Le piintorrps qui surgit des miines
Je suis revenu à Gerbéviller, que j'avais vue si tragique, voilà des mois, au lendemain du drame affreux. Quel silence alors, quel hiver sur toutes ces campagnes, de Lunéville à Baccarat, et sur le haut plateau de Moyen, où nous fîmes les obsèques des morts de la bataille !
Aujourd'hui, la nature recommence avec sérénité sa fabrication intensive de fleurs, de parfums et d'oiseaux chanteurs. Les habitants reviennent et veulent à tout pris travailler leurs champs, semés d'obus qui explosent sous le fer de la charrue. Amicalement, ils entraînent avec eux à la culture les soldats qui, sortis la veille des tranchées, cantonnent pour trois jours au milieu d'eux. Ils y emmènent aussi les chevaux du régiment : « Ça leur fait plaisir, les pauvres bêtes, me dit un cultivateur. Ils croient que la paix est revenue. » Et . l'autorité militaire, touchée de celte immense buco-
lique lorraine, consent tant bien que mal à interrompre sur l'arrière les exercices de tir.
Je regarde avec émerveillement cette transformation champêtre, qui s'étend jusqu'auprès des pierres calcinées de Gerbéviller. En octobre, la ville martyre exhalait toute l'horreur d'un lendemain de bataille. Ses ruines sentaient le cadavre. Elle gisait, le regard sombre, les traits ravagés et le front couvert de cendres. Maintenant, contre ses murs écroulés, ses poiriers étalent leurs fleurs intactes. Comment firent-ils pour se préserver du feu? Et sous le soleil, la rivière scintille et court, joyeusement.
Là, près du pont, une laveuse, le premier cire que nous rencontrons dans ce désert de décombres, répond à notre salut, s'interrompt de battre son linge, et commence à nous narrer la bataille, le courage des nôtres et les crimes allemands. Elle parle bien et sans doute en a la réputation, car des gamins de-ci de-là surgissent et l'écoutent, comme la conteuse attitrée des ruines. Elle a tout vu, elle prend à témoin les maisons, les prairies et les bois, et soudain, mêlant des pleurs à son récit, elle se trouve avoir dans la main l'offrande de notre petite société.
Un peu plus loin, nous sommes assis dans l'ombre étroite d'un pan de mur pour contempler la longue et silencieuse enfilade de cette Pompéi lorraine, quand nous apercevons une caravane d'Américains, arrêtée, elle aussi, devant la pauvre laveuse. De loin, ainsi agenouillée, cette paysanne semble un modèle pour les vieux « ymagiers » qui sculptaient des figures de Stabat. Elle parle, parle, ils hochent la tète et s'apitoient. Les voici qui se con-
cortent. Parfailemenf, la main à la poche. Bravo, ma compatriote! A qui donc ressemble-t-elle'? Ah ! je sais, je lai vue éternellement dans les romans campagnards. C'est elle ou tout au moins son frère qui organise la fameuse pêche à la loutre, aux premiC:res pages des Paysajis de Balzac ; c'est elle encore qui fait l'éloge de la ville d'eau dans je ne sais quel roman de Maupassant. Ici celte humble profiteuse des ruines fournit une grande leçon. A son auditoire de tout âge. elle enseigne qu'il faut accepter le martyre ou s'arranger pour éire plus fort que les gens d'outre-Rhin.
Mais de grands cris éclatent. Les gamins nous rejoignent. Comme ils sont gais ! Je leur parle des Boches qui n'éveillent que leurs rires de mépris. Les images des journées héroïques les enveloppent à jamais. Et tout en suivant le chemin qui mène chez la sœur Julie, je les écoute et j'admire que le fond de leur être soit maintenant constitué par les faits d'août et septembre rjl4. Le feu des incendies est devenu pour eux une flamme de vie.
Nous voici chez la religieuse dont la conduite exemplaire fut mise à l'ordre de l'armée'.
— Bonjour, ma Sœur.
— Ah ! monsieur Barrés ; pensez-vous à notre
1. Ordre général n" 71. « Le Général commandant la deuxième armée cite à l'ordre du jour de l'armée ; M°"^' [ligard (sœur Julie). Collet, Rémy, Maillard, Rikler et Gardener, religieuses de l'ordre de Saint-Charles de Nancy, qui ont, depuis le 24 août, sous un feu incessant et niiurlner, donné, dans leur établissement de Gerbéviller, asile à environ 1.000 blessés, en leur assurant la subsistance et les soins les plus dévoués, alors que la population civile avait complètement abandonné le village. Le personnel a, en outre, accueilli chaque jour de très norabrcui soldats de passage auxquels il a servi les aliments nécessaires. »
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église? Venez que je vous la moatre. Pour cinq mille francs, on pourrait l'étayer et durer ainsi jusqu'au jour où le Gouvernement voudra bien la reconstruire. Mais si personne n'intervient, tout va s'écrouler avec le premier orage.
Elle me mène dans la haute ruine, sous la voûte crevée par les obus, et la, devant le tabernacle qu'ils ont méthodiquement fusillé, auprès du Christ, dont les pieds sont rompus à coups de crosse, parmi les bancs brisés et les vitraux émiettés à terre, la noble femme veut bien faire à mes amis qui l'en prient l'histoire de son ambulance.
Je ne vous redirai pas des épisodes universellement célébrés. Ah! si vous l'entendiez, elle-même, faisant son rapport, en termes précis, droite comme un soldat du ciel et de la France, sans une nuance de sensiblerie ! Elle parle aussi bien qu'un procèsverbal, toute vraie et toute simple, et soudain s'interrompt.
Qu'est-ce donc ? Un gamin s'est approché et planté à deux pas, les mains dans ses poches, sereinement, d'une oreille attentive, bouche bée, il suit le beau récit, comme en bas, près de la lavandière.
— Ah ! dit la sœur, est-ce joli d'écouter sans être appelé? Yeux-tu bien vite aller voir là-bas si j'y suis.
Je le retiens par la main.
— Eh ! ma Sœur, c'est un gentil garçon, qui aime entendre comment vous avez traité les Boches.
— Oui un gentil garçon, mais pour cela précisément, il mérite d'être bien élevé. Les Français doivent avoir une meilleure éducation que les Prussiens.
Rien à répondre, voilà un enfant qui n'a plus
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giiÎTC ni de toit ni de pain, mais grâce à la sœur Julie il saura les bonnes manières. Elle civilise dans les ruines. Ah! ma sœur, vous demandez que l'on vous aide à reconstruire votre église, mais tout Gerbéviller n"est-il pas devenu une sainte école, et dans le moment où la voûte s'effondra, la ville entière, ce me semble, s'est transformée en sanctuaire à ciel ouvert.
... Je ne sais rien de beau comme ces jours de juin, où la nature en étendant ses bras de verdure sur les ruines semble dire : « Elles sont à moi », et se rencontre avec les deux bras de la croix relevée par les femmes, je veux dire avec les leçons de la souffrance donnée par ces Gcrbévilloises. Elles ne peuvent pas, la truelle à la main, reconstruire leur ville : il faut bien qu'elles attendent le retour des maris, des filsetdesfrércs, mais infatigablement elles rassemblent les matériaux spirituels, le fécond souvenir des crimes et des vertus.
Quelle Gerbéviller nouvelle du fond de ce désastre va se lever? La vie dans nos villages détruits n'a pas cessé de se mouvoir. Le fruit est tombé à terre, mais du sol l'àme se relève. Ce qui s'était défait se recompose et aspire à fleurir plus beau.