LES VOSGES TRANSFIGURÉES
Victor IIuRO s'est plu à les dénombrer, i)oiir rien, pour le plaisir do faire sonner des syllabes bizarres : « ... Le cavalier vit courir rapidement à sa gauebe les montagnes des Basses- Vosges ; il reconnut successivement à la forme de leurs quatre sommets le Ban-de-la-Roche, le Champ-du-Feu. le Climont et rUngersberg. Un moment après, il était dans les Hautes-Vosges. En moins d'un quart d'beure, son cheval eut traversé le Giromagny, le Rotabac, le Sultz. le Barenkopf, le Gresson, le Bressoir, le llaut-de-IIonce. le mont de Lusse, la Téte-de-rOurs, le grand Donon et le grand Ventron. Ces vastes cimes lui apparaissaient pêle-mêle dans les ténèbres, sans ordre et sans lien... »
Notre officier y met de l'ordre et un lien. Son récit de la chasse héroïque menée par nos chasseurs à travers ces montagnes nous montre lenchalnement de toutes nos offensives, leur portée d'ensemble, la tâche accomplie, celle qui reste immédiatement à fournir. Des Vosges moyennes, nous dit-il, descendent vers l'Alsace deux vallées principales, deu.x routes : celle de la Weiss. au nord, et celle de la Fecht, au sud, qui franchissent la frontière au col du Bonhomme et à la Schlucht. L'une et l'autre mènent à Colmar: mais avant d'y atteindre, elles sont mises en communication par la route d'Orbey, à Stosswihr et par la route des Trois-Epis, que domine, toutes deux, le Linge.
Voyez le Linge, c'est là-bas ce massif boisé qui barre l'horizon de sa haute muraille. C'est pour le posséder, et pour tenir ainsi sous notre commandement la région que nous avons livré tant de combats terribles.
La préparation en fut admirable. Nous avions pi\
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pousser nos li,^ncs.jiisc|uc sur les contreforts, mais les communications avec l'arrière étaient précaires. Les rares sentiers des Hautes-Chaumes ne pouvaient pas suffire aux concentrations et aux ravitaillements. Aucun village n'offrait de ressources de cantonnement. Il fallut installer des camps et des baraquement pour les hommes et les mulets, des dépôts de munitions et d'outillage, des relais d'ambulances, et en même temps construire sur douze à treize kilomètres une large route franchissant des sommets élevés, utilisant tous les couverts et prolongée par de larges boyaux défilés.
Aux approches du Linge, ces boyaux durent traverser une vallée dénudée et marécageuse où nos travaux s'effondraient continuellement. Nous y étions en outre exposés à des feux d'enfilade qui rendaient la circulation impossible de jour. Les bois épais qui couvrent les pentes du Linge empêchaient nos observateurs d'apprécier l'effet de destruction obtenu par nos bombardements préparatoires. Vers les sommets, ils apercevaient à travers les rares éclaircies un chaos de rochers, des éboulis de blocs. Sur une vaste étendue, entre le Schratzmiinnelle et le Barrenkopf, le terrain était dénudé, et les Allemands avaient profité de tous les abris environnants, de tous les flanquements, pour aménager cette clairière d'une telle manière qu'ils la proclamaient inabordable.
La première attaque eut lieu le 20 juillet. Le 22 août, nos chasseurs et l'infanterie qui les appuyait s'installèrent sur la position conquise. Après un mois de combats terribles, l'objectif visé était atteint. Nos chasseurs apercevaient maintenant toute proche la vallée de Munster, la plaine d'Alsace, Colmar. Et
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siirluul nous avions impose noire supériorilr. à l'adversaire. Nous avions brisé sei)t brigades allemandes sur les positions où elles s"élaienl concentrées. L'ennemi se reconnaissait dominé.
Tout cela, je le dis moins bien que les documents olliciels auxquels je m'assujettis et que je transcris par lambeaux. Il eilt fallu que vous entendissiez notre guide et que vous subissiez ce que les lieux, la saison, l'heure du soir ajoutaient de puissance à son récit. Le -'2 juillet, le jeu des relèves avait mis en tète de l'assaut les jeunes soldats de la classe lo qui prenaient part pour la première fois à un véritable combat. Le général commandant l'attaque a dit qu'à voir la furie avec laquelle ils s'élancèrent sous le 'feu il eut un frisson d'orgueil. D'un bond, ils franchirent les tranchées ennemies, marchant littéralement, dit un texte officiel, sur les Allemands qui les occupaient. Us atteignirent les crêtes et dans leur élan les dépassèrent, au lieu de procéder méthodiquement à une mise hors d'état de nuire des défenseurs qu'elles abritaient encore. Cet excès de témérité ne laissa pas à d'autres vagues d'assaut le temps de rejoindre nos troupes d'attaque et de les appuyer...
Le 29 juillet, une de nos compagnies atteint lo réseau de fil de fer. Elle s'y maintient sous un feu violent à quelques mètres de la tranchée allemande. Le capitaine fait passer à son camarade d'une unité voisine ce simple billet : « Suis sur les fils de fer; suis blessé par une balle; nous retranchons sur place. Les Boches ne nous délogerons pas. Vive la France! » Et, en effet, c'est vainement que les Allemands les somment de .se rendre. On les entend qui chantent la Marseillaise dans les faibles
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sillons qu'ils se sont creusés sous la mitraille.
De telles histoires, c'est par centaines qu'on peut les recueillir, et nulle mémoire ne saurait retenir les noms innombrables de leurs héros. C'est au Linge qu'est tombé le vaillant fils de notre ami Galli, en se portant au secours d'un camarade blessé. J'ai sur ma table le billet de mort de l'un d'eux, Pierre Logerot. aspirant aux chasseurs alpins, tombé dans les Vosges, à l'âge de vingt et un an. Voici les dernières notes de cet enfant, qui était en même temps un noble et charmant esprit que j'avais pu apprécier : « Je ne veux pas manquer, écrivait-il, au rendez-vous que la Mort m'a peut-être donné en Haute-Alsace. Si vraiment je la trouve, il n'y aura rien autre chose qu'une pauvre croix de plus au coin d'un champ d'Alsace ».
Ces croix de bois et les faits surhumains qu'elles commémorent rendent les montagnes des Vosges méconnaissables. Tout restant le même, tout y est changé, transfiguré. Jusqu'alors nous jouissions de leur paisible majesté, sans y être distrait par aucun détail, ni arraché à l'impression d'ensemble. C'était chaque année, au moment des vacances, comme si nous venions nous reposer dans un rêve hors du temps. Elles nous délivraient de nos soucis et de nos pensées personnelles, et à la manière d'une grande composition musicale nous soustrayaient au monde des querelles et de l'égoïsme, pour nous introduire dans le règne de la Nature. Mais aujourd'hui, c'est dans un monde supérieur encore qu'elles nous élèvent. La mort vient d'y ranimer la vie. Ces montagnes, hier immobiles, insensibles, sont pleines d'âme. Derrière la nature invisible, on entend palpiter le monde héroïque : l'ivresse
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cntliousiasle du dévoiiemcnl. le mépris do la mort, l'invincible espérance.
Depuis ce Hohiieck battu de la pluie, tandis que le brouillard du soir achève de recouvrir les montagnes et que les dernières canonnades s'échangent entre les deux partis toujours invisibles sous les bois, une émotion solennelle flotte dans l'air. Chacun comprend que nous nous trouvons dans un temple immense où l'élite souffre pour la multitude et fait le sacrilice de sa vie. Ce massif funeste du Linge qui achève de disparaître dans le brouillard, c'est la pierre île l'niitel, le calvaire.