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LA LEÇON FORTIFIANTE DES RUINES

20 septembre 1914.

Je reçois souvent des lettres de Lorraine. Elles m'arrivent avec bien des retards. J'hésite à les employer parce que je crois distinguer que la censure nous interdit de donner les faits avec leurs couleurs et leurs contours nets. Pourtant n'est-ii pas juste et salutaire que chacun de nous se rende compte des souffrances supportées et des efforts fournis pour la cause commune?

Nous assumerions une grande responsabilité, nous autres écrivains, si nous laissions affaiblir le sentiment public de notre pays en lui cachant rien des affronts qu'il subit. Jaurais voulu être autorisé à mener sur tout le territoire une grande enquête, à former une collection des gloires que nous accumulons et des injures que nous subissons. On no m'a pas permis de récolter de visu les faits qui eussent constitué ce profond pourana franco-aile-, mand. Je le regrette. Ce n'est pas assez pour former notre conscience nationale des chocs que nous

M. Uahrès. *

donnent quelques atrocités, choisies entre mille, et des récits fragmentés qu'on nous rapportera de la guerre; si l'on veut avoir un sentiment vrai, profond, durable, il faut le nourrir des spectacles mêmes où l'on voit en action les natures françaises et allemandes.

Je ne distinguerais que des avantages à peindre comment ils piétinent furieusement nos provinces et par exemple à crier qu'on a été, en Lorraine, malheureux et courageux comme aux pires jours de la guerre de Trente ans, où les reîtres d'outre- Rhin, les aïeux de ceux d'aujourd'hui, nous foulaient.

Dans les communiqués, vous avez vu revenir souvent le nom de Gerbéviller. C'est une petite ville agréable, dans le pays de Lunéville. A cette saison, les années heureuses, j'y vais souvent me promener avec mes amis. Je leur fais voir les vieilles fresques, pleines desprit, de la chapelle romane, la Vierge en terre cuite, du xvi« siècle, et puis le château et son parc ravissant. Il n'y a plus de fresques, il n'y a plus de Vierge, il n'y a plus de château, il n'y a plus de Gerbéviller. Il y a eu les Bavarois.

Un témoin m'écrit du milieu des ruines. Ruines effroyables et ruines voulues, me dit-il, car l'incendie allumé volontairement a détruit ce que le canon n'avait pas abattu. De cette petite ville riante, heureuse, accueillante au milieu de ses vergers et de ses jardins fleuris, il ne reste que des pans de murs noircis et déchiquetés par les obus, des décombres sans nom, au-dessus desquels l'église, crevée, éventrée par les projectiles, élève non plus sa croix, mais une sorte de croissant sinistre, formé par les débris de son clocher.

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Quelques rares maisons sont encore deboul avec leurs contrevents arrachés. leurs vitres brisées, leurs façades criblées. A l'intérieur, le pillage des Huns a tout dévasté : meubles éventrés, linge, vêtements, bibelots, souvenirs sont épars sur le sol et piétines au milieu des bouteilles vides et des ordures, tandis que la pluie coule lamentablement cl travers les toits effondrés.

Tout à l'entour, dans les champs, dans les jardins et sur les décombres, gisent les cadavres des deux armées, et puis, des civils, un certain nombre de ces derniers ayant été fusillés par ordre.

Au milieu de ce désert; seule vit encore une maison, un petit hôpital de fortune, occupé par cinq sœurs de Saint-Charles et six aides. Durant l'interminable bataille, elles ont tranquillement contiuné à soigner leurs blessés; personne ne les ravitaillait ; la nuit, elles se glissaient et allaient dénicher, dans les maisons écroulées, des vivres, de la farine, pour leurs blessés Irançais et allemands et pour toute une marmaille en détresse de Gerbevillois. (En voilà qui feront plus tard de fameux soldats, n'est-ce pas?) Le général de Castelnau les a portés à l'ordre du jour de l'Armée. On va les saluer comme des exemples de la suprématie morale de la patrie. Un de leurs visiteurs me dit :

« Après dix-huit jours d'une vie pareille, au milieu de ces ruines fumantes, sous leur toit percé de trois obus, dans leurs chambres où il pleut, nous avons trouvé les cinq religieuses d'une sérénité parfaite et admirant les infirmiers qui les ont aidées. »

Qui niera, que de tels pèlerinages fournissent un grand secours pour nous aider à concevoir la

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vérité sur les rapports éternels de notre nation et la race d"oulre-Rhin,et sur notre mission nationale? C'est en contemplant ces ruines et cette bicoque héroïque qu'on est sûr de la moralité supérieure française. On comprend la tâche de notre nation . Elle cherche à répandre la vie ; elle n'aspire qu'à être généreuse et féconde. Une telle vue, une telle expérience obligent de croire et d'agir, sont très bonnes pour dégager, élever, ébranler l'âme, et pour mettre en mouvement des forces- qui sommeillent dans le cœur de tout Français. En effet, il ne suffit pas de savoir les qualités de la France, il faut encore éprouver l'exaltation, recevoir le choc qui donfle le goût d'agir pour la Patrie. Ce sont là de ces moments heureux, où l'esprit saisit une plus large vérité et perd sa tendance stérile à douter.

Un habitant de Gerbéviller a compris, avec une singulière force, la valeur exaltante et pédagogique des ruines de sa petite ville, car il m'écrit : « Nous devrions rebâtir Gerbéviller plus loin et laisser telle quelle est notre ancienne cité. Sous ses éboulis gisent notre bonheur et notre tranquillité perdus. Il ne laul pas qu'on oublie comment la vertueuse Allemagne a pratiqué la guerre en ^914. Dans sa désolation, l'ancien Gerbéviller formerait une sorte de musée de barbarie, un pilori pour l'Allemagne. On y mènerait en pèlerinage les écoles de France, pour apprendre à nos enfants ce qu'il en coûte de n'être pas assez fort pour fermer à l'ennemi l'accès du territoire ».

La leçon n'est pas seulement pour les enfants. Nous avons tous besoin de savoir que les civihsations supérieures sont en butte à la haine, à l'envie des peuplades attardées. On ne possède que ce que

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