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Au Cul de la Chipottc

Le musée de la bataille.

Sur la porte du presbytère, il y avait une pancarte écrite, à la main, soigneusement, et qui disait :

« Le curé de Ménil invile ses chers soldats... Il les attend et aime à se dire leur ami tout dévoué ».

Ce charmant appel éclate, brille, comme un fanal d'amitié au milieu du champ de bataille, et en même temps qu'il exprime bien la fraternité de nos villages vosgiens pour nos soldats, il complète la bonne idée que je me faisais de M. le curé de Ménilsur-Belvilte. C'est lui que les jeunes filles que j'ai vues, au col de la Chipotte, en train de mettre des pervenches et des petits drapeaux sur les tombes des soldats, m'ont nommé comme leur inspirateur, et je viens à sa cure pour le féliciter.

Une vieille femme m'a ouvert :

— M. le curé est absent; il est parti dès le matin.

à pied pour Rambervillers. Mais sûrement qu'il va bientôt rentrer? Quatre heures ont déjà sonné. En l'attendant, vous regarderez le musée.

Va pour le musée ! Me voici dans une chambre où il y a un autel dont les murs sont couverts de sabres, de baïonnettes, d'obus, de clairons brisés, toutes les reliques françaises et allemandes du champ de bataille disposées avec un soin extraordinaire et mêlées d'inscriptions à la gloire de Dieu et des soldats. Par la fenêtre, je vois les vieu.x noyers poussés dans le sol de l'ancien cimetière et qui ombragent les ruines de l'église. Ils ont résisté à l'incendie et à la mitraille. Pays de grands bois et de grands sentiments. Ici les arbres et les hommes naissent pleins de sève et le cœur solide.

Mais voici celui que j'attends. Il sait ma présence, il accourt ; on se serre les mains, on se regarde. Ce n'est pas une figure des villes, une de ces figures pâles sur lesquelles il y aurait à déchiffrer, comme sur un palimpseste, plusieurs épaisseurs de pensées qui se recouvrent ; c'est un large visage vosgien, bien charpenté, bien coloré, bien franc, de cultivateur, de soldat et de prêtre. Visiblement, le curé de Ménil est content de me voir, comme moi de connaître celui qui met des fleurs sur les tombes dans la forêt.

Et soudain, devant son autel, tout d'un trait et d'une voi.x chaude, il improvise une superbe prière, où il nomme et célèbre les soldats morts au champ d'honneur et qu'il a soignés dans cette même pièce. Puis s'asseyant :

— Dans cette chambre, vous comprenez, on ne pouvait pas recommencer la vie ordinaire. C'était

mon ambulance. Nos martyrs y avaient souffert pour la patrie. Alors j'ai dédié à Dieu et à leur gloire cette pauvre pièce sancliGée par eux, et> jusqu'à nouvel ordre, elle remplacera mon église ? Après la victoire, c'est-à-dire demain, quand Dieu retournera dans son église rebâtie, il y aura encore ici quelque chose de noble, ce sera le musée des héros du col de la Chipolte.

Et le voilà' qui commence d'une voi.\ forte et rapide à m'expliqucr l'origine de chacun des « numéros » de son musée, en même temps que la valeur symbolique de leur arrangement. Pourquoi a-t-il placé le crucifix de son ambulance au milieu d'un cercle de baïonnettes '1 Pour rappeler que c'est par la douleur que la plus haute élévation se conquiert. Il va, il va, mais moi je ne suis guère mystique et encore moins collectionneur.

— Dites-moi, monsieur le curé, que faisiez-vous pendant la bataille ? Vos paroissiens ont-ils beaucoup soRiffert ? Expliquez-moi les services que vous rendez aux morts.

Mon hôte n'aime pas à parler de lui-même. Voici pourtant, sauf erreur de ma part, les détails que j'ai pu obtenir de sa complaisance.

« Le 2.5 août, à S heures du matin, nous avons reçu les premiers obus allemands. Ils tombèrent très serrés jusqu'au soir vers les cinq heures, faisant parmi nos troupes de nombreux morts et blessés. Sept familles du village (je dois vous citer entre autres la famille Joseph Didier et M»»» Henry) avaient disposé en ambulance leurs maisons. On y recueillait aussi vite que possible nos héros. A 5 heures, l'église prit feu. A 6 heures et demie, nos troupes s'étant retirées sur Rambervillers, la riposte fran-

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çaise si; tut et des milliers d'Allemands se précipitèrent dans le village.

« Ils me laissèrent en liberté sur ma parole de maintenir le calme chez mes paroissiens. Les flammes entouraient le clocher : j'amenai la pompe à incendie et cherchai à noyer d'eau le brasier, mais j"étais quasi-seul ; je dus y renoncer et m'occuper à sauver les objets de la sacristie et des autels. J'y parvins à grand'peine, au milieu des flammes excitées par les courants d'air des portes et des fenêtres brisées. Je me remis à chercher les blessés. Et vers quatre heures du matin, les cloches tombèrent avec un fracas épouvantable.

« La journée du lendemain 26 fut affreuse ; les deux artilleries se bombardaient. Le 27, de grand matin, quelques hommes et moi nous creusions une tombe au cimetière pour y placer les morts, quand un officier allemand survint et nous commanda d'aller dans les champs au nord-est de Baccarat pour y voir les blessés. Il nous accompagna et il m'annonçait très haut par ces deux mots : « Camarades ! secours ! w Alors de partout, des sillons et des buissons, les têtes se soulevaient et des appels, combien touchants, me venaient, m'entraînaient, si bien qu'à mon insu, après quelque temps je me trouvai seul en face des tranchées allemandes. Alors en sortirent des cris, des injures : « Bandez-lui « les yeux ! Empoignez-le 1 »

« On m'empoigna, on me conduisit vers Baccarat, auprès d'un général, le prince François de Bavière. Je me présentai comme le curé d'un village paisible, pouvant se faire comprendre en allemand, et disposé à être l'aumônier de tous les blessés sans distinction.

i( Le prince fut courtois et me donna rautorisatlon do continuer ma visite du champ de bataille. Je dus traverser de nouveau les lignes allemandes, mais, cette fois, sans qu'on m'interpcHAf, et je pus voir leurs tranchées remplies de troupe. Je retrouvai nos blessés et les voitures du village qui nous avaient rejoints. Nous chargeâmes de notre mieux les pauvres martyrs, et moi j'en mis un sur une brouette que je poussai avec précaution. En route pour Ménil !

« Mais voilà que nous croisons des sentinelles allemandes qui espionnent et reculent en rampant Qu'est-ce que cette mar.tLMivre? Je le comprends (|uand, k Ménil même, nous nous heurtons contre des hommes à nous, des chasseurs alpins du 54». Us s'avançaient gaiement. « Halte! mes enfants, je a leur dis. Vous ne les connaissez pas! Ils sont u dans des tranchées, tous serrés par milliers, à « quelques cents mètres ! »

« Ces mots, mes gestes ont suffi. Nos braves amis ont compris qu'ils allaient être encerclés. Ils prennent sur leur droite et sont sauvés... Trois semaines plus tard, leur commandant vint me serrer la main et me dire que mon geste lui avait sauvé les deux tiers de son bataillon et, de plus, avait permis à l'artillerie de savoir et de faire de bonnes choses.

« Oui, mais j'avais été compris aussi ou deviné de l'autre cùté, et trois jours après, quand Ménil ardemment disputé tomba sous la botte allemande, je vis arriver chez moi comme une trombe une bande d'entre eux conduits par un sous-lieutenant. Ils avaient l'ordre de me conduire auprès du général de division à Baccarat.

(( Je n"eus pas le temps de me vêtir un peu plus proprement. A quoi bon d'ailleurs? L'âme était propre, c'est l'essentiel. Tout de même, je ne me rendais pas sans me débattre. Durant la bataille, tant qu'on se disputait le village, souvent les majors et les officiers allemands qui entraient dans mon presbytère et qui me voyaient soigner leurs blessés avec les nôtres, m'avaient fait force saluts et compliments. « C'est joli ce que vous faites-là. « Vous brave, admirable, pas peur de la mort; bon « pour tous... » Je demandai à parler à un d'eux : « Pourquoi suis-je inquiété?

— Trahison de nos positions. » Je partis entre deux soldats, baïonnette au canon et accompagné de ma gouvernante. Expliquez-moi Tintérèt de s'en prendre aussi à une vieille femme? Nous avions neuf kilomètres de chemin à faire à pied, dans la nuit tombante, et nous étions harassés de fatigue à cause de toutes nos nuits passées à soigner nos chers blessés.

« A Baccarat, le ministre de la Justice ne me fit pas attendre. Il me reçut de nuit et me fit voir une dénonciation en règle. Un de mes paroissiens, que le canon avait troublé et qui s'était réfugié dans mon presbytère, venait d'écrire ce qu'il m'avait entendu raconter à nos chers blessés, à mon retour des tranchées. Il m'accusait d'avoir rencontré et averti les chasseurs alpins.

« Je fis appel au témoignage des majors allemands qui m'avaient félicité à Ménil, et puis j'affirmai la folie de mon dénonciateur. Nous fûmes confrontés. Il s'était mis en grande tenue, chapeau haut de forme, et, honteux de me voir, il balbutia des mots insensés. « Vous voyez bien qu'il est fou », disais-je.

LA LOItHAINE EN MAI 1915 113

Kt loul d'un coup le ininisire do la Justice cnira dans celte vue, parce que l'autre accusait les Allemands de lui avoir volé un billet de mille francs. Ceci était providentiel pour moi. On me laissa partir. .Mais puisque j'étais innocent, je réclamai de revenir i!ans une auto. Un des majors qui avait déposé en ma faveur me reconduisit. Nos blessés et mes [■aroissiens furent bien étonnés quand je réapparus au petit jour!

Le lendemain, c'était le :2S août, j'eus le bonheur d'arrêter les incendies qui dévastaient toujours notre village. On m'avait amené un capitaine allemand grièvement blessé. Je le soignai. Leurs majors vinrent le panser, puis s'en allèrent, et de nouveau je me trouvai seul avec lui. je lui versai un excellent vin blanc. Au soir, il m'affirma sa vive ."-ympa'hie : « Moi aimé bien vous, me disait-il. Moi

I esterai toujours avec vous. — Kh bien ! capitaine, -1 je vous rends service, certainement, vous, me rendriez la pareille? — la ! la! » Alors je lui dis en i;i:vrant la fenêtre et en lui montrant les pauvres maisons qui brillaient : « Pourquoi ces feux ? En quoi ces incendies servent-ils volreaction militaire ? »

II me dit d'appeler sur-le-champ, devant moi, donna des ordres.

« On accepta de relâcher les otages et que je fusse le garant de tous, et trois fois encore on m'emmena, mais le capitaine que je soignais ne voulait pas me perdre... »

Ainsi M. le curé Collé me raconte ses aventures avec les Allemands parce que je les lui demande, i'ourtant il préfère parler de nos blessés, ù nous.

'< Chaque jour, à plusieurs reprises, je les visitais lans les ambulances, et chacune de mes visites

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