Visile au Grand-Couronné
Les villages en feu.
Pour la seconde fois depuis la guerre, je viens de visiier la région de Lunéville et Nancy, où les Prussiens débouchèrent au lendemain de Morhange'. A peine ai-je imprimé ce nom, la forêt
1 . Est -co volontairement que vous avez omis de citer, m'écri t-on, le fort de Manonvillcr ? Voici l'impression d'un voisin de ce fort :
Le fort do Manonvillcr se dressait sombre dans son isolement sur la plus haute crête. Un village se blottissait tout contre lui dans une gorge ; la ligne d'Avricourt serpentait dans le pli d'un vallon voisin ; plus loin Lunéville et son palais ; la foret de Mondou reposait majestueuse dans ses frondaisons. La protection du fort s't-tendait en arrière jusqu'à Charmes dont il défendait la trouée. En avant, sa domination barrait la frontière jusqu'à Avricourt.
La position passait pour imprenable. Le fort devait défier l'ennemi; il n'a pas tenu vingt-quatre heures; il n'a pas tiré cinquante coups de canon, il s'est rendu avec toutes ses munitions et toute sa garnison. L'avenir en dira les vraies raisons mieux que ne les disent les rumeurs.
En fait, le f'irt qui n'était défendu (|ue sur deux de ses faces a été assailli des quatre côtés simullanémenl. Des feux croisés ont converge sur son béton, empêchant ses tourelles de s'élever. Et puis que de peut-être !
Lci Allemands ont emporté ses canons de 150 et toutes ses munitions. Ils ont foil sauter à la raine l'énorme bloc de béton. Maintenant le fort de Manonvillcr, d'où devait jaillir tant de fer et tant d'espérances n'est plus qu'un amoncellement de ruines dont la blancheur tranche sur la verdure des coteaux qu'elle domine, sur le soleil de midi, dans l'azur limpide de ce ciel de printemps... (M. Diolot, territorial du .37° d'infanterie. 31 mai l'.'lo.)
de Vitrimont, la ferme de Léomont, Flaiiival, Courbesseaux, Drouville, (autant de noms liés à mes souvenirs de jeunesse que jamais plus je n'entendais prononcer et qui depuis huit mois résonnent avec une solennité douloureuse au cœur de tous les Français.) et voici que des lettres bordées de noir viennent de tous côtés m'appeler à l'aide, m'entretenir d'un fds, d'un frère, d'un mari tombés là-bas au champ d'honneur et me demander que j'écrive au maire, au curé de ces humbles villages, devenus les sanctuaires des morts de la patrie !
Aujourd'hui encore, sur ma table, mêlées aux cartes et aux documents que je rapporte de mon voyage, je vois des listes de noms relevés sur les tombes à Combessaux par MM. Gobert et Alix, à Gellenoncourt, par M. Burtin et dans la région d'Haraucourt, par M. l'abbé Paulin.
Cette tâche funèbre ne fut pas si aisée. Du 22 août jusqu'à leur retraite du 12 septembre, les Allemands tiraient sans merci sur quiconque se présentait pour enterrer les morts. Il fallut le faire la nuit, en hâte, en allant au plus pressé. Beaucoup attendaient des semaines leur sépulture et finalement furent enterrés par des corvées militaires, ou des équipes civiles venues de loin. On ne mettait alors aucune indication sur les lombes. Les malheureux villages brûlés ne peuvent être accusés de négligence. Beaucoup d'habitants les avaient dû quitter, sans pouvoir rien sauver. Ceux qui restèrent, sans fenêtres, sans portes, dans quelques maisons criblées de trous par où la pluie tombe comme dans la rue subsistaient au milieu de difficultés indicibles. Auprès d'eux, dans ces masures, tout de môme plus clémentes que les tranchées,
s'entassaient les troupes en canlonncment. Enfin la circulation était très difficile, soumise à des présentations de saufs-conduits, même sur le territoire du village. Et cependant, malgré ces énormes difficultés, les habitants ont inscrit des noms sur beaucoup do tombes, y mettant des fleurs et des cou ronnes de buis.
Nul n'a jamais pu, j'imagine, se promener sur ce plateau battu et courbé par un vent perpétuel, sans éprouver une sorte de resserrement et un sentiment vague de calamité. On y voit, en esprit, passer les « Suédois » de Richelieu, les Prussiens de Bliicher, ceux de 1870, et se lever des pressentiments. Mais aujourd'hui l'unité tragique de ces « marches de l'Est » à travers les siècles c^t accusée avec une force inouïe. Il semble qu'aucun obstacle ne s'oppose à notre regard pour qu'il rejoigne les hordes d'Attila et ces grandes luttes encore attestées par le « Champ des payens », où leurs débris furent enterres, et par le « champ des martyrs ». cimetières des légions romaines.
Depuis Courbesseaux, dont les Allemands ont brCdé à la main la moitié des maisons, on voit à sept kilomètres, à vol d'oiseau, l'autre côté de la Meurthe, les redoutes du Rembètant qui forment une ligne longue et largo sur le ciel, et, plus en avant, la masse haute et large du vieux château dos Haraucourt.
Cette fière bâtisse est tout ce qui demeure de l'antique famille noble des Haraucourt, l'un des quatre grands chevaux de Lorraine, qui, pendant des siècles, bataillèrent aux côtés de nos ducs. Depuis 1746, la famille est éteinte; ses domaines dans quarante villages lorrains, sont dispersés,
mais leur vieux château restait sur ses assises séculaires. Plus de fossé, plus de crénaux sur les deux grosses tours trapues, plus de splendeur seigneuriale. Toutefois, ce n'était pas la déchéance qui avilit tant de nos vieux manoirs, et le château des Haraucourt gardait une certaine dignité dans sa fortune bourgeoise. Il pouvait achever de vieillir durant des siècles encore. Mais c'est bien mieux, il vient de finir en vrai Haraucourt, à la guerre.
Durant trois semaines, les Allemands qui, de Hoéville,;Courbesseaux, Serres, cherchaient à forcer le passage, bombardaient sans arrêt le Rembètant. Et celui-ci répondait dur comme son nom. Projectiles français et allemands passaient par-dessus la tète de' l'aïeul. Et lui, fidèle aux traditions, il abritait des paysans de tous les alentours.
Des aviatiks signalaient-ils un fanion d'étatmajor, ou les Allemands voulaient-ils rendre le château et le village intenables? Durant sept jours, ils le bombardèrent. Je suis allé à Haraucourt. J'ai vu l'antique voûte qui, pendant cinq jours, fournit aux réfugiés un abri de plus en plus précaire, jusqu'à ce qu'enfin un obus éclatât dans le soupirail. Le feu venait de prendre à l'immense poutrage séculaire. Auprès, ses deux grandes fermes seigneuriales, comme on n'en bâtit plus, ses greniers pleins de foin et de blé, enfin tout le village flambait. Par-dessus, le château et l'église faisaient deux grandes torches gigantesques. Et, pour me donner une idée du brasier et de sa force de dessèchement, l'abbé Pauhn, un patriote amoureux de son. village, où il est né, me dit : « Nos fumiers ont brûlé pendant trois semaines ».
J'insiste sur la ruine d'Haraucourt, parce qu'il y
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0 là de grands souvenirs pour notre petile nation, mais c'est l'histoire de tous nos villages piétines par les batailles d'aoùl-septcmbre. On s'explique qu'un seul souci anime les Lorrains et fasse un lien entre eux, les soins de la défense et l'amour de l'armée. Nous n'aimons rien autant que les troupes d'élite et les grands chefs vraiment militaires. Pour comprendre les puissances d'émotion qui veillent au fond de ces Lorrains qui semblent fermés et glacés, il faut les voir devant les troupes de fer et d'acier du 20» corps. Ah ! ces villageois du Vermoison chacun sur sa porte, un sourire d'amitié au visage, comme ils admirent les chasseurs à pied de Saint-Nicolas quand ils allongent leurs pas élastiques et rapides. C'est qu'il y va de l'existence de chacun et de tous, et qu'ici quand la France n'est ])as prête à se défendre, on paie immédiatement pour le pays tout entier.
D'ilaraucourt, vers la fin de la même journée, je suis descendu à Crévic qui est la patrie de mon illustre confrère et ami : le général Lyauley.
On aurait pu croire que des officiers allemands, chez qui l'esprit de corps et de caste est si puissant qu'il détruit leur àme même et se substitue à elle, mettraient leur point d'honneur à respecter la propriété d'un grand chef français. Auprès de Strasbourg, n'affectaient-ils pas de présenter les armes au monument de Desaix? Je les voyais mettant avec force égards un factionnaire au seuil du château de Grevic. Ah ! bien oui ! Me voilà devant ! Quel silence, quelle dévastation !
Tout de suite, d'un premier regard, je peux chercher là-haut sous le toit le cabinet du général, sa petile pièce pleine de livres. Plus de toit, plus de
livres, tout le chàleau s'est effondré dans le rez-dechaussée, calciné. Derrière ses grilles tordues par l'incendie, la vieille maison immobile, sans vie, semble un cadavre sur la berge après la tempête. Le printemps ranime les vastes herbages du parc et ses frondaisons en désordre, mais voilà quelle désolation est devenue l'aimable demeure où le général, la dernière fois qu'il vint en Lorraine, reçut avec une aimable solennité les poètes et les artistes de Nancy, tout le couarail de Marcel Knechf . • Un de ses camarades d'armes l'assistait, le généra! Foch. . . Ces deux noms, Foch et Lyautey, suffisent à rappeler que si toute une partie de la gloire matérielle de notre province est jetée à terre, sa gloire morale fleurit plus abondante que jamais... Les deux généraux (c'était en septembre 1913) se plurent à écouter des récitations de vers et Lyautey montra à ses hôtes quelques précieux souvenirs lorrains.
L'un des plus précieux, sans conteste, provenait du château de notre dernier souverain, le roi Stanislas, à Einville. Ce sont quatre bt'lles statues de jardin. Je viens d'aller les chercher, tout droit, derrière la maison, sous un abri que je me rappelais. La fusillade et l'incendie les auront-ils détruites ? Non, les voici saines et sauves, à la place même où le général me les avait fait voir. Qu'elles sont touchantes dans cet asile précaire ! Ce sont des blessés poursuivis à l'ambulance par de nouveaux projectiles.
Le jardinier vient me rejoindre dans le parc et me donne des détails.
Les Prussiens sont arrivés à Crévic le 22 août, vers cinq heures et demie du soir. Il y a là une section du 15« corps qu'ils ont prise. Un espion qui habi-
Barrks
-sirv..
Au lendemain de la défense de Gerbéviller. Trois oenls soldais fraiirais oui M{- t>nli>rrrsilan<; iino grande fos-ip commune, sur le pl'aleaii lorrain, dp .Movpn-Moulior ; M. Manrirp Barres parle sur la lomlje.,
tait une ferme voisine était parti de l'avanl-veille. Ils ont continué leur pointe, puis sont survenus. Alors, prétextant qu'un homme leur avait tiré dessus à travers la grille du château, tuant l'un d'eux et blessant un autre, ils ont tout enfoncé immédiatement.
« Ils demandaient où était M'"» Lyautey, me raconte le jardinier. Bien sûr qu'ils l'auraient tuée. Madame était partie de l'avant-veille seuFement. Ils ont mis le feu avec leurs pastilles et en moins de rien tout brûlait. Pendant les trois ou quatre premières minutes, ils ont tiré sans interruption des balles dans les persiennes. »
— Avez-vous pu sauver quelque chose de la maison?
— Des objets V après l'arrivée des Prussiens? Rien. Au mois de juillet, le général avait bien écrit qu'il fallait prendre ses précautions. On ne l'a pas cru, on a dit comme ça qu'il annonçait toujours la guerre. Seulement, quand les Prussiens allaient arriver, on a pu déménager des papiers qui étaient dans la cave, et les portraits du grand salon. On nous les garde au musée de Nancy.
Puis, le jardinier, comme il est naturel, revient à son propre cas :
— En même temps qu'ils faisaient tout flamber, ils m'avaient empoigné. Ils me criaient : « Mort 1 mort! » et ils faisaient le geste de me couper le cou. iMa femme me regardait piteusement. Ils m'ont mené devant le chef, qui parlait bien le français. « Vous êtes le premier homme que je vois à Crévic. » « Eh bien, qu'est-ce que vous dites de l'échantillon? » Il n'a pu s'empêcher de sourire. Pendant qu'il me parlait, ses hommes, à coup de baïonnette,
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assassinaient cinq paysans et blessaient une femme. Le jardinier achève de me raconter ses aventures et notamment de quelle manière il a mené chez lui pour leurdonner à boireceux qui devaient le fusiller. « Je leur disais: « As-tu soif'? » Ils me répondaient pas, mais ils comprenaient tout de même. Ils ont bu du vin avec moi, et je me disais : Je ne veux plus m'en aller de chez moi, ils m'y tueront s'il le faut...» Ainsi nous causons, et je crois réentendre toutes les histoires qui circulaient, il y a quarante-cinq ans, dans ces mêmes pays. Quelle constance, qu'elle puissante monotonie dans ces cœurs et dans cet horizon! Plus récemment, il n'y a guère qu'un quart de siècle, quand je visitais ces villages dont j'étais le député, nous y étions préoccupés uniquement de réclamer des fortifications pour Nancy, des mesures sévères contre les espions et une préparation militaire intensive contre l'Allemagne. Et, ce sont encore les mêmes sujets qui sont tout neufs aujourd'hui et qui passionnent mes compatriotes, ils y ajoutent simplement le souci trop légitime d'obtenir une réparation intégrale des ruines qu'on n'a pas su leur éviter.
La nuit descendait avec lenteur. Il faisait un calme profond sur tout le village. Seul un avion bourdonnait dans le ciel, faisant la police autour de Nancy. Parfois le vent apportait la voix grave du canon qui roulait derrière l'horizon. Je regardais à l'extrémité du parc, derrière l'étang, un petit kiosque où le général m'avait jadis conduit avec satisfaction, et qui demeure son seul toit dans son village d'enfance. Mais au terme de cette journée passée parmi les tertres funèbres et les décombres, ce que j'éprouvais, c'était moins de la douleur
qu'une ardente et puissante sympathie pour ces vaillants et une pleine confiance dansl'efïicacité de leur sacrifice. Je me répétais : Ici tout est ruines, mais sans une seule ruine morale'.
D. — Au col de la Chipotte.
Le village dmis la forêt.
J'étais allé à l'improviste, en Lorraine, dans ma
i. 18 avril 1916. — ...Permettez-moi de vous exprimer en toute simplicité et liberté les regrets que m'inspirent vos articles récents ou plus anciens où vous faites mention de nos pauvres villages en ruines. J'y constate un oubli involontaire sans doute, mais à peu près constant, de l'un d'entre euï, le plus éprouvé de toute la région. Plus, en effet, que les lieux (|ue vous citiez, Haraucourl, Cbanipcnoux et Crévic, Rémérévrlle a eu les tristes privilèges de souffrir, puisque sur 124 maisons, 13 seulement ont été épargnées dans l'iucendie mis à la main, et encore dans quel état ont-elles été retrouvées I Dans quelles conditions misérables se logent les quelques habitants auxquels l'exil a semblé trop pénible I M. le Préfet aurait déclaré, parait-il, que nous étions au rang des localités les plus maltraitées, Noraény, Gerbéviller, Vitrimont. Les victimes n'ont pas non plus fait défaut, puisque deux vieillards ont été probablement fusillés, que les ossements de deux autres sont encore dans les décombres, sous lesquels on a retiré, au bout de deux mois au plus les restes d'un troisième. Je passe sous silence ceux et celles, trop nombreux, qui n'ont pu survivre aux souffrances et aux émotions.
Je ne voudrais pas que vous puissiez vous méprendre sur le sentiment qui m'inspire cette lettre, n'y voyez pas, je vous prie, un désir vaniteux de publicité, hélas ! je comprends plus que jamais la valeur du proverbe : ■■ Heureux les villages qui n'ont pas d'histoires ", et je voudrais de grand cœur qu'on no parle pas de nous et que ces terribles épreuves nous aient été épargnées. Mais ce silence attriste la population, et bien des l'ois j'ai entendu cette plainte : « On ne sait pas que nous existons. '> Puisque donc la sympathie qu'on leur témoigne est pour les malheureux une consolation, je ne voudrais pas que mes paroissiens soient privés de la vôtre, non plus que de celle de la France, pour laquelle nous avons tant souffert... » (V. Denis.) Notre ami Berlet a écrit la plus belle et la plus vraie histoire de Iiém''réville pendant la yuerre.
petite maison an bord de la Moselle, demander à déjeuner aux officiers qui me font l'honneur et le plaisir d'être mes hôtes... Bien qu'il y ait si peu de jours de cette visite, elle m'apparaît déjà comme un souvenir à demi rêvé. Cela me semble une bizarre combinaison de songes, ces chambres, ces jardins, ces fleurs, ce soleil, tout ce décor familier, et puis ces figures étrangères qui avaient là leurs habitudes. Etais-je un mort, un revenant qui vient avec sympathie regarder des inconnus, ses héritiers ? La grande lumière de ce plein midi auprès de la rivière enveloppe les images que je rapporte, comme eussent fait les vapeur.s du soir sur une prairie.
En quittant mes hôtes, je suis allé me promener au-dessus de Rambervillers, dans les bois du col de la Chipotte, dans les bois où l'on s'est effroyablement battu, où tant de braves gens se sont faits tuer par milliers, au mois d'août et septembre, pour que les Prussiens ne passent pas la Moselle. La journée était magnifique, le site, à son ordinaire, d'une gravité austère. C'est dans ce col qu'en venant de la plaine on aperçoit pour la première fois le sapin qui annonce les Vosges, et que, çà et là, commencent à percer des roches aux saillies anguleuses. Mais aujourd'hui, je vois au loin, sous les sapins, des tranchées, des abris, des tombes et des croix de bois.
Je n'ai personne pour m'expliquer la sanglante bataille dont les survivants parlent avec une expression si grave, et nul récit n'en a été publié. La route bordée de forêts est déserte. A un instant, nous rencontrons une voiture vide, dont le cheval est attaché à l'ombre, et plus loin dans les taillis
on aperçoit des gens qui prient. Quel silence partout et quelle solitude ! Jadis, en traversant ces calmes retraites, je n'y goûtais rien que la paix, l'éloignement de tout souci, et les voilà pour jamais pleines d'angoisse. J'éprouve douloureusement notre impuissance à reconnaître tant de sacrifices qui furent ici, durant vingt jours de bataille acharnée, prodigués pour nous. Et le souvenir me revient d'une lettre anonyme émouvante que j'ai reçue, datée d'Epinal. évidemment écrite par le père d'un des héros enterré dans ces terres.
« Monsieur, me disait-elle, nous ne pouvons que vous féliciter des nombreu.x articles que vous publiez pour faire accepter votre idée d'une Croi.x de guerre. Toutefois, beaucoup de pères de famille pensent comme moi au.\ nombreux soldats tombés, au mois d'août, entre le Donon et Rambervillers. Qu'ont-ils connu, en fait de gloire, les régiments anéantis là, tels qne le 17°, le 149% le 152°, reformés jusqu'à six fois ainsi que nos bataillons de chasseur»^ Telle de nos communes de deux mille âmes comptent vingt morts et dix disparus qui ne sont pas prisonniers. Telle autre de sept mille âmes, quarante-cinq morts et une vingtaine de disparus pas moins morts. Tout cela en trois semaines.
« Or savez-vous combien ont perdu ces mômes communes depuis les batailles de la Marne, le Nord et autres, depuis cinq mois? La première n'en a pas perdu et la seconde a perdu un adjudant-chef. Faites la différence entre les pertes dans un délai de trois à quatre semaines au début, c'est-à-dire en Lorraine et Vosges, et celles de cinq mois, et vous verrez où sont les véritables héros. Ceux tombés
parici ont tenu pendant un combat de trois semaines à Rambervillers (en nous préservant de l'invasion), de Thiaville au Col de la Ghipotte, la presse n'en a jamais parlé, loin de les citer à l'ordre de l'armée ou pour la Croix de guerre. Ceux-ci se contenteraient d'une croix de bois sur leur tombe qui permettrait aux pauvres parents de trouver leurs chers morts. Et vous savez qu'ils sont sept mille environ, de Thiaville à la Ghipotte, enterrés, la plupart à fleur de terre.
« Croyez-vous que ceux-là n'auraient pas mérité une citation ou la Croix de guerre ? Vous paraissez imiter en cela nos chefs industriels de la région qui réservent toutes leurs faveurs, aux nouveaux arrivants, aux dépens de leurs vieux serviteurs qui ont collaboré à la prospérité de leur établissement depais sa fondation.
« Voilà, Monsieur Barrés, à peu près, la réflexion que beaucoup de nos compatriotes, pères de famille malheureux, font avec moi et comptent voir votre appréciation dans un de vos prochains numéros. »
Plainte obscure, trop juste dans son fond, exprimée avec la saine rudesse des vrais Vosgiens ! Gris d'une douleur que je médite en cheminant le long de l'étroite vallée sanglante!
A mi-chemin de Raon-1'Etape, au heu où la nouvelle route rectifie l'ancienne, nous avons pris à gauche un chemin d'exploitation forestière, boueux, raviné, plus sombre. Les sapins, de plus en plus nombreux, y mettent une teinte funèbre. Les oiseaux se taisaient. Nous suivions des tranchées, allemandes à notre droite, françaises à notre gauche, comme l'opposition de leur talus l'indi-
quait. et par endroit distantes à peine de quelques mètres.
Rien qui puisse donner une idée plus farouche de la guerre. Dans une bataille sous bois, on en arrive trôs vite au corps à corps, soit à cause de la nature du sol,, soit à cause de l'horizon très court. Que durent être ces journées d'août et leurs nuits pleines de moustiques, succédant aux chaleurs terribles, ces nuits lugubres où les épouvantes chimériques qui peuplent les forêts dans lobscurité faisaient place à des rampements mystérieux, à des assauts de tout lenfer déchaîné !
Soudain le bois s'arrête, la vue se découvre ; on tombe dans une clairière cultivée, où respire un grand village, assis dans ses prairies fraîches et bien encadrées par les bois. C'est Sainte-Barbe. Ses I-'ommiers en fleurs et ses maisons démantelées liiir la bataille, semblent un chant de printemps croisé par un chant d'hiver. Comme nous y touchions, une petite fille aux pieds nus s'est jetée hors de la route dans les champs et s'est mise à crier : « Une auto, une auto ! » Qu'a donc cette petite épouvantée?
Nous étions descendus de voiture et nous allions à pied pour mieux voir. Par une fenêtre ouverte, mon regard tomba sur un autel chargé de fleurs et de flambeaux qui brillaient doucement. Je m'approchai.
— Vous regardez notre messe? me dit une vieille paysanne.
Nous causons. L'église sest écroulée sous les obus et l'on a dressé dans cette chambre une chapelle provisoire, au milieu de maisons en ruines. Est-ce la jolie- heure du soir, est-ce cette antique
pensée d'espérance qui luit ? II y a sur tout ce désastre un air de convalescence, et ce village semble uii grand blessé à ses premières heures de sortie, encore tout frémissant.
Mais qui recommence donc à crier de terreur? C'est encore la petite fille. Notre auto arrêtée à l'entrée du village, pour nous rejoindre, a fait cent mètres paisiblement au tour de roue, et voilà cette enfant qui court à droite, à gauche, comme un oiseau se débat sous la main.
— Mais qu'a-t-elle donc, votre gamine. Madame ?
— Elle a reçu pendant la bataille une balle dans l'épaule. Alors la peur la tient toujours.
Tout en montant la rue demi-écroulée, demibrùlée du village, je cause avec l'enfant et la maman ; celle-ci me dit que la moitié des habitants sont déjà revenus. Ils s'entr'aident, ils se sont logés comme ils ont pu, chez ceux dont les maisons demeurent debout.
— Vous, Madame, êtes partie pendant qu'on se battait?
— Je me suis sauvée sur Baccarat, avec les enfants, cette petite-là et deux autres. Tout était couvert d'Allemands sans interruption. Ils nous arrêtaient, nous interrogeaient. Un grand diableî avec une barbe rousse ma fait signe de venir dans un champ et m'a demandé en très bon français : « Qu'est-ce que vous pensez de Jaurès? » J'ai dit comme ça : « C'est peut-être un de nos ministres? Je ne le connais pas. — Vous ne lisez pas les journaux ? — Je ne les lis pas. — Et pourquoi ? — J'ai des enfants ; je n'ai pas le temps. »
Quelle tempête ! ces innocentes créatures, ces femmes, ces enfants envolés de leurs humbles mai-
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sons comme des perdreaux de leurs sillons, couraient les champs, les bois, à travers l'immense l'usillade, mangeaient une fois à la gamelle française, une autre fois à la gamelle boche...
— Personne n'est resté au village?
— Mais si, tout de môme, quelques-uns. 11 y a la Sidonie.
— Allons chez la Sidonie.
Elle est en société dans sa maison intacte, et tous l'approuvant ou la rectifiant, elle me fait son récit :
« Les Allemands sont arrivés à Sainte Barbe le -j août. J'étais à notre cuisine avec des émigrés, je suis montée au grenier et j'ai vu toutes les maisons qui brillaient, l'église et la Mairie aussi. Je suis redescendue dans ma cuisine où vous êtes. Les .\llemands entraient à chaque minute chez nous; ils parlaient furieusement, et quand ils nous voyaient en rond, ils disaient : « C'est bien ». Mais au soir, un vieux du village entra et me dit : « Sauvonsnous. Les voici qui viennent le revolver sous le menton ». Alors nous sommes allés coucher dans la forêt. Il y en avait partout. La bataille ne cessait l)as. Nous sommes revenus au petit jour. Un grand Allemand s'est dirigé sur nous. Je me suis fâchée, parce qu'ils avaient mis dans mon lit, partout, du fumier et pis. J'ai dit : « Vous deviez vous servir, mais pas faire ces saletés ».
« Un autre Allemand s'est dirigé sur nous et nous a dit : « Mesdames, ce quartier-ci restera ». H y en avait 8Û.U00, paralt-il, à Raon, h Baccarat, partout. La terre en était couverte. Les Français étaient en face, les Allemands derrière : les obus se croisaient dans l'air. C'était ici, ;'\ Sainte-Barbo, le centre de la
bataille. Ils ont bu d'abord le vin et puis l'eau-devie. Ils ont mangé le beurre à la cuiller. Cela a duré jusqu'au 11 septembre. Nous avons été des jours sans manger, seulement des pommes de terre. Et quand elles étaient cuites, ils nous les prenaient encore. Leurs derniers jours, ils nous ont tenus prisonniers. Nous ne savons pas pourquoi. Ils disaient que nous avions brisé les fontaines. On avait des bétes à ranger ; nous demandions toujours à sortir. « Il ne faut pas que l'on voit un civil dans la rue, disaient-ils, ou bien il sera fusillé. » Enfin, à quatre heures du matin, le 11 septembre, ils sont partis.
« Ce soir-là, tout d'un coup, j'ai dit : « Mon Dieu, voilà nos soldats ! » Ils étaient deux qui marchaient le long des maisons. J'ai dit : « Comment que vovis arrivez seulement? — Nous Ji'avons pas pu venir plus tôt, Madame, qu'il m'a dit bien poliment. »
...Je quitte ces gens si courageux et si vrais pour continuer le tour de Sainte-Barbe, devenu trop vaste pour son petit peuple. Tous ces villages lorrains, sept mois après leur désastre, et sous ce premier printemps, me donnent l'impression d'un blessé de la guerre qui fait sa première sortie dans ses vêtements devenus trop larges. Peu de toits fument au milieu de ces espaces effondrés. A tous instants une suite de trous, quatre maisons gisent à terre. Cela serre le cœur, mais ces ruines forment de grands reposoirs pour l'imagination. Le prosaïsme a été chassé de ces lieux, où il croyait avoir son royaume.
Mais qu'est-ce que ces rires et ce rassemblement de jeunesse 1 Une vingtaine de petites et de grandes filles sont groupées devant une fenêtre, sur l'appui
de laquelle reposent des douzaines de petits drapeaux et des corbeilles de pervenches qu'elles se partagent.
— Kh ! Mesdemoiselles, qu'allcz-vous donc faire ?
— Nous allons décorer les tombes des soldats.
Où vont nos amoureuses ?
Elles vont aux tombeaux.
dit à peu près la ronde populaire. Au sortir de ces portes sombres de la mort, que c'est divin, ces enfants, ces pervenches, ces rires, tout ce cortège de la jeune espérance !