‹ La Lorraine dévastéeChapitre 29 sur 37 · CHAPITHE X DANS LE VILLAGE RECONQUIS DE LORRAINE · texte numérisé non relu

CHAPITHE X DANS LE VILLAGE RECONQUIS DE LORRAINE

11 novembre 19io.

Savez-vous que nous occupons un coin de la Lorraine annexée? On n'en parle guère; il ne joue pas de rôle pour l'instant dans les opérations militaires, mais comme l'imagination s'attache à ce premier-né de nos armes, à ces prémices de la victoire !

Depuis le somme-t de Mousson, au-dessus de la Moselle, il y a quelques semaines, j'avais pu apercevoir sur l'horizon Metz captive et les deux tours de sa cathédrale qui nous appellent. Hier je suis entré en Lorraine reconqurse, et j'ai passé une fin de journée dans le modeste et charmant village, purifié des Boches, où flotte notre drapeau.

Ajoncourt, au pays de la Seille, à deux pas de cette côte de Delme, sous laquelle tombèrent Guy de Cassagnac et tant de nos braves soldats ! Un ciel triste, l'humidité d'octobre-novembre dans l'Est, et sous ce temps de la Toussaint figurez-vous un pauvre petit village, charmant et froid dans les feuilles mortes. Bien que j'y vienne pour la première fois, je le reconnais, pareil aux autres villages de

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la Seille, tout gris sous leurs toits rouges, entourés lie vergers et qui n'ont guère changé depuis des siècles. Beau pays de la fidélité, pays des ctiônes et du blé, terre grasse et forte où la Seille serpente à pleins bords ou plutôt sommeille, au milieu des roseaux, des peupliers et des saules argentés (juune brise éternelle ébouriffe. Là vit une race adonnée à la guerre et à l'agriculture, ainsi que l'avait déjà définie César, car vous savez que c'est ain.si qu'il faut rétablir le texte où l'on a longtemps voulu lire, dune manière bien déplaisante à mon gré, que nos aïeux les Celtes ne vivaient que pour la res militaris et Vargute loqtii, « pour la guerre et le bien dire ».

En franchissant la petite rivière qui formait hier la frontière, nous entrons à la fois en Lorraine annexée et dans Ajoncourt. Qui dira le sentiment d'émotion éprouvé à fouler au milieu de soldats français le sol de cette Lorraine que nous avons dû mettre en gage aux mains de l'ennemi, il y a quarante-cinq ans. Reprise bien faible encore ! Ce n'est qu'un seuil étroit. L'unique rue que nous suivons nous mènerait très vite et tout droit aux Prussiens, si une barricade ne nous arrêtait aux dernières maisons. Par-dessus la muraille et le réseau de fils de fer, je regarde ces champs si paisibles d'aspect où l'invisible ennemi est enterré à quelques cent mètres devant nous et tiraille avec économie.

Déjà l'ombre descend. Quel silence mortel ! Celui qui commande ici nous invite à faire le tour du propriétaire, et, longeant à l'intérieur le rempart improvisé, nous passons derrière les maisons. Chacune a ses appentis, son jardin de légumes et de

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groseillims, el puis, de-ci de-là, de grandes brèches ouvertes dans ses murs par les projectiles.

Un décor classique, la défense du village. Je regrette bien de ne pouvoir pas vous la décrire en détail, avec ses fils de fer, ses barricades, ses abris, ses boyau.K de communication, toutes ses ressources immédiates et ses attaches rapides avec les plus lointaines forces. Il y a là un extraordinaire mélange de dure vie primitive et de haute science implacable. Les fusils, les mitrailleuses, tous les engins de la guerre voisinent avec les instruments agricoles délaissés, et puis toujours à travers les créneaux notre regard revient aux labours voisins où nul ne pourrait se montrer sans y trouver la mort certaine. Dieu que c'est triste, le soir qui tombe sur les chenevières !

Cette tristesse non plus que le froid ne paraissent pas gêner nos soldats. Ils mangent en plein air et plaisantent. Assis à leurs tables de bois, devant des assiettes, de grandes miches, des bouteilles, il» sont vraiment ces mêmes paysans que Le Nain a représentés dans son tableau du Louvre, mais cette fois habillés en soldats. Ils mangent avec leur couteau, dans un solide abri, moins solide pourtant qu'ils ne sont eux-mêmes, à quelques cent mètres des Boches qu'ils méprisent.

— Et les gens du village? dis-je.

— Au premier jour de la déclaration de guerre, il y en a un, d'ailleurs originaire d'outre-Rhin, qui s'est sauvé chez les Boches. Tous les autres, d'un seul mouvement, sont passés en France.

— Quoi! Tous?

— Tous, sauf trois demoiselles âgées.

— Allons leur faire notre visite !

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Dans une belle maison qu'entoure un jardin de fleurs et do fruits, .M"« Xardei, sans s'émouvoir autrement de connaître ce qui se ])assc en Italie, en Serbie, en Russie, à Conslantinople, nous fait l'éloge des braves défenseurs d'Ajoncourt, et nous montre sa superbe armoire lorraine, que ces idiots de Boches ont défoncée d'un shrapnell. Encore un dégât qu'ils auront i^i régler au moment de la paix 1

La vaillante vieille dame nous raconte que les gens du village, pendant leur demi-siôcle de captivité, ont tout de même eu de la chance. N'ayant pas de cimetière communal, ils se faisaient enterrer au village voisin, ù Arraye, qui est terre française. Ce n'est pas tout : les petits enfants allaient au catéchisme en France. La parole de vie, le repos de la mort leur furent gardés sans souillures. Ileureu.K et noble Ajoncourt !

C'est fini. Rien de plus à voir, à entendre. Nous redescendons en silence, un peu à tAtons, l'unique rue envahie de ténèbres. J'emporte le plus mince livret, mais où se forme une abondante et profonde musique. C'est une chose si vraie, ce village lorrain bien clos et bien armé contre la Germanie, ouvert joyeusement du côté de la France, et qui fait le coup de feu avec orgueil sur le barbare, sur l'homme dune civilisation subalterne. C'est un fait accordé avec l'ordre éternel, et qui met du repos dans l'esprit.

Nos amis les soldats nous ont accompagnés jusqu'au pont sur la Seille, c'est-à-dire jusqu'à la frontière de France.

— Vous devez quelquefois aller à la pèche ? leur (lit l'un (le nous.

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— On n'a pas le loisir; il y a toujours à creuser, à poser des fils de fer ; mais des projectiles tombent de temps à autre Ui-dedans, et ces jours-là nous mangeons du poisson.

Je me souviens avec amour de cette rivière dormante, belle image de l'àme immobile et profonde des villages lorrains.

Au retour de cette excursion, un ami m'a donné à lire quelques lignes étranges et magnifiques d'un pauvre paysan de chez nous qui ne sait pas l'orthographe, mais qui possède dans son cœur un trésor de poésie. Ecoutez comment un illettré de Lenoncourt, petit village piétiné par les batailles d'autour de Nancy, proteste contre l'abandon des morts. Peut-être ai-je tort de ne rien corriger dans la «fantaisie de son écriture, mais c'est par respect pour la vérité d'un accent, qui va émouvoir les familles en deuil :

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