CHAPITRE IV NANCY SOUS LE? TAUBES
30 avril 1915.
J'étais à Nancy, vers dix heures du matin, dans le cabinet du préfet, — le préfet Mlrman, — fameux dans toute la région par son uniforme, sans lequel on ne l'a pas vu une fois depuis le début de la guerre, par sa chaude éloquence patriotique et par la constance avec laquelle, en toutes questions, écartant les préoccupations partisanes, il s'en tient au point de vue national.
Nous causions des misères de la région et de son rapide relèvement.
— Qu'étcs-vous arrivé à faire d'IIaraucourt, monsieur le préfet?
(Ilaraucourt, c'est un des villages pillés, bombardés, brûlés, qui ont le plus souffert pour le salut de Nancy, dans la glorieuse défense du Grand Couronné.)
— Nous avons élevé des baraquements. Les cultivateurs, avec une belle énergie, sont revenus en grand nombre et se sont remis à leurs terres.
— Et Badonvillers ? Nous l'occupons? n'est-ce pas? Mais les pauvres habitants, que sont-ils
devenus dans leur village pris et repris tant de fois ?
— Beaucoup sont restés. Ils ont raison. Je conseille toujours de ne pas quitter, sauf s'il y a des petits enfants. Quand on bombarde, eh bien ! on descend dans les caves...
A ce moment de notre conversation, un superbe fracas remplit soudain tout le ciel.
— Un taube! dit le préfet. Sa bombe n'a pas dû tomber loin, personne n'y fait plus attention à Nancy.
— Celle-là pourtant a fait un tapage intéressant. A Paris elles perdent leur effet dans un horizon trop vaste. Nous les entendons mal...
Mais pan ! nouvelle détonation, plus formidable; les vitres de la porte-fenêtre volent en éclats, ses rideau.x sont arrachés.
— Cette fois, monsieur Mirman, c'est vous qu'ils visent.
Un employé entre et dit :
— Monsieur le préfet, il y a deu.x morts sous les fenêtres, deux employés de la mairie, et la première bombe a tué un jeune homme de seize ans.
J'admire avec quelle précision et quelle tranquillité le service administratif se renseigne dans cette belle et bonne ville.
Au bout de cinq minutes, notre conversation terminée, nous sortons avec le préfet. La foule assiste à l'enlèvement des blessés et des morts. On lave le sang, on bouche la brèche ouverte dans le trottoir par les deux bombes, on va chercher le vitrier. Nul cri, nulle émotion, rien qu'une ardente volonté d'avoir les Allemands, dé leur imposer notre loi de vainqueur et de pousser notre
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frontière jusqu'au Rliin pour écarter un voisinage aussi vil.
Ces Allemands ont de l'esprit d'orpanisation el de la bravoure, et l'on voudrait qu'ils se fussent conduits en ennemis que l'on pût admirer, d'autant que nous les battrons finalement à plate couture it qu'il est intéressant, avantageux, de ne pas diminuer les mérites de celui que Ion a battu. Mais vraiment ils ont, avec toute leur puissance, ([uelque chose d'abject et de niais.
Leur abjection se révèle dans leurs procédés de giierre, qui sont dénués de toute chevalerie. Et leur niaiserie, dont ils mourront, s'étale dans cette manière désastreuse qu'ils ont eu de tourner contre eux l'opinion de la Belgique, de l'Angleterre et successivement de tous les neutres.
Il est difficile d'imaginer une plus prodigieuse méconnaissance du caractère français que celle qu'ils montrent depuis neuf mois. Napoléon, qui a prévu toutes les situations de guerre, dit qu'il faut éviter, par des rigueurs contre la population civile, de surexciter et d'irriter toutes les forces morales. Les Lorrains ont été formés à travers les siècles par les brutalités que sont venus porter chez eux les envahisseurs. Cette rude école leur donne, de génération en génération, ces vertus militaires qui éclatent dans les Divisions de fer et d'acier et qui existent d'ailleurs dans chacune des villes, dans chacun des villages de l'Est. Evidemment, les Allemands redoutent que cette solidarité ne vienne à s'amollir. Ces pompiers attisent le feu. Ils s'arrangent pour que chaque Français comprenne et sente jusqu'à la fureur la nécessité d'aller jusqu'au bout, jusqu'à la victoire complète, apportant
avec elle toutes réparations et toutes garanties?
En courant le ciel au-dessus de populations noncombattantes et en cherctiant à détruire une merveille comme la place Stanislas, les Allemands, cela saute aux yeux, n'ont pas d'objectif proprement militaire. Ils cherchent un résultat moral. On peut leur certifier qu'ils l'obtiennent. Mais tout à rencontre de celui qu'ils escomptent. Rien ne vaut, pour tonifier les âmes et pour les unir, ces grandes parades d'assassins ailés guettant les femmes et les enfants.
En Lorraine et dans toutes les parties de la France où l'on est au contact avec les Prussiens, les cœurs sont accordés et solidement liés comme des briques dans un rempart. Gela tient pour une très grande part aux ignominies de l'envahisseur. Il y avait dans l'esprit belge, dans l'esprit anglais, dans l'esprit français et, l'on peut dire, dans l'esprit mondial, une disposition à accueillir les paradoxes et les idées fausses, qui aurait pu entraîner quelque mollesse ou quelque lenteur à flétrir un adversaire à la fois puissant et modéré. L'univers a toujours admiré une grande force sage. Mais l'Allemagne ne tient qu'à faire peur. C'est à quoi elle s'applique, toujours heureuse de se sentir haïe.
J'ai été profondément frappé du calme parfait des Nancéens sous le vol des Aviatiks. Cette population, toute pénétrée des vertus guerrières, ne conclut des injures subies par ses enfants et par ses monuments qu'à la nécessité de renforcer son énergie et de multiplier les efforts nationaux. En quelques heures, tous les soldats épars sur les collines et dans les forêts de la région apprennent la nouvelle. C'est'un immense serment renouveléde vaincre.
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Le plateau lorrain.
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S il L'iail permis de prendre son parti de quelques accidents, toujours possibles, on souhaiterait que les villes éloignées du théAtre des opérations, et qui par là ne respirent pas aussi abondamment que le Nord et l'Est l'atmosphère de la défense nationale, reçussent à leur tour la visite des taubes.
M. Bahrès