‹ La Lorraine dévastéeChapitre 15 sur 37 · NOTRE-DAME UE PITIÉ DANS LA WOEVRE · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME UE PITIÉ DANS LA WOEVRE

etc. Quelle déconvenue! Personne de convenable pour recevoir ces messieurs : il faut que ce soit les servantes des pauvres, qui fassent cet office ; ce n'est gutîre brillant pour eux et ce ne doit pas être plaisant de venir régner sur des ruines.

« Il place alors des sentinelles à la porte de la grille et toute la patrouille entre dans la maison, dans le jardin, demandant à boire, ou mordant dans les fruits à belles dents. Ils sont allés ensuite sur le champ de bataille enterrer les morts, les nôtres, si nombreu.x, hélas ! Ils nous ont ramené quatre blessés français, qu'ils ont soignés et fait expédier à Metz en auto. Nous avions à la maison trois mihtaires décédés, ils sont allés, accompagnés dune sœur, les enterrer au cimetière, et, en passant, ils ont pris les corps des époux T..., qu'ils ont enterrés à côté des militaires, dans la même fosse. Ce jour-là et le suivant, nous avons continué à avoir leurs visites de temps en temps, pour un renseignement ou pour un autre.

« Le lundi 31, assez matin, nous avons mis en train trois lessiveuses, pour en finir avec le linge des blessés. Nous étions bien occupées à ce travail, lorsqu'un chef allemand se présente vers neuf heures, et me dit : « Madame, je viens vous dire d'évacuer la maison. — Pourquoi? — Parce que votre vie est en danger. (Quelle sollicitude!) —Pour quelle raison? — Une bataille est inévitable entre Verdun et Etain, et, certainement, vous n'y résisterez pas, la maison tombera; — Nous ferons ce que nous avons fait, nous irons à la cave. » Mais son ton n'admettait plus de réplique. Je compris qu'il me fallait céder. « Et quand faut-il partir? » — « Aujourd'hui. » Sur ce, on fait un tour en ville.

on recueille trois mauvaises voitures et trois plus mauvais chevaux encore, pendant que les vieillards prenaient un peu de nourriture, puis nous partons vers onze heures et demie.

« Je ne veux pas dire la peine que ce départ nous a causée, en pareille circonstance. Le père Jaulny n'a absolument pas voulu monter en voiture et il est resté au jardin. Qu'est-il devenu? Il a été remplacé par le père Guinée et le père Jonvaux. Une pauvre femme de Rouvres, échappée à la boucherie, s'était jointe à nous, ainsi que M™« Louise G. et la pauvre dame R., qui a su trouver notre maison pendant la nuit lorsqu'elle a vu la sienne qui allait prendre feu. Tout ce cher monde se casait pendant que je prenais sur moi le Saint Sacrement de notre chapelle que j'ai remis à "Verdun au premier prêtre rencontré.

« Et nous voilà partis, ayant pour guides un infirmier, chez nous°depuis huit jours, ainsi qu'un réquisitionneur, puis un individu de passage. Quelle triste caravane ! Il nous fallut gravir les côtes, descendant de temps en temps pour soulager les chevaux. Nous sommes arrivés à Verdun pour 6 heures, dernière heure du jour pour les civils. Après bien des pourparlers avec la pohce et la mairie, on finit par nous accepter pour la nuit dans une auberge où nos vieillards couchèrent sur la paille, dans une salle de danse. M. l'adjoint loua une voiture et nous conduisit toutes les six chez nos sœurs de la rue Meautroté. Le lendemain, le gouverneur m'envoya conduire nos vieillards à Sens. Quant à nos sœurs, il les accepta à l'ambulance de la rue Meautroté, ce dont nous étions toutes très contentes : au moins on aurait les veux sur Etain,

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et on verrait de temps en temps quel(|ucs connaissances.

« Me voilà donc partie avec mes vieillards le 2 septembre, à 6 heures du matin. Nous arrivons à Chàlons à 6 heures du soir, après le départ du train de Troyes. Il fallut rester sur terre jusqu'à 11 heures et demie, et voilà qu'au moment où on nous appelle, arrivent en courant des centaines de ChAlonnais, émigrant eux aussi; en moins d'une minute, tous les wagons sont remplis. Nos vieillards infirmes, aveugles, etc., restèrent sur le pavé. On eut beau ajouter des wagons, la place manquait pour eux, en sorte que quand le train s'ébranla, je restai sur le quai avec ma triste caravane. Une femme pourtant manquait à l'appel : Léonie. Elle fut dirigée sur Auxerre. Je suis allée l'y chercher dans la suite et l'ai retrouvée qui se mourait d'ennui, dans un asile d'aliénés!

« Vous ne serez pas étonnée si je vous dis qu'à ce moment j'avais les larmes aux yeux. Evidemment le train suivant me ramènerait les mêmes difficultés. Consulté, le chef de service me conseille d'aller sur Chaumont, où Saint-Dizier. Je connaissais celte dernière ville, pourvue d'un hôpital et d'un asile de vieillards tenu par les Petites Sœurs des pauvres. Je m'y dirige et parviens après bien des difficultés à caser mes pauvres vieillards. Un d'eux s'échappe pour chercher du tabac. Je mets vainement la police à ses trousses, il reste introuvable. Quelle n'est pas ma surprise d'apprendre qu'il avait passé à "Verdun et qu'en se dirigeant sur Elain il a été tué par la sentinelle... »

Je m'arrête là de ce récit, à qui je demande seulement qu'il nous fasse entrevoir la paisible énergie

lorraine. Par excès de modestie et par simplicité de cœur, il se fait mal voir. Avec la pureté du style en moin?, c'est le sans éclat janséniste de l'histoire de Port-Royal par Racine. Il y aurait un autre tableau à tracer de ces servantes des pauvres restant les dernières sous les ruines de leur ville, à faire la lessive des blessés, avec leurs orphelins, leurs sourds et muets, les vieillards déments, les inflrmcs, et guidant sans aucune peur la retraite de celte triste humanité. Mais j"avais d'abord à vous donner un texte. Et qui voudrait essayer d'embellir la pensée d'une de ces religieuses lorraines qui toutes se sont couvertes d'honneur? J'éprouve un plaisir de respect à copier une à une ces pauvres phrases, au fond desquelles repose avec sérénité un esprit de charité harmonisé étroitement avec la Notre- Dame de Pitié qu'a posée le grand sculpteur sur le charnier de la petite ville.

Je n'ai jamais oublié les minutes, qu'il y a quinze ou vingt ans, j'ai passées dans la sacristie d'Etain devant la Notre-Dame de Pitié. Je venais de circuler dans la Woëvre, et je sentais que cette Vierge de Compassion était la plus profonde pensée \de ce pays. Avec quelle émotion, parmi les lettres qui me passent sous les yeux, je vois tant de soldats, à la veille des combats où depuis ils tombèrent, raconter qu'ils sont allés, dans leur désœuvrement ou dans leur religion, s'asseoir devant cette reine de la Douleur et de la Consolation, prendre son image, y inscrire leurs amitiés à leurs amis. J'ai quelquesunes de ces cartes postales d'août. Une pensée née des désastres du xvi« siècle est accueillie par des âmes angoissées du xx* siècle. Ils ne pensaient pas, ces soldats, à la veille dun combat mortel, qu'ils

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