Visilc au Grand-Couronné
L'air des Créneaux sur la cale iVAmance.
Une fois encore, sur les hauteurs du Grand-Cou-
i. Sainte-Geneviève ne fut jamais occupée par les Allemands. Les solcnuitûs et les commémorations à la gloire de la ilcuxiéme armée devront avoir deux stations principales, le mont Sainte-Geneviève et Amance.
Le 7 septembre, les Allemands prononcèrent une attaque très violente sur Sainlc-Geueiiève. Là commandait un Naunéieu, le commandant Rom de Monllebert, son nom et son action deviendront légendaires. On dira de qui-lle manière, prenant toutes ses responsabilités, outrepassant quasi ses droits, il s'cnlèlait à ne pas céder ce seuil décisif de Nancy. Il est iMiRn contraint dans la nuit du 7 au 8 de se retirer. Mais ne dites pas que les Allemands ont occupé Sainte-Geneviève ! Les plus avancés d'entre eux no parvinrent qu'à quelques cents mètres du village. \u villa^'e étaient restées seules trois personnes, l'abbé Tliouvenin, un parahtii(ue de soixante-dix ans et un enfant. Voyant cette hcsitatiou de l'ennemi, l'abbé envoya l'enfant rappeler nos troupes demeurées à 800 mètn s sur la même colline, à Bezaumont. Sainte-Geneviève était réoccupée par nous le 8, sans avoir jamais été occupée par l'ennemi.
Je me bâte de noter ces précisions sur les instants où .\ancy courut son plus extrême péril.
Sur le mont Sainte-Geneviève est dressée -i la Croix Marlyriol ». Elle porte deux inscriptions, la première commémorant le supplice infligé ici à des chrétiens en l'an 366. Voici la seconde : " Près de ces lieux, Jovin, chrétien très fidèle, vainquit les barbares de la Germanie, l'an .360... » De ce monument, on domine les vallées de la Moselle et de la Seillc ; on voit Toul, Pont-à-Uousson, Metz, les cotes de Delme et de Savernc. Le chanoine Thouvenin (26. rue de la Pépinière, à Nancy) et ses amis se proposent de transporter au pied de la Croix .Martyriol les restes des soldats qui n'auront pas été réclamés par leurs familles et de leur élever à tous un monument de gloire el de piété.
ronné de Nancy, allons respirer ce que le poète mystique, l'Espagnol saint Jean de la Croix, appelle d'un mot saisissant : « l'air des créneaux ».
Hier, depuis la colline de Mousson, nous avons vu les batailles sur la Moselle ; aujourd'hui, le mont d'Amance est le meilleur point d'où nous embrasserons toute la partie centrale des opérations qui sauvèrent Nancy.
Mousson, Amance, c'est le théâtre des luttes anciennes de l'Empire romain et des Barbares, Les légions y campèrent durant des siècles. Puis Attila avec ses hordes s'installa sur Mousson. Ses lignes, de plus de quarante lieues, dit-on, étaient protégées par des murs de pierre sèche, tandis que les légions s'abritaient dans des fossés et derrière les terres qu'elles en retiraient. Attila, il y a dix-neuf siècles, fut déjà repoussé.
De Nancy, nous prenons la route de Château- Salins, la route qui mène au pays des étangs lorrains, au pays de Dieuze, de Feneslrange, de Morhange, qui fut toujours chargé d'une si prodigieuse tristesse et tout de suite, dans la plaine de cultures et de forêts, voici la côte où s'appuie le pauvre village d'Amance.
Quelle émotion de le revoir après sa tragédie, )"ai mes souvenirs dans cet horizon, je fus le député de ces villages, au long de la frontière, et j'y suis venu bien souvent chercher des vestiges archéologiques. Ces murs qui agonisent, cette terre trempée de sang, cette gloire à jamais fixée dans ce ciel me bouleversent. Je m'excuse d'exprimer ma piété en termes si hâtifs ; mais un ami, à qui est donné de revoir, un des premiers, des sites maintenant sacrés, se croit invité, se trouve
entraino à leur rendre immédiatement témoignage.
Nous franchissons « la porte en bas » . C'est manière de parler. Il n"y a plus de porte. Les murailles de la petite ville et son chàleau, dont les tours dominaient la plaine, ont subi la loi de Richelieu. Mais les noms subsistent encore. En grimpant la rue abrupte de la petite ville toute bouleversée par le bombardement, je remarque sur une pauvre fa(,'ade un seul écusson seigneurial, débris de l'ancienne splendeur, noblement atteint par une fraîche blessure. Cette cicatrice ainsi redoublée et ravivée est superbe. Nous sortons par « la porte en haut ». Nous voici dans les cultures sur le plateau de la colline.
Avant la guerre, j'aurais cherché avec vous le lieu dit « la Vigne-des-Ducs », qui garde le souvenir des souverains de la Lorraine ; mais toutes ces curiosités archéologiques, fort gentilles avant-hier, semblent aujourd'hui du bric-à-brac. Nous n'avons d'yeux que pour le prodigieux labeur accompli en ce lieu par les boulets prussiens. Autour de moi, je ne vois pas un mètre carré de terrain qui soit privé des vastes cuvettes que l'on sait.
Mais, d'abord, levons les yeux. Regardons là-bas, vers Dieuze et Sarrebourg. Nos troupes y étant à la mi-aoùt, ce n'est pas mon objet aujourd'hui de dire leurs succès, leurs revers. Elles durent se replier.
Le 20 août, à minuit, la 39» division, qu'on appelle la division d'acier et qui forme avec la 11» division de fer le glorieux 20« corps de Lorraine, quittait la ligne de la Seille. L'histoire dira avec quelle tranquillité elle menait, sous un feu effroyable, sa retraite. J'ai sous les yeux des notes où un habitant de 'Vie, déclare : « C'était admirable 1
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Les troupes marchaient comme à la manœuvre. » Un trait m'a été rapporté, dont lexactitude est certaine, et qui clôt dignement ces grandes journées tragiques des 19, -20 et :21 août. Le 21, à 11 heures du soir, le colonel du 16ù«, vieux brave cuirassé par trente années de campagnes, s'approche du général de brigade. Son régiment est arrêté par une halte horaire, là, tout à côté, sur une route. Les deux chefs causent des dispositions à prendre. Puis le général dit :
— Nous allons repartir.
Le colonel secoue sa tôte grise :
— Impossible... Ils dorment!
C'est vrai. Arrêtés pour quelques instants, ces braves qui n'ont pas cessé de se battre et de marcher toute la nuit du 19, toute la journée du 20, toute la nuit du 20 et toute la journée du 21 dorment d'un sommeil de héros, que rien ne peut interrompre.
Le général rassemble quelques gradés et, pieusement, pour que lartillene qui va passer n'écrase pas ces sublimes dormeurs, il les fait ranger le long des fossés de la route. Puis, les canons et le reste de la colonne continuent leur chemin, défilant devant ce sommeil des héros comme pour lui rendre hommage.
Les Allemands, au milieu de leur succès, n'étaient guère moins exténués.
Faut-il croire ce que m'ont dit des hommes de guerre, témoins de ces journées ? Du 20 aoilt, à S heures du soir, au matin du -[, Nancy était ouvert, à la merci des envahisseurs. Mais on gagae la victoire aussi pour se reposer. Les Allemands ne réattaquèrent que le 23. Leur assaut s'arrêta le
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24, sur de solides drfenstiH organisées en avunl de nos troupes. Le t'.'), loul Cast(!lnan et tout Dubail. c'csl-ii-dire le Grand-Couronnù cl les Vosges, auJacieusemciit reprenaient l'offensive.
C'est dejtuis Amanec «|uon peut le mieux suivre lOndoiement de cette rnêU;»' de trois semaines : ces bataillons qui remuent continuellement, les uns devant les autres, cette oscillation de la victoire qui dura plus de trois semaities.
Du i'6 août au 12 septembre, nos hommes, sous la I)ou6sOc d'un ennemi bien supérieur en nombre, se cramponnent aux bois, aux fermes, à l'angle dun mur, à un buisson, aux ravalements de la route, ix rornifcrc d'un cbamp. attaquent et rOaltaqucnt, assurés qu'ils ne seraient vaincus que s'ils ne voulaient plus vaincnî.
Le 20. nous nous ji;lons sur Ghampenoux et
vons reculer. Le il et le 30, nous reprenons l'of- I usive, et le i" septembre encore. A ce moment, I ennemi arrive en force. La formidable action s'apjdéltiil. iJans la nuit du 4 au D septembre, la grosse .utilicrie allemande, plac«';e en dehors de noire atteinte, sur les bords de la Seille, agit avec-une force et une prodigalité terrifiantes. Nos artilleurs ne pouvaient plus sortir de leurs abris. C'était une pluie de mort. Nos batteries durent se taire. Les 4, 5 et C septembre, les Allemands ont jeté, sur le plateau d'Amance, vingt â trente mille obus. Le 0 au soir, ils marchèrent à l'assaut, mais ne purent pas débusquer de ce bois, lii, en ba&, qu'une prairie ' pare de la falaise.
Ailleurs, sur d'autres points nombreux dans la asfe i>laine, nous avions des échecs. Caslelnau rdonna de les réparer coûte que coûte, cl de
reprendre à tout prix, dans la journée du 7, des points dont l'abandon compromettait Nancy. Un régiment de renfort, le 206« français, arriva, tandis que notre artillerie, pour lui préparer la tâche, battait la forêt de Champenoux.
Mais, nous-mêmes, lecteurs, puisqu'Amance est hors de danger, quittons son plateau; allons nous promener dans la forêt de Champenoux. C'est là que j'ai achevé l'admirable après-midi que j'avais commencé sur le haut observatoire. J'y ai vu les retranchements où les Allemands défièrent, dans cette journée du 7, l'assaut de nos renforts. Notre mouvement de repli découvrait d'autres positions que nos troupes durent évacuer. « Reprenez la lutte. Accrochez-vous jusqu'à la mort, ordonnèrent les grands chefs. La victoire est à celui qui sait souffrir un quart d'heure de plus que l'autre. »
Revivifiés par quelques renforts, ces débris héroïques se rejetèrent, officiers en tète, avec une violence désespérée, sur le village et la forêt de Champenoux. Tout le 8, on lutta. Nos hommes étaient épuisés, hagards, soutenus par leurs âmes. Ils n'avaient plus le temps de manger. Et quoi manger d'ailleurs? Un officier a raconté à Emile Henriot que parfois, dans ces vastes espaces bouleversés par trois semaines d'ouragan, on rencontrait des troupes qui marchaient au hasard devant elles, ne sachant où elles allaient et tournant le dos à la bataille. On les retournait, on les lançait contre l'ennemi ; elles allaient sans un mot, sans une plainte, avec une sorte d'ivresse furieuse. Que leur importait! Ils n'espéraient plus survivre. Ils s'exposaient comme des immortels. Et pourtant, ce 8 encore, nos héros échouèrent.
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La journt''e du 0 fut calme comme? la mort. Les Allemands, eux aussi soufflaient. Ils ne comprenaient pas le miracle, ils attendaient, conformément à toutes les probabilités, que les Français se retirassent. Sur les hauteurs d'iîply, Guillaume, sa lunette ii la main, dans une attitude empruntée à Napoléon, observait. Nul ne l'y a vu, tout le monde l'y verra désormais. La légende ne doutera pas qu'à cette heure le chef impérial des hordes alamaniques, drapé dans son manteau à croix rouge de grand maître des chevaliers de l'ordre teulonique et entouré de 10.000 cavaliers blancs, n'ait guetté l'heure de venger la défaite et la mort de Charles le Téméraire par une solennelle entrée dans la ville des ducs et de la France. Eh bien ! qu'il regarde mieux, qu'il essuie les verres de sa lunette : il verra les Français, morts de fatigue, se creuser avec Gèvre, en hâte, des retranchements sur les positions où ils ont été refoulés.
Les deux armées perdaient tout leur sang. Laquelle des deux tomberait la première? Castelnau n'avait plus, de réserve. 11 dit : « Je tiendrai encore deux jours. C'est deux jours de plus pour la France. » On songe au vers qui suit le Qu'il mourût ! de Corneille, et dont nos manuels de classe disaient, bien à tort, qu'il affaiblit la pensée, et qu'il est Ik pour la rime. Vous vous rappelez le texte sublime :
Uue vouliez-vous qu'il fit contre trois ?
Qu'il mourût !
Ou qu'un beau d(Sscspoir alors le secourût Rome eût été du moins un peu plus tard sujette.
Castelnau. Foch, Balfourier et les autres, dont l'âme est accordée avec l'àme du vieux Corneille,
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Toulurent que Nancy fût « le plus tard sujette ». Encore deux jours, dirent-ils.
Cette nuit-là du 9 au 10 septembre, vers les onze heures, au milieu d'un orage mêlés au tonnerre, aux éclairs, à des torrents de pluie, les obus arrivent sur Nancy. Quoi! l'ennemi venait de faire un tel pas? Les Nancéiens se crurent perdus. Ils étaient sauvés. L'armée allemande, déjà, avait commencé sa retraite.
Très nettement des témoins militaires me l'ont dit : le capitaine allemand qui reçut l'ordre de se porter en avant des lignes, aussi loin qu'il pourrait, à la faveur de la nuit, et qui réussit à pousser un gros canon jusqu'à Remereville, exécuta sa consigne. Il envoya sur Nancy cinquante obus, puis immédiatement et sans s'arrêter se joignit à la retraite qui commençait.
Ainsi l'Allemagne, sachant qu'elle échouait, cherchait à détruire, à salir, exactement à souffleter îa belle cité qui lui échappait. II n'y a rien de plus naturel dans sa bassesse que ce désir repoussé se satisfaisant en injures.
Est-ce dans cette nuit que l'empereur allemand, avec son cortège de mariage et ses cuirassiers blancs tout souillés par l'orage, quitta les hauteurs d'Eply ? A cette heure, tous les grands instants de cette guerre, sont encore des énigmes. Les systèmes ne sont pas encore construits, ni justifiés. Le certain est que l'ennemi, s'il remuait, s'il relâchait sa pression, pouvait encore envoyer de terribles coups de poings.
Le 10, Toul ayant pu nous fournir quelques renforts, nous essayons de nous donner de l'air; nous attaquons, niais^ notre attaque, une fois encore,
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est rejetée. Nous la renouvelons. Le 11, nous parvenons au milieu de la forêt, vers la maison forestière de l'étang de Brin. Les forces qui nous étaient venues de Toul sont massacrées. Le 149» les remplace et derechef s'élance sur la Béte. A travers les taillis elle recule. Elle sort de la forêt, repasse la Seille et va s'installer à quelques cents mètres dans les lignes où je viens de la voir.
Nancy était délivré. On était au 12 septembre. Joffre sauvait Nancy et l'armée de Lorraine qui, par leur ténacité, lui avaient rendu possibles les longues opérations de la Marne. Ces sauveurs de Joffre et de la France s'étaient battus sans se préoccuper de rien d'autre que de faire chacun son devoir, dans une ignorance absolue de tout. « Je ne puis rien vous dire au sujet du bombardement de Nancy, m'écrit un officier du 20» corps. J'étais à quelques kilomètres des batteries allemandes, et je ne l'ai connu que plusieurs jours après. On ne nous tenait au courant de rien de ce qui se passait à notre droite ou à notre gauche. Et le succès des armées alliées à la Marne, nous n'en avons eu une première idée que le 12 septembre au soir... »
...J'achève la journée en me promenant amicalement avec nos soldats dans la forêt de Champenoux, maltraitée par la guerre, mais plus belle que je ne la vis jamais, car maintenant c'est un des sanctuaires du patriotisme. Pourquoi ne garderait-on pas à jamais ces cabanes, plus glorieuses que des palais, que se sont construites ces hommes si simples, ignorants de leur grandeur, mi-guerriers, mi-paysans, si terribles dans la bataille, et dont la première impression qu'ils nous donnent est d'une e.xlraordinairc bonté et modestie? Jamais
une plainte ! On demeure, devant leur vertu, slupide d'admiration.
Nous longeons en causant, par petits groupes, le bord de Tétang de Brin, au milieu des bols. Je demande à l'un des soldats :
— Pèchez-vous quelquefois?
— Le poisson ne vaut rien, me dit-il. C'est peutêtre à cause des cadavres dont on raconte qu'ils se nourrissent maintenant. Mais je crois plutôt qu'on a enterré les corps. S'ils étaient là-dedans, on les verrait. Dans l'eau, ça remonte.
L'étang est paisible, les vapeurs du soir s'élèvent. Les Boches, de l'autre côté des prairies, ne bougent pas. Le cycliste arrive, avec les journaux. Puisse-t-il demain apporter l'hommage de notre amitié et de la reconnaissance de tous à nos camarades de Champenoux et du plateau d'Amance' !