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La messe sur les tombes de la victoire

Au matin (c'était le il octobre), je m'en suis retourné de Lunéville à Gerbeviller et, un peu au delà, vers Moyen. Il avait plu toute la nuit, la terre était défoncée ; il faisait froid, le vent apportait par intervalles le bruit sourd du canon. Sur les vallonnements du plateau que nous suivions, au-dessus de la Mortagne, plus un arbre, rien que des troncs coupés à un mètre de terre. Ces troncs mutilés attesten encore racharnement d'une bataille de vingt jours. Mais les derniers cadavres viennent d'être enterrés, et je me hâte pour assister à la messe sur les tombes.

Quand j'approchai de Moyen, il y avait à droite de la route, dans les champs, une petite foule. "Vers cette foule, de toutes parts, à travers les terres, des gens silencieux s'acheminaient.

Je quittai la voiture et m'en allai à pied vers ce rassemblement. Un groupe d'officiers vint à ma rencontre ; nous nous serrâmes la main, en même temps qu'ils se nommaient. Rien de plus. A quoi bon parler ? Cet horizon rempli de tertres funèbres exprimait assez nos pensées.

Un paysan s'approcha et me dit:

— Je suis le maire de X... J'avais cinq maisons. De mes cinq maisons, il ne me reste rien. Et le pardessus que vous me voyez sur le dos, je lai emprunté à une personne de Lunéville.

— Monsieur le maire, la France a le devoir de vous habiller, de vous abriter et de vous nourrir.

Il me montra un groupe tragique de vieillards, de femmes et d'enfants, venus des viflagcs détruits

UN voya<;k en lorhaine kx octobue 1914 41

rijoindre celte réunion de soldais et prier pour leurs dérenseurs. J'allai leur répéter les mêmes paroles. Puis je me plaçai au milieu des officiers et des majors, à côté de la sœur Julie, l'ange des ruines, toute plongée dans son paroissien et des lunettes sur le nez.

Nous étions là sur le principal ossuaire dos champs de bataille de la Mortagne, où Ion allait célébrer un service pour les morts semés dans cet horizon à perte de vue, depuis Saint-Dié jusqu'au delà de Lunévillc.

Qu'on se représente la scène : quelques centaines de soldats, massés autour d'une tombe longue de trente mètres et ornée de drapeaux, de pauvres bouquets et de faisceaux d'armes. A la tète de cette tombe, deux groupes, l'un de paysans sinistrés, l'autre d'officiers et de religieuses, encadrant un autel où monte un prêtre. Il s'incline et ses vêtements sacerdotaux laissent voir son pantalon rouge.

Le prétrc-soldat ! figure étonnante qui réapparaît à de longs intervalles dans l'histoire de France, évèque des chansons de geste, moine guerrier des croisades, curé de 1914 : homme en qui résident deux mystères, et qui dispose d'une double puissance pour nous émouvoir. Toutes les tètes se découvrent, toutes les figures se contractent. l£t tandis qu'il procède à l'office dis in, chacun se livre aux songeries du cœur. Nous revivons les grands âges primitifs et purs de notre race. Le mensonge s'enfuit : les rites redeviennent capables d'élever, d'emporter les esprits dans le ciel. Au lointain le canon tonne; nos villages ruinés sonnent leurs cloches malheureuses. Et quand, au sommet

de l'office, le prètre-soldat élève le calice au-dessus du champ de bataille, on entend palpiter les âmes. Vous étiez là, jeunes filles de Moyen, vous, les trois sœurs Hasse, qui avez écrit, en date du 4 septembre d914, la lettre sublime au frère et qui d'une voix pressée lui disiez :

« Mon cher Edouard,

(' J'apprends la nouvelle que Charles et Lucien sont morts dans la journée du 28 août. Eugène est blessé grièvement. Quant à Louis et Jean ils sont morts aussi. Rose est disparue. Maman pleure : elle dit que tu sois fort et désire que tu ailles les venger. J'espère que tes chefs ne te refuseront pas ça. Jean avait eu la Légion d'honneur; toi, succède-le.

« Ils nous ont tout pris. Sur onze qui faisaient la guerre, huit sont morts. Mon cher frère, fais ton devoir ; l'on demande que ça. Dieu t'a donné la vie, il a le droit de te la reprendre. C'est maman qui le dit.

« Nous t'embrassons de tout-cœur, quoique nous voudrions bien te revoir avant. Les Prussiens sont ici. Le fils Jandou est mort. Ils ont tout pillé. Je reviens de Gerbéviller, qui est détruit, les lâches!

« Pars, mon cher frère, fais le sacrifice de ta vie ; nous avons l'espoir de te revoir, car quelque chose comme un pressentiment nous dit d'espérer. Nous t'embrassons de tout cœur. Adieu et au revoir si Dieu le permet.

« Tes Sœurs : Berthe Hasse. »

t< C'est pour nous et pour la France. Songe à tes frères et au grand-père de 1870. »

Vous étiez là. paysanne d'iicriménil, M. G..., qui lanciez à votre mari les apostrophes brillantes:

« Mon cher Henri, les Allemands ont été trois semaines chez nous à nous faire de la misère. Je vais te dire la vérilé ; car je ne peux garder cela pour moi; mais il faut que tu aies du courage comme j'en ai eu. . .

« ...Maintenant ne te fais plus de bile pour la famille, car tu n'as plus que moi à penser. Tu sais que j'ai été courageuse. Le courage fait la force; c'est pour cela qunl faut que tu le sois, pour venger tes deux enfants et notre pauvre famille. Vous pouvez prendre tout courage pour les écraser tous, ne plus les laisser entrer chez nous, car moi, s'il était permis, j'irai prendre un fusil, tâche d'en tuer une paire "? Tu peux faire part de cette lettre à tes camarades, pour que tous les soldats français puis* sent nous venger... Ne te fais pas de bile pour moi, car je n'ai plus d'enfants... Ce que je te recommande ? De leur envoyer des boulets plein la gueule, les écraser tous, car ils ne méritent pas de voir la lumière. »

Femmes des cantons envahis, voilà vos accents admirables et terribles quand la race inférieure entreprend de briser les os de notre race, et près de vous, plus parfaite encore, voici la sœur Julie et ses religieuses, vos parentes, qui conservèrent des soldais à la France et firent reconnaître par l'univers leur vertu. La femme, mieux qu'aucun être, est désignée pour sentir et pour traduire les puissances du sang. C'est à percevoir ses vagues profondes que l'on distingue de quelle ombre surgit le sublime. Je croyais sur ce plateau, durant cette solennité, parmi cette assemblée immobile, au

milieu de ces sentiments éternels damour, dehaine, de désolation, de courage, et de religion, toucher la substance éternelle, l'àme même de ces territoires... La messe est unie. Maintenant c'est mon tour de parler. On me fait monter sur le tertre des morts.

Il faudrait que je fusse leur voix, la voix de ces villages ruinés, de ces espaces épouvantés. Mais quel poète serait digne de toucher les orgues de cette cathédrale du plein air et de donner à |ces espaces leur gémissement ! Je me bornerai à jeter avec les mots les plus rapides et les plus simples aux quatre vents du champ de bataille, le bulletin de la victoire.

((...Nos frères sont morts et remplissent ces fosses; nos maisons sont écroulées, brûlées, et nos concitoyens ont été fusillés ou emmenés en captivité. Mais vous n'avez pas souffert pour une cause vaine et ces sacrifices effroyables viennent d'assurer le salut de la France.

(( Le 20 août, la bataille de Sarrebourg avait été pour nous un insuccès? Pendant quatre jours, les Allemands marchèrent sans obstacle. Ils croyaient comme cela arriver sur Bayon, sur Charmes et franchir la Moselle. C'est leur orgueil qui les perdit. Le 24 à cinq kilomètres d'ici, au village de Xermamesnil, ils débouchaient, musique en tête, quand ils reçurent une terrible volée de mitraille d'une batterie française placée sur la ferme-abbaye de Belchamp. D'un endroit noble de la vieille Lorraine, mais bien déchu, on faisait cette magnifique besogne, et voilà Belchamp ravivé de gloire: voilà surtout les Allemands qui hurlent de douleur sous la mitraille de mort. Et dans le même temps.

UN VÛYAr.K EN I.ORUAINE EN OCTOBRE 1914 45

sur la môme ligne à Gerbéviller, ils étaient retenus jusqu'au soir par cinquante et un alpins, sous la conduite de l'adjudant Chèvre, qui fut porté à l'ordre du jour de l'armée. Cette double audace en arrêtant toute la journée le débouché de deux corps d'armée allemands au sud de la Mortagne, a permis à nos troupes de prendre leurs dispositions d'attaque. De là celte fureur des Allemands sur nos villages. S'ils avaient pu franchir la Mortagne et puis forcer la Moselle et la trouée de Charmes, les opérations de Joffre étaient irrémédiablement compromises, et ses armées coupées. Mais, durant vingt et un jours, dans nos villages malheureux, et désormais glorieux, les deux armées de Ca^telnau et de Dubail tinrent bon. Et le 11 septembre, entre sept et huit heures du soir, tout d'un coup, ils sont partis en apprenant le résultat de la bataille de la Marne, qui ne fut possible que par vos souffrances et votre ténacité... »

...Ainsi je célébrais, devant mon auditoire de soldats et de paysans, les efTets immédiats de leurs sacrifices. J'aurais pu continuer, d'autres fruits mûriront, à travers les siècles, sur l'arbre mystique dont ces morts voulurent être les racines. Mais ce qui resterait à entendre ne se communique pas avec des paroles. Il suffit de suivre du regard de l'àme, dans le ciel de Xermamesnil et de Gerbéviller et parmi les nuages du bois de la Chipotte, des héros qui maintenant ne cesseront plus de flotter au-dessus de nos têtes en Lorraine.

Déjà leur ombre projetée fait la beauté morale extraordinaire de ces populations au milieu des horreurs de la guerre. L'horreur n'est pas supprimée, mais du moins le trouble et le vertige de nos

esprits. Heureux les peuples au milieu desquels ces morts ont placé leur demeure! Heureux le ciel qui va les voir à jamais déployer leurs ailes et soulever les vivants !

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