Visite au Grand-Couronné
Le Rembêtant.
Si l'on vient d'Allemagne vers Nancy par l'est, on aperçoit, depuis le haut plateau, une ligne longue et large sur le ciel. Hier encore, nul ne connaissait cette hauteur modeste. Les gens de Dombasle et de Varangeville y montaient seuls
1. Tout semble, m'écrit-on, faire croire au lecteur ignorant que c'est le 20' corps auquel on doit la brillante défense du plateau d'Amance.
Or, c'est le IS" corps {réserve) qui le défendait et Amance, Lailre-sous-Amance, Fleur-Fontaine (petit château se trouvant enveloppé sous le plateau d'Amance). étaient occupés et ont été défendus par le 323' d'infanterie .
pour leur culture. Pourtant le capitaine Gilbert, le colonel de Pouvourville, tous les écrivains militaires, plus récemment le commandant Driant, assisté de ses collègues de Nancy, avaient signalé son utilité, préparé son rôle. Au premier bruit de guerre, en toute hàle. on y avait pressé les travaux déjà commencés en secret; on avait creusé des tranchées, dressé des abris... Ce n'est qu'un talus, mais d'où notre artillerie commande sans se laisser voir l'immense plateau et les vallées du Sanon et de la Meurthe. Un vrai sanglier lorrain, terré, cachant ses défenses formidables pour mieux frapper et sur le tout un nom têtu digne des vieux hommes d'armes de Lorraine, durs à l'attaque et à la défense : le Rembétant.
C'est lui qui dans cette partie gauche du Grand- Couronné a présidé — comme les hauteurs de Sainte-Geneviève, à droite, comme le mont d'Amance au contre, — à la furieuse bataille des vingtdeux jours sous Nancy. Quand les Prussiens victorieux à Morhange et qui venaient d'entrer, musique en tête, à Lunéville, marchèrent, toujours jouant et chantant, bur Saint-Nicolas et Nancy, par la vallée du Sanon, ce sont ses balleries invisibles qui les écrasèrent d'obus et les arrêtèrent.
Désespérant de forcer la vallée, ils marchèrent alors sur le plateau. Ils arrivaient en ligne immense. Us arrivaient de partout, de Vitrimont, d'iiinville, de Beauzemont, de Serres, d'IIoévillc , étroitement liés aux efforts que nous avons décrits quand nous visitions Champenoux, Amance, Sainte- Geneviève.
Mais le 20° corps veillait.
Depuis le -2 août, le 20« corps était rentré dans
les lignes du Grand-Couronné. Quelques jours passés dans le Vermois l'avaient reconstitué en hommes et en munitions. Il brûlait de retrouver ces Allemands avec qui il venait de se battre à Morhange. Ses deux divisioi\s passèrent la Meurthe, l'une à Rosières-aux-Salines, l'autre sur un pont de bateaux, entre Laneuveville et Saint-Nicolas, et tout de suite marchèrent à l'attaque.
Vingt-deux jours commençaient d'une bataille où Ton se battit sans arrêt, même la nuit. Nous n'en avons pas encore de rapport officiel, ni même officieux. Nul schéma de ces opérations. Tous les témoins avec qui je me suis promené parmi ces vUlages brûlés, ces bois déchiquetés parmi ces campagnes ravinées de tranchées et plantées de croix funèbres, renoncent à donner un récit logique «du long et furieux pêle-mêle qui trempa de sang les bois de Vitrimont, la ferme de Léomont, les territoires d'Anthelupt, d'Haraucourt, de Gellenoncourt, de Courbessaux. Et ce nuage prolongé sur ces combats leur donne dès maintenant un obscurcissement de légende.
Rien de trouble, d'incertain pourtant; la pensée des deux peuples qui s'affrontent ici. c'est Nancy. Nancy, qui attend avec anxiété, à quinze kilomètres de là, n'ayant pour rempart que des terres levées à demi-improvisées et ce 20» corps dont les soldats, pour la plupart (mêlés à des Parisiens) sont les fils de son horizon.
« Saisir Nancy ! » « Sauver Nancy ! » Dans ces deux cris se ramasse toute la volonté furieuse des deux armées. Mais leur double pensée s'éparpille en d'innombrables faits d'armes.
Cette région entre Nancy et Lunéville est déjà
LA LORRAINE EN MAI 19 la 81
une sorte do plaine. Voyez sur les cartes : le terrain est bien moins'^bmbré que dans les autres secteurs du Grand-Couronné. C'est ondulé, sans [)Ius. Nulle hauteur qui équivale à Sainte-Geneviève, à Mousson, au Xon ou bien au mont d'Aniance. Ce sont des renflements de petit relief, et, les bois étant nombreu.\, les vues sont relativement courtes. 11 ne s'agit pas de conquérir une position centrale qui domine tout le pays. En lignes de tirailleurs, nos soldats et les Allemands, utilisant avec soin tout ce qui peut cacher leurs mouvements, se disputent certains points d'appui qui commandent des routes, des vallées. On se bat avec acharnement pour la possession de Frascati, d'Einviile et de son bois qui rendrait maître de la route de Chàteau-Salins à Lunéville, par où se ravitaillent les Prussiens.
Les étoiles succèdent au soleil et le soleil brillant réapparaît, sans que la ligne de bataille cesse de flotter et d'ondoyer. Dans cette multitude de petites actions, les bataillons se poussent et se refoulent comme les plis des vagues dans la tempête. Quand une troupe a vivement donné, est trop démolie, quand elle compte plus de blessés et de morts que de vivants, quand ses fusils brûlants n'ont plus de cartouches, elle cède sa place à des forces fraîches et s'en va en arrière se ravitailler d'hommes et de munitions. Ainsi des régiments, chez les Prussiens comme chez nous, entrent continuellement dans la première ligne de feu ou bien en sortent, et ce va et vient ajoute encore à la difficulté de fixer la forme de cette bataille. Un officier qui me donne des explications et qui refuse, avec beaucoup de chic, d'être ému ou étonné de rien, au
point que je n'en puis tirer que les numéros des régiments et les cotes de la carte, soudain a une image frappante : « Nous faisions avec les Allemands un quadrille des lanciers, d'interminables en avant-deux. »
Si effroyable que fut cette lutte, sous une chaleur mortelle, qui ne céda que le 9 septembre pour faire place aux orages et à la pluie, les hommes ne connurent jamais le découragement. Deux compagnies, dans le bois d"Éinville, attendaient sans défiance, sans savoir que les nôtres s'étaient repliés. Les cuisiniers étaient allés allumer leurs feux en arrière, dans un ravin, de manière à n'être pas vus. Soudain les Allemands, en forces supérieures, abordent le bois. Il fallut battre en retraite avec rapidité. Ces braves cuisiniers suivirent le mouvement; mais soigneusement, en pressant le pas, ils emportaient et préservaient le dîner des camarades.
Remarquons en passant que jamais les troupes ne manquèrent de vivres. « On ne passa p^s deux jours sans viande fraîche. » Au reste, telle était la fièvre, la tension des volontés que tous vivaient, agissaient comme des machines. Ils étaient des âmes faisant la guerre. Les yeux fixés sur le but à atteindre, ils ne voyaient, ne tenaient en considération que cet objectif hmité : leur mission propre, l'ordre reçu. Les chefs se ruaient à l'assaut, le fusil à la main. Au bois de Crevic, exactement à la cote 316, où il est question d'élever un monument à la 78e brigade, on m'a montré le coin de terre où le colonel Dubois trouva la mort, en entraînant le 160» à l'assaut. Son corps fut rapporté sur un glorieux brancard de fusils, puis ensuite
lié sur le cheval d'un chasseur. Soldats et oi'ficiers tombaient sans une plainte. Le général Gérome, passant très affairé dans la nuit, soudain distingue dans l'herbe deux yeux brûlants qui le fixent. C'est un malheureux soldat, les deux jambes arrachées, qui lui dit simplement : c Mon général, voulez-vous m'envoyer les brancardiers?»
Cette faible voix, à cette minute terrible, est plus émouvante pour l'ùme que cet effroyable déploiement de brutalités. C'est la délicatesse du cœur et la perfection de notre civilisation qui se témoignent dans celte parole extraordinairement ferme et i)olie. Si nous étions vaincus, si l'armée de Castelnau laissait passer les Allemands, une des formes de l'esprit guerrier, la chevalerie du monde, aurait vécu.
Foch, Baifourier, le 20° corps et ses réserves, et ses clignes émules qui tenaient autour de Nancy, c'était le gond de la bataille de la Marne qui résistait. Les soldats et les chefs ignoraient leur immense utilité. Ils savaient une seule chose l'ordre reçu : tenir à tout prix.
Gomment apprirent-ils leur triomphe?
Un beau jour, me dit un témoin, nous étions dans les tranchées, à Ilaraucourt. Une fois de plus, nous nous préparions à attaquer. Quelqu'un de nous qui regardait avec sa lunette dit : « Les Allemands s'en vont ». Nous ne savions pas pourquoi. Nous ignorions les opérations de la Marne.
Et sur le carnet d'un combattant, je lis : « 12 sep" lembre. Nous apprenons que l'ennemi se retire. La canonnade était forte. Nous sommes étonnes de le voir s'en aller ».
Sur une telle note, d'un bond, l'imagination revoit
le mystérieux départ du duc de Brunswick à Vaimy, et, plus loin, dans le nuage des siècles, Attila cédant à sainte Geneviève. Beaucoup de Nancéiens allèrent en pèlerinage à Saint-Nicolas-du-Porf, dans la basilique où Jeanne d'Arc, à la veille de quitter Domremy et de se rendre auprès du roi, vint prier pour le succès de sa mission. Je n'ai pas la mémoire assez nette pour vous répéter les coïncidences, les dates concordantes, que d'une voix baissée, comme pour raconter les mystères du ciel, on m'a signalées en Lorraine. On admirait que les Allemands se fussent arrêtés devant le mont Sainte-Geneviève ; on me disait que c'est un jour consacré à Jeanne d'Arc ^. Ce qui m'émeut davantage, c'est dans les rues de Nancy, (quand toute la population accompagne avec une ivresse de reconnaissance les régiments du 20» corps, à qu elle doit son salut, et qui s'éloignent pour continuer leur lâche dans le Nord,) cette vieille femme qui s'approche rapidement d'un capitaine, et lui tendant un bouquet : « Mon capitaine, c'est pour tous les soldats ».
Cette femme, je la reconnais, c'est la même dont parlent nos anciennes chroniques de Lorraine, qui dans Saint-Nicolas « s'approcha secrètement de René II », son duc, la veille de la bataille contre le
1. Un lecteur m'envoie une note plus précise : « Marchant sur Paris, les Allemands s'arrêtent devant Juilly, où se trouve la fontaine miraculeuse de Sainte-Geneviève; ils se détournent de Paris le 4, le 6 commence le Trichtum de la Saiote dans l'église Saint-Etienne-du-Mont où sont conservées ses reliques ; le " et le 8, ils commencent à être battus. Pendant ce Triduum, ils s'étaient emparés du Mont Sainte-Geneviève qui est la clef de Nancy et deux heures après ils doivent l'abandonner »... Goût éternel des esprits émus pour les mystérieuses coïncidences
LA LOKUAINE KN MAI 1915 91
Téméraire, ol lui luit dans la main une bourse où étaient toutes ses économies, pour marquer sa foi dans les armes de la patrie et pour contribuer ù la délivrance.