS (Adolphe). — Amateur de gravures.
TRAPADOUX (Marc). — Son Histoire de Saint- Jean-de- Dieu a eu plusieurs éditions. Etrange garçon, gigantesque, crépu ; il a traversé la bohème des peintres et des littérateurs du café Momus, où on l'avait surnommé le Géant vert. Il était très-méfiant, et lorsqu'on lui demandait : — Comment vous portez-vous ? Il répondait en vous regardant de travers : — Cela dépend. On ne le rencontre plus aujourd'hui qu'aux enterrements célèbres
THOMAS (Frédéric). — Avocat qui plaide principalement aux assemblées générales de la Société des Gens de lettres.
THOMAS (André). — D'un bond, immédiatement après la Révolution de 1848, M. André Thomas avait pris une vaste place dans le roman-feuilleton ; Les Ouvriers de Paris et Les Rois sans Couronne semblaient annoncer un formidable concurrent à M. Paul Féval. Il y avait de l'énergie et des efforts de style dans ces énormes machines. Pourquoi donc un si grand silence a-t-il succédé à un si grand tapage ? C'est que M. André Thomas a l'ambition haute et le courage solitaire ; c'est qu'il s'essaye au drame et à la comédie, armures d'acier qui semblent faites pour sa
robuste poitrine, et sous lesquelles nous espérons le revoir bientôt, régénéré et puissant.
THIERRY (Edouard). — C'est un de ces critiques par qui l'on aime à être jugé , quand même on devrait sortir meurtri d'entre les pinces de leur feuilleton, comme d'entre les pinces d'un homard. Il est scrupuleux — vis-à-vis de lui-même; — il estérudit. Si j'étais condamné à mort, je voudrais choisir mon bourreau. On lui reproche un peu de perfidie ; je suis persuadé que M. Edouard Thierry appelle cela de la politesse.
TOUSSENEL (A). — Couic ! couic ! — Ouah ! ouah î —■ As-tu déjeuné, Jacquot?Et de quoi? — Tireh, h, li, h, ti, ti, ti. — Brékéké, koak, brékéké ! — Tsi, sti, sti, tsiiiiioui. — Miaou! miaou ! — Hi-han! hi-han! {Esprit des Bêtes).
THULIÉ (Henri). — Rédacteur du Réalisme.
ULBACH (Louis). — Directeur de la nouvelle Revue de Paris. Quarante ans environ, un bon port, une grosse santé. Pourquoi donc des romans si sévères, des nouvelles si renfrognées ? Pourquoi Suzanne Duchemin et Les Deux Médecins ? M. Louis Ulbach a été un peu poète autrefois, mais poète gémissant ; il est un peu critique à présent, et il a bec et ongles, je vous en avertis.
VARIN. — Un des auteurs des Saltimbanques. Saluons !
VANDERBURCH. — Gardons notre chapeau.
VERON (Louis-DÉsiRÉ). — Homme de lettres! Voilà, de nos jours, le commencement et la fin de toute ambition I On part , avec une plume, à la conquête de la Toison d'or; on lutte, on tombe, on se relève, on bat , on est battu. La Toison d'or est conquise, la plume est oubliée. Puis, les ans s'accumulent, et l'on veut à son tour raconter ses
efforts, prouver ses droits à sa triomphale propriété. Comme on est joyeux, alors, de retrouver et de reprendre dans un coin de son secrétaire , devenu un coffre-fort , la plume d'autrefois, la plume qui a signé le premier pacte avec l'espérance !
De là, les Mémoires d'un bourgeois de Paris, par le docteur Véron ; et jamais titre ne convint plus mal à un tel livre et à un tel personnage.
Premièrement, M. Véron n'est pas un bourgeois.
Ensuite, il n'est pas de Paris.
Et puis, il est si peu docteur !
Un bourgeois n'est pas celui qui, comme M. Véron, dans un souper de comédiennes, fait apporter, en guise de dessert, un vase rempli de colliers, de bijoux, de bagues et de pendants. Un bourgeois achèterait bien quelques actions du Constitutionnel , mais il ne le ressusciterait pas. On n'est pas un bourgeois quand on peut se métamorphoser autant de fois que M. Véron, pratiquer des saignées, mettre en scène des opéras, fonder des prix littéraires, ébranler ou affermir un gouvernement, et finalement écrire son histoire, et celle des autres, par la même occasion.
M. Véron n'est pas un bourgeois. Ce serait plutôt un fermier-général, s'il y avait encore des fermiers-généraux. Ce serait La Popelinière ou Nicolas Beaujon.
Il appartient à cette classe d'hommes que Voltaire a tenus sur les fonds baptismaux , et qui , trop jeunes pour
figurer aux batailles de l'Empire, n'ont vu de cette époque illustre que le coin de la nappe de Gambacérès et les femmes décolletées à l'antique. Cette bonhomie du bourgeois, à laquelle il a voulu atteindre dans quelques-uns de ses articles et dans ses mémoires, n'est chez lui que de l'atticisme assoupi. Un œil est fermé, mais l'autre veille, à la façon des gros chats. Ses citations les plus fréquentes sont des citations de Gil Blas et de Beaumarchais. M. Véron a trop vu pour ne se souvenir que des bonnes choses ; il s'est heurté à trop de personnages pour en parler avec bonhomie et sans amertume ; on l'a trop raillé pour qu'il ne raille pas à son tour ; il a eu trop long temps la suprématie du bailleur de fonds pour qu'il ne brigue pas aujourd'hui celle du donneur d'étrivières.
M. Véron a inventé un type qui demeurera éternel : c'est celui du bon jeune homme.
VIGNON (Claude). — Ne vous laissez pas prendre à ce pseudonyme viril. M . Claude Vignon n'est pas si homme qu'il veut le dire et l'afficher. Il est vrai que c'est un sculpteur habile ; il est vrai que c'est un conteur aimable ; mais il y a anguille sous robe. — Ah ! si j'avais le temps d'être amoureux !
VERNET (Alfred). — Il était une fois une dame qui portait continuellement sous le bras un grand cahier de
papier relié et doré sur la tranche supérieure. Ce cahier était un album. La dame au pied léger ne craignait pas de se rendre en personne, — et même le matin, — chez des littérateurs amènes , pour les inviter à déposer sur le; vélin quelques enfants de leur loisir. (Son mari était en Algérie, je suppose). Mue par ce désir indiscret, elle monta un jour l'escalier d'un charmant garçon , Alfred Vernet, qui parle plus sa littérature qu'il ne l'écrit. Précisément, M. Alfred Vernet se sentait animé du feu sacré : il n'en fit ni une ni deux , et il écrivit au courant de la plume le sonnet suivant :