BAurits
114 LA LORliAINE DÉVASTKE
était une vraie joie pour eux et pour moi. Je les exhortais à souffrir pour la rançon de la Patrie, tout en les servant dans toutes les circonstances. Je prenais leurs noms, leurs adresses pour écrire à leurs familles, lis me disaient à l'occasion leur reconnaissance éternelle ! C'était sublime d'être prêtre durant ces dix-neuf jours et ces dix-huit nuits !
« Les Allemands sont partis le 12 septembre. Dès le 13, je me mis à visiter le champ de bataille de mes cinq communes : Ménil-sur-Bellevitte, Sainte- Barbe, Nononcourt, Anglemont et Bazien. Je recueillais les testaments, les lettres, les couteaux, les livrets de Caisse d'Epargne, tous les souvenirs qui peuvent un peu consoler les familles. Je commençais les identifications dès ce moment. Cela se fit mieux encore, en novembre, quand les ambulances arrivèrent. J'étais au bord des tranchées, mon registre auprès de moi, un rouleau de fils de laiton à la main ; je numérotais chaque tombe et j'inscrivais immédiatement les noms. C'est ainsi que les familles peuvent être rassurées? Elles me verront, moi qui ai vu les leurs. Je leur dis :
« Vous n'étiez pas là, mais comme prêtre, je vous représentais, je me tenais auprès de la fosse, je surveillais et je priais. »
Il fallait partir, il fallait quitter ce curé de Ménilsur-Belvitte, tout pareil à ses collègues, les autres curés vosgicns, qui eurent l'honneur d'être assassinés ou emmenés par les Prussiens. La fin du jour avançait, il m'avait reconduit dehors, sous les grands arbres de son village perdu. Je lui dis :
— C'est très bien, monsieur le curé ou plutôt mon cher ami, tout ce que vous faites.
LA LOHRAINE KN MAI 191S d lli
— Mais non, nie répondit-il, je le fais par un besoin du cœur.
Pour rentrer à Nancy, j'avais encore une longue course. Mais les routes sont désertes durant la guerre et, chose étrange, nullement détruites, nous traversâmes avec rapidité, en ariière de Badonviller et de Blamont, des villages où, sur tous les bancs, se reposaient des jeunes cavaliers de la classe 1915, sortis pour quelques jours des tranchées.
Les derniers rayons de soleil enflammaient de magnifiques couleurs l'Occident et je pensais que jamais la Lorraine n'avait été plus belle.