Le temps des morts
31 octobre 1914.
Ce temps-ci, c'est tous les jours, le jour des morts. Morts innombrables, tombés au champ d'honneur, nous prions pour vous, chacun à notre manière, continuellement. Nous vous aimons à toutes les minutes, et vers vous, sans arrêt, monte notre reconnaissance. Mais voici la date consacrée qui nous appelle dans les cimetières. Toute la France s'y portera demain, le cœur plein d'effusion pour les soldats, et chacun avec l'idée d'un saint devoir à remphr, auprès de la mère qui pleure son fils, ira honorer ses parents, ses amis, ses patrons, tombés face à l'ennemi et leur attester que la France vaincra.
Paul Déroulède, Charles Péguy, Albéric Magnard, Charles MuUer, Pierre Gilbert, Guy de Cassagnac, Albert de Mun, mes confrères de lettres et mes collègues du Parlement : et les fils de ceux qui, depuis des années, m'ont donné leur confiance politique, et mes concitoyens, et puis un parent, voilà les noms, voilà les figures qui passent devant ma mémoire, mêlés au flot innombrable, comme une rivière bruissante sous le ciel de novembre. Mais ce n'est pas encore le temps de nous disperser dans les sentiers du champ des morts et de suivre nos sentiments particuHers. Je salue nommément
ceux de ma profession et do mon entourage, je soigne les tombes qui m'appartiennent, mais je ne perds pas de vue, un seul instant, la haute croix commune plantée au cœur du cimetière qu'elle domine.
Je songe aux morts qui gisent non reconnus sur !o champ de bataille. Je songe aux familles jetées bas, désemparées par la perte de celui qui était leur àmc. Je songe avec angoisse à ceux qui tombent dans la détresse morale et se sauvent dans la nuit en se démettant, en abdiquant. On voudrait ces jours-ci les rejoindre, ces désespérés, et leur tenir compagnie.
L'autre jour, en Lorraine, traversant un village, je suis entré dans une maison, au hasard, pour demander un renseignement. C'était un pauvre petit magasin. J y ai trouvé un gros homme debout, que j'ai prié de m'indiquer la maison du maire. Il ma regardé lourdement : « Prenez à droite, et puis à gauche, et puis en face ». On ne comprenait rien. Alors il a dit avec lenteur : « Excusez-moi, je viens justement d'apprendre une mauvaise nouvelle. Mon fils... Un de ses camarades vient de m'avertir ». J'avais compris avec épouvante, mais j'ai tout de môme dit machinalement : « Qu'est-ce qu'il y a? » Le gros homme a mis son doigt sur son front et murmuré de la voix la plus faible : « Une balle ». Puis : « Mort ». Alors je l'ai embrassé. J'ai tenté de lui expliquer ce que je sentais si bien : que tout le monde le plaignait et qu'aux yeux de tous son fils et lui étaient couverts d'honneur. Mais il a dit : « L'honneur, je m'en fous ».
Il l'a dit, et cela prouvait seulement qu'il était à ces extrémités de la souffrance, où l'on ne peut être
assisté que par celui que l'on sent au même degré de frémissement que soi. Je n'étais pas digne, moi passant, de le rejoindre dans son effroyable solitude. Il repoussait le son de ma voix et ma prétention de lui être secourable. Quant au fond même de ma pensée, à cette idée de l'honneur que reçoit la famille d'un soldat tué, nul paysan n'y contredit, à preuve cette phrase d'une simplicité admirable que peu après, dans le môme village, le maire me faisait en parlant d'un de ses administrés : « C'est un homme très bien, me disait-il. I! a eu son fils tué au combat de la Chipotte ».
Je ne puis oublier, dans ces jours des morts, le son de cette tragique parole et l'accent de ce père désespéré. Cet homme a posé brutalement, en pleine vie animale, le grand problème, la question qu'il est impossible de laisser de côté. Mon fils est mort sans avoir vécu sa vie, accompli son temps et sa tâche, sans avoir cueilli ni construit. Le voilà anéanti. Deux morceaux de bois informes, deux branches d'arbre tordues et plantées en croix, et surmontées de son képi, voilà tout son lot. Sacrifice des morts, douleur des survivants, -quel est votre sens? A quoi servez-vous? Quel est le fruit de cette souffrance? A quoi bon le sang du sacrifice?
Dans cette semaine des morts, nous n'échapperons pas à de telles questions, que chaque journée, depuis trois mois, nous pose. Et nous y répondrons, avec une absolue certitude (car nous sommes tous témoins de la transfiguration de notre patrie), que les soldats qui se sacrifient sur le champ de bataille lèguent de l'âme à tous leurs amis, et qu'autour de nous, d'une manière évidente, les vivants recueillent et prolongent les sentiments des morts.
Ce cœur, qui fut agissant, mourrait tout entier? Pas plus que ne meurt une grande intelligence productrice. Si les idées s'amassent, forment une ricliesse, un foyer collectif, un héritage (ce que nul ne nie), il en va de même pour les sentiments. Les sentiments qui remplissaient les soldats tombés au champ d'honneur prennent un essor au-dessus des cadavres et continuent de se développer comme feraient les idées posées par un grand penseur. A quelle condition ? Une seule. La même que pour les idées.
Les idées ne prospèrent que si elles sont accueillies, méditées par des intelligences. Pour que les sentiments des morts survivent et se développent, il faut qu'un amour les accueille.
Mais alors, quelle fécondité ! Nous,, ligueurs, ne voyons-nous pas se passer des faits qui portent la marque de la présence immédiate de Déroulède ? Ne voyons-nous pas ses actes accomplis par ceux qui l'aiment? Il échappe à la mort grûce à l'amitié des siens; eh bien! aux morts de la guerre, le rayon d'amour ne manquera pas, le rayon de soleil propre à vivifier leur sang et à ressusciter leurs forces.
Nous nous sommes dressés sans préparation suffisante, et remédiant à tout ce qui manquait par l'enthousiasme et la volonté, la France s'est élancée vers Metz et Strasbourg. L'Ame de nos armées se décrit dans les admirables lettres qu'envoient par milliers du fond des tranchées, nos frères et nos fils et dans ces pensées d'espoir absolu et de sacrifice joyeux qu'ils crayonnent sur les caries de la correspondance des armées. Elle constitue un trésor de sentiments où nous recevons ce que les maîtres
M. Babuks. 4
50 LA LORRANIE DEVASTEE
officiels les plus savants ne savaient pas nous donner, l'éducation du cœur.
Dans ces jours de la commémoration des défunts, plus solennels cette année que jamais, la foule va se porter sur les tombes avec une telle ardeur d'affection qu'elle y héritera de l'héroïsme des morts. Ceux qui meurent pour la patrie dans les batailles de 1914 ne s'anéantissent pas plus que ne s'anéantit le génie. Ils prendront place sur le plan du sentiment dans les destinées de la France, non loin d'un Pierre Corneille, et tout aussi bien que, sur le plan de l'intelligence, survivent les Claude Bernard, les Berthelot et les Pasteur.