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Visite au Grand-Couronné

Une après-midi devant Metz.

Par une radieuse après-midi, j'ai quitté Nancy, dans la direction de Metz. J'allais en automobile. Je suivais, à travers les agglomérations industrielles aujourd'hui silencieuses, la route ordinaire le long de la Meurthe, puis de la Moselle que j'accompagnais vers Pont à-Mousson. Mais, quelques cents mètres avant d'arriver à cette ville, je tournai à droite, commençai de gravir une haute colline isolée, et bientôt, abandonnant à mi-pente la voiture, j'achevai l'ascension à pied, avec mes amis, à travers les sentiers d'épines fleuries.

Depuis plusieurs kilomètres, nous allions dans une parfaite solitude, coupée seulement par la rencontre de quelques groupes de soldats. Si j'avais vu quelque chose d'intéressant, j'aurais à le taire, je ne noterai que l'admirable soleil, les vastes espaces traversés par les détonations de rartillerie et ponctués çà et là de petites fumées.

Pourtant, il me sera permis de dire que cette col-

Une, que je gravis ainsi par cette après-midi, c'est la colline de Mousson, et que j'y viens prendre une vue de toute la partie gauche des opérations qui sauvèrent Nancy, et puis encore une vue sur nos approches en pays messin.

Mousson est un lieu célèbre en Lorraine, à michemin entre Nancy et Metz, à 32 kilomètres de l'une et de l'autre ville ; un des observatoires d'où l'on embrasse l'horizon le plus charmant et le plus vaste. Ce fut un temple de Jupiter, un camp romain contre les Barbares, un chùteau féodal lorrain. La Vierge a chassé Jupiter, et le château fut détruit par ordre de Louis XIV. Je retrouve pourtant ses enceintes, assez grandioses, et une chapelle qui sert d'église à quelques pauvres maisons. L'historien de Mousson, Pierre Boyé, m'a dit que la princesse qui construisit cette chapelle à la fin du XI» siècle vient encore, au.x heures mystérieuses, promener ses pas légers sur ces ruines de son manoir. Mais le pas léger de la dame est aujourd'hui remplacé par de longs sifflements, et sa forme aérienne par de charmants nuages, plus foncés s'ils sont allemands, moins visibles s'ils viennent de nos batteries.

Pou m'importent, à cette heure, Mousson, ses enceintes, son collège, sa chapelle. L'antique passé s'anéantit auprès de l'histoire récente. Juste à nos pieds, voici Pont-à-Mousson, tout élincelante sur la Moselle et que les Allemands bombardent ; devant nous, sur notre rive, ce piton dénudé, c'est la pointe de Xon, où l'on voit courir la ligne des tranchées ; lui faisant pendant, sur l'autre rive, cette longue cùle forestière, c'est le Bois Le Prêtre, dont les Allemands ne tiennent plus que rexlrème corne

nord; enfin, dans le lointain, derrière le Xon, avec un peu d'effort, je distingue Metz, tout à plat et dominée par la haute masse épaisse de sa cathédrale.

Mais plus encore que Metz, assise à l'horizon comme une reine esclave, ce qui attire le cœur, c'est ce Bois Le Prêtre où la canonnade ne s'arrête pas, où nous avons tous des amis, où les officiers et les soldats d'infanterie, au prix de sacrifices héroïques, pied à pied, gagnent du terrain chaque jour, chaque nuit, reçoivent et repoussent les furieux assauts allemands. Je me remémore, comme dans une prière, ceux que je connais qui se battent dans ces taillis, et puis sur la pente nue du Xon je replace les épisodes de la mort glorieuse du capitaine Jacques Cochin, tels que les raconte une lettre qu'il me fut donné de lire.

Un sergent de sa compagnie et son ami inséparable, le comte Robert d'Harcourt, l'écrivit :

« ... Je suis blessé et fait prisonnier. Je ne vais t'envoyer que des faits. Le 13 février au soir, nous avons reçu l'ordre d'attaquer une hauteur avoisinant Pont-à-Mousson.

« Nuit noire, charge à la baïonnette. Nous sommes reçus, à quelques mètres, par la fusillade ennemie. Au bout d'une minute à peu près, j'ai reçu une balle dans la bouche, qui est ressortie en traversant la mâchoire.

« Roulé à terre, j'ai tendu les mains à Jacques, au côté duquelj'étais ; il s'est penché sur moi et m'a embrassé devant tous ses hommes. Je croyais bien, à cet instant, n'en avoir que pour trois ou quatre minutes de vie, et Jacques aussi. Nous nous faisions nos adieux. Si j'avais su que c'était moi qui devais survivre !

« Le sang chaud ni'étouffait ; je ne souffrais pas beaucoup. J'ai passé toute la nuit dans la boue, trtîmpant ma capote de sang. Le paquet de pansement ne servait ii rien ; au bout d'une minute, il était aussi imbibé qu'une éponge. Alors j'ai saigné par terre, goutte à goutte. Jacques m'a proposé ses hommes pour m'emporter, mais j'ai refusé. Dans un moment comme celui-là, avec l'ennemi à 20 mètres de nous, on ne pouvait pas enlever deu.x fusils à la compagnie.

« La fusillade continuait sans interruption. Pour servir à quelque chose, j'ai passé mes cartouches aux combattants et j'essayais d'encourager mes hommes de la voi.\ ; mais celle-ci ne portait plus. Je ne sais pas s'ils me comprenaient.

« De temps en temps, un homme touché roulait à côté de moi, en murmurant : « Ma pauvre femme! mes pauvres enfants! » Le matin est venu comme cela. J'ai vu alors ce qu'il y avait de morts autour de nous. Ayant perdu beaucoup de sang, j'étais très affaibli et j'entendais les choses comme dans un rôve. Au milieu des obus et de la fusillade, je continuais d'entendre la voi.x de commandement de Jacques.

« Les Allemands ont paru à ce moment, m'ont ramassé sur le sol comme une loque. J'ai essayé de me soutenir ; je ne pouvais plus.

« Quelques instants plus tard , Jacques a dû tomber. Voici dans quelles circonstances de sublime héroïsme. Il n'avait i)ius que deux ou trois hommes autour de lui ; il était debout, quand il a vu les Allemands à quelques mètres ; il a pris (plutôt que de se rendre) le fusil d'un homme. C'est au moment où il visait qu'il a été abattu.

« Pauvre ami, si noble et si cher ! »

Le capitaine Jacques Cochin, fils de mon confrère de l'académie, est tombé sur le Xon, le dimanche matin. Les Allemands en furent chassés le mercredi suivant, à quatre heures du soir. On retrouva le noble jeune homme à loO mètres en avant du premier des siens, le bras levé comme pour leur montrer la route, la tempe percée d'une balle. Son ami, le sergent Robert d'Harcourt, a été transporté à l'hôpital Saint-Clément, à Metz, d'où il a écrit cette lettre émouvante, témoignage de l'amitié et de la vaillance.

Quand on a de pareilles figures à honorer dans sa pensée, il est difficile de prendre intérêt aux objets inanimés. Je suis dans la chapelle castrale du xi« siècle, toute déchirée par les obus comme le petit cimetière qui l'entoure. Son toit est effondré, son clocher ne tient que par miracle ; au sommet de l'ogive, un Christ a eu le bras arraché par un obus, une Notre-Dame de la Paix est criblée de shrapnels. Je regarde avec une totale absence d'imagination ce pittoresque tragique et même les précieux fonts baptismaux du xp siècle. L'attrait des âmes héroïques est si fort qu'on a peine à se distraire d'elles, et même, pour revenir aux ensembles auxquels elles se sont sacrifiées, il me faut me contraindre. Je dois faire un effort quand ceux qui me font l'honneur de me guider commencent à me raconter, face au théâtre de la bataille, les opérations de la défense de Nancy, que je suis venu leur demander.

Ceux qui veulent se figurer nettement la défense de Nancy doivent établir par la pensée une suite de hauteurs joignant la Moselle à la Meurthe, un demi-

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cercle, d'une cinquantaine de Jcilomôtres, dont le sommet le plus ft gauche sera le mont Sainte-Geneviève, derrière Mousson, où nous sommes, et qui va aboutir à Dombasie en passant pas le mont dAmance.

C'est une défense en trois parties, et pour la commodité il est permis de dire que la ville fut attaquée par trois côtés, défendue de trois manières.

La tragédie s'est développée en trois actes, mais joués dans le même moment. Les opérations militaires autour de Nancy, à la fin d'août et au début de septembre, forment, un triptyque. On se bat autour de Pont-à-Mousson, devant le mont Sainte- Geneviève ; on se bat sur la route de Chàteau-Salins, devant le mont d'Araancc ; on se bat entre Lunéville et Dombasie.

Tout le monde connaît la première phase de ces trois séries de batailles, l'événement déplorable qui précéda et permit les attaques de Nancy. Le ■14 aoiït, nous avions commencé brillamment notre offensive en Lorraine annexée. Le 19, nous avions atteint la région de Sarrebourg et celle des étangs. Nous tenions Dieuze, Morhange, Delme et Chàteau- Salins. Le 20, notre succès fut arrêté. Le 22, malgré la magnifique tenue de plusieurs de nos corps d'armée et notamment de celui de Nancy, nos troupes étaient ramenées sur le Grand-Couronné.

A vrai dire, sur la gauche, nous n'avions pas bougé, l'armée de Lorraine allait de l'avant, mais ici, où l'on louche à la place de Metz, la partie de la o9« division qui occupait Pont-à-Mousson avait pour stricte mission de garder la vallée mosellane et de couvrir Nancy.

Le 4 septembre, après un violent bombardement,

les Allemands donnèrent l'assaut à la colline de Mousson.

Nous en étions déjà partis. Dans la nuit du 5 au 6, ils canonnèrent, plus en avant, le mont Sainte-Geneviève et Loisy, et continuèrent tout le jour, jusqu'au 6 au soir, où, tambours et fifres en tête, ils multiplièrent les assauts à travers les houblonnières et les vignes. .Leurs bataillons couvraient le sol. Au même moment, dans les trois zones du Grand-Couronné, . ils attaquaient. Ils croyaient bien emporter Sainte-Geneviève le 7, et dès le 8 être à Nancy.

La civilisation était dans la terreur, comme au temps où le monde romain expirait dans les ténèbres et sous les coups des Barbares. Je ne vais pas chercher à éclairer ce qu'il y a d'obscur dans ces alternatives d'échecs et de réussites par lesquelles nous passâmes sur les pentes de Sainte-Geneviève. Je vois la ligne de bataille qui flotte, recule, se rétablit; le commandant de Montlebert se couvre de gloire ; les progrès de l'ennemi sur l'autre rive, où il établit son artillerie, nous obligent à nous replier vers Nancy ; mais le 315' ne cède que pour revenir et remonter sur Sainte-Geneviève. Cette position un moment perdue est reprise le 8, et 2.000 Allemands jonchent le terrain. Aux effets de l'héroïsme prodigué sur place, il faudra que l'historien ajoute les reflux de ce qui se passait devant Amance, devant Dombasle et tout le long de l'immense bataille- jusqu'à Paris. Dès maintenant, les tombes et les ruines parlent dans le cimetière de Loisy, sur les pentes et sur le plateau ; l'horreur et l'héroïsme y sont visibles. On nous dira un jour officiellement toutes ces péripéties.

Mieux vauS. à celle heure, regarder l'tkme d'un seul do nos soldais héroïques que les meilleurs comples rendus, tous volonlairement desséchés.

Depuis la chapelle castrale de Mousson, tandis que le plus sur des guides me décrit ces opéralions de septembre, ma pensée s'éloigne vers le Bois, Le Prêtre, où j'ai mes amis cl sur lequel j'entends et vois la canonnade, ou bien le long de ces hautes prairies de la pointe de Xon. Ai-je tort? Pour connaître la retraite de Prague, ne vaudrait-il pas mieux connaître les dispositions intérieures de Vauvenargues, qui la suivit, que les étapes, sans plus, du régiment où il marchait? Ma pensée avide de réalilé a raison de revenir d'instinct au capitaine Jacques Cochin et au sergent Robert d'IIarcourt. En comprenant avec une piété affectueuse deux soldats de l'armée de Lorraine, c'est de tous leurs camarades que l'on s'approche. Veuillez donc écouter, autant que ma mémoire me servira, ce que m'a raconté de son fils, mon confrère et ami Denys Cochin, le cœur plein de fierté et débordant de chagrin :

« De ma vie, m'a-t-il dit, je n'ai rien vu de plus noble et de plus beau que l'enterrement de mon enfant.

« La chapelle du couvent des Prémontrés, grande et claire, a un peu l'aspect de celle de Versailles en plus simple. Huit cercueils y étaient posés. Au milieu, celui du capitaine, et parmi les couronnes, la plus touchante portait : « A notre capitaine ». 11 y avait là deux factionnaires de son régiment. Je leur dis : « On l'aimait bien? » Ils se mettent à pleurer.

« ... On place le cercueil sur une prolonge d'ar-

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tillerie ; les tètes sont découvertes, les yeux humides. Toute la 21« suit son chef. Toute.. . non ! Elle a perdu au Xon son capitaine... Des figures à la fois résolues et résignées, et si bonnes !

« Autour de moi, les grands chefs. Silence profond. Au loin, des fusillades dans le Bois Le Prêtre, et de grands coups de canon encore dirigés sur le Xon.

« Le cimetière est plein de trous dobus, mais qui songe à cela ? on dit de bons petits discours, simples et nets, inspirés des plus nobles sentiments, si à l'honneur de mon fils. Au reste vous connaissez ce qui a été mis à l'ordre du jour de l'armée ? « Ayant pénétré avec sa compagnie dans un « ouvrage occupé par l'ennemi, y a progressé pied à « pied pendant une journée, et séparé de sa troupe « au cours de la lutie, s'est fait tuer héroïque- « ment. »

« Les soldats ont déposé son cercueil dans un caveau où je pourrai le reprendre. Il dormira jusqu'à la fin de la guerre au bruit du canon. »

En ranimant la figure du jeune savant mort pour la patrie, je cesse d'entendre ou de voir un individu isolé, ou plutôt j'honore en lui ses milliers de camarades. J'honore tous ceux que visent ces obus dont les longs déchirements et sifflements avant l'explosion sillonnent ce ciel et mettent çà et là des nuages légers, signes de deuils, vies expirantes, évanouissements d'àmes dans l'invisible. Et puis la grande sérénité se rétablit.

Mais voici qu'un obus éclate à quelque cinquante mètres de notre groupe. Ils nous ont vus. Notre guide nous invite à quitter Mousson. Avant de rentrer à Nancy, nous irons au cimetière de Pont-à-

LA I.OUHAINE EN MAI lOlo Tj

Mousson, prier pour le capitaine Cochiii et pour ses frires darmcs '.

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