TRAITONS EN FRANCE LES ALSACIENS- LORRAINS COMME DES RÉFUGIÉS FRANÇAIS
27 janvier 1913.
A plusieurs reprises, on a parlé de cesmallieureiix Alsaciens et Lorrains de vieille souche, contraints à servir dans l'armée allemande, et que nous faisons prisonniers. « Comment ! disent des Français qui ne connaissent pas la question, comment! des Lorrains, des Alsaciens qui portent les armes contre la France ! » Mais, oui, il y en a, parce que nous avons signé le traité de Francfort en 1871. Les pauvres enfants sont d'ailleurs suspects à leurs compagnons de rangs et maltraités par leurs chefs. Rappelez-vous les tourments que leur infligeait le lieutenant Forstner. Nous les délivrons aujourd'hui, nous déchirons le traité de Francfort : les voilà redevenus Français. Traitons-les, autant que possible, comme tels.
Mais, dès maintenant, cette question est réglée. Je n'y insiste pas. Nos amis Jean et Spinner sont chargés de les inspecter, de les reconnaître et de les séparer des Allemands.
Voilà pour les garçons, passons aux fdles. Après les Ivhrmann les Colette.
LES ALSACIENS HÉFUoIÉS EX FHA.NCE 153
Les filles el les femmes alsaciennes-lorraines, de iiationalilé allemande, qui travaillaient en France, au moment de la guerre, se croyaient bien sûres d"élre traitées comme des reines, puisque pour les racheter on allait verser à torrent le noble sang français. Ah ! elles ont eu des surprises ! On les a entassées dans des camps inhumains. Depuis nette première crise, des triages ont été faits. Wetterlé, llelmer m'en ont dit quelques mots. Je voudrais tout de même bien savoir comment j'ai des compatriotes à moi, de Charmes-sur-Moselle, et dont les maris sont soldats français, en train de se battre, que l'on retient toujours dans ces camps de concentration. Raison de guerre^ Alors, je m'incline. Je ne demande pas que l'autorité militaire desserre les règlements que le souci de nos intérêts généraux lui a dictés. Dures nécessités du salut public, on vous accepte patriotiquement, mais je continue de solliciter que la générosité française puisse s'exercer dans ces camps de concentration. Il m'a été donné d'y faire parvenir quelque argent. Sans grand discernement, un peu à l'aveugle. Je voudrais que des femmes de bonne volonté, des dames d'œuvres, connaissant les dialectes, fussent autorisées à pénétrer dans ces lieux de misère pour y distribuer vêtements et secours et pour y faire aimer la France.
Je le demande, je le redemande, je suis mal écouté, et pourtant je suis la voix même de la sagesse.
« Combien vous avez raison, m'écrit un homme de poids, en conseillant que l'on dislingue scrupuleusement entre Alsaciens et Allemands, parmi les prisonniers et internés '. Ce sont des mesures de
ce genre qui nous permettront de regagner rapidement le cœur de tous les Alsaciens. En les faisant exécuter par des gens compétents (les abbés Wetterlé et Coliin, MM. Blumenthal, Helmer), elles ne pourront avoir que des avantages. Et de savoir que l'élite intellectuelle de la France travaille dans ce sens à la réintégration de l'Alsace, foyer de la patrie, quel réconfort, pour nous autres Alsaciens qui versons notre sang pour cette belle cause. »
Vous entendez, il y a un double but d'humanité et de politique à poursuivre. Nous devons obtenir des résultats matériels et immédiats et un effet moral.
Cher lecteur, qui m'écoutez avec indulgence et qui m'approuvez, j'en suis sûr, je crains, tout de même que vous ne m'accusiez derabàclier. C'est par amitié que je me répète, par amitié alsacienne et lorraine et parce qu'il est nécessaire de faire entendre clairement à toute la France cette question capitale, toute pleine à cette heure de malentendus. Mais poussons plus avant. Je veux aujourd'hui vous parler et parler au Gouvernement d'une troisième catégorie d'Alsaciens, de ceux qu'on saisit en Alsace même, de ceux que nous arrêtons dans la région de Dannemarie, Thann, Altkirch et que nous transportons en France.
Au fur et à mesure de la reconquête, nos offensives là-bas, nous ont amenés à évacuer en France un grand nombre des habitants du pays : des hommes qui n'avaient pas encore été mobilisés, et qui, parleur âge, d'après la loi allemande, auraient été appelés à prendre les armes contre nous; des populations dont les villages étaient dans les lignes de bataille, et puis Ions les fonctionnaires allô-
LKS AI-sALlhNS IIKI UblIiS EN IHANCK 1;>0
mands que nous avons pu saisir comme otages.
Cela fait, vous le voyez, trois catégories de personnes, les deux premières parfaitement sympathiques (des hommes que l'on soustrait au service militaire allemand et des populations que l'on met à l'abri de la mitraille) et la troisième gravement suspecte, car elle est composée des fonctionnaires allemands sur qui nous avons pu mettre la main.
Encore faut-il se servir de ce qu'on peut avoir d'esprit de finesse et ne pas traiter en bloc de Teutons et de Boches tous les petits fonctionnaires d'Alsace. Qu'on se méfie, c'est bien juste, mais qu'on examine, c'est vraiment nécessaire.
Lisez plutôt cette réclamation que je lire de mes dossiers où j'en ai trente-six analogues :
« Connaissant l'Intérêt que vous portez aux Alsaciens je me permets de m'adresser à vous pour vous intéresser à la situation dans laquelle se trouve mon cousin germain, Paul T..., neveu de mon père le commandant L..., professeur à l'Ecole de guerre.
« Mon arrièrc-grand-père, Alsacien, était officier supérieur, décoré de la croix de Saint-Louis; un autre aïeul T... était conseiller à la cour de Louis XIII. Sa pierre tombale est à l'église d'Ingersiveim. Mon grand-père, qui est naturellement aussi ■celui de mon cousin, a été maire de la commune d'ingersheim, pendant quarante ans. Mes tantes sont restées en Alsace pour conserver le patrimoine de leurs ancêtres. Mon cousin au moment du service militaire, voulait à toute force déserter pour venir en France, et mon père, le commandant, sur les supplications de ses sœurs, dont mon cousin était le soutien, dût lui-même insister pour qu'il
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restât en Alsace. C'est alors qu'il accepta un emploi dans les postes à Colmar. et c'est an mois daoùt qu'il a été arrêté dans son jardin, à Ingersheim sans pouvoir dire adieu à ses sœurs, et emmené comme otage à la forteresse de Besançon, w
On semble oublier un peu que l'Alsace a été tenue sous la férule pendant quarante-quatre ans, et qu'il fallait que les Alsaciens pussent vivre pour garder l'Alsace.
J'approuve dans tous ses termes cette lettre. Moi aussi, comme le commandant T..., j'aurais conseillé à cet Alsacien de rester en Alsace, de nous y attendre fidèlement, de s'arranger pour n'y pas mourir de faim. En conséquence et sans blâmer d'aucune manière les actes de nos chefs militaires, j'en appelle au cœur et à la raison de tous et je dis sur tous les tons qu'il faut s'avancer avec précaution dans le petit univers d'entre Vosges et Rhin...
Voulez-vous que je vous raconte l'odyssée d'un certain nombre de ces Alsaciens emmenés des communes que nous occupons dans la région de Belforl?
Vers le lo septembre, un matin, à huit heures, l'ordre fut donné par l'autorité militaire française d'évacuer immédiatement sur la France tous les hommes de dix-sept à quarante-cinq ans, afin de les soustraire à un retour possible des Allemands. Dans chaque village des colonnes se formèrent, composées de gens de toutes les conditions. Librement, sans escorte, avec une allégresse patriotique, ces diverses bandes s'en allèrent à pied à travers la montagne et se trouvèrent réunies, le soir, au Thillot — c'était le lieu qu'on leur avait fi,xé — formant une masse de seize cents personnes.
LES ALSACIENS HKFLT.IKS EN FBANCE io7
Du Tliillot, le plus grand nonibro de ces braves gens fut dirigé sur Monlélimar et les environs. Ceux qui pouvaient vivre de leurs propres ressources s'installèrent à leurs frais dans les hiMels. libres, bien entendu, de leurs faits et gestes dans la ville et, ma foi, assez satisfaits. Comment pourvuton au.x besoinsdes pauvres"? Je n'en sais trop rien.
Soudain le 20 octobre, ils furent, tous, prévenus l)ar les gendarmes d'avoir à monter sur l'heure dans un train, ou ils portèrent leurs bardes sans avoir eu le temps de les ficeler, et ainsi furent menés à Marseille. Quand ces douze cents braves paysans et ouvriers de la Haute-Alsace traversèrent les rues, pour gagner le fort de Saint-Nicolas, les Marseillais, de bonne foi les huèrent. Au fort Saint-Nicolas ils passèrent trois jours et trois nuits sur la paille, assez malmenés, puis furent envoyés au Frioul. où ils trouvèrent de nombreu.x suspects, otages et fonctionnaires, arrivés par ailleurs d'Alsace.
Les mieu.x traités, ceux qu'on jugea de bonne famille et de bonne condition, une soixantaine environ, furent rassemblés pêle-mêle dans une remise, couchés sur des sacs de paille, l'un contre l'autre," et nourris de débris immangeables. Ceux qui n'avaient pas assez d'argent pour se procurer à leurs frais quelques aliments furent bien malheureux.
11 y avait des toitures crevées par où tombait la pluie. Quelques tuiles, un peu de mortier, quelques carreaux à mettre aux fenêtres eussent rendus les locaux à peu près habitables. Les hommes offrirent de faire eux-mêmes ces réparations. L'administration répondit quelle n'avait pas de crédits, et l'on
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resta à se morfondre dans le froid el dans l'oisiveté. Les leltrei5 partaient très difficilement. Des enfants sont morts, d'autres sont nés. Trois mois misérables passèrent.
Aujourd'hui, grâce à un petit groupe d'Alsaciens- Lorrains de Marseille ayant à leur tète M. Gross, ces malheureux sont à peu près à l'abri. M-"» Carlos Braun, de la famille du photographe de Dornacli, et qui habite 32, rue Grignan, à Marseille, s'occupe spécialement des quatre-vingt-sept femmes et des quatre-vingt-treize enfants logés dans des taudis, où ils manquent ci peu près de tout.
...Voilà ce que jai à vous dire des mille deux cents Alsaciens de Marseille. Mais sachez que, dans toute la France ils sont à peu près huit mille. Au début, après un travail de discrimination opéré à Besançon, ils furent évacués sur trois déparlements, l'Ardèche, le Vaucluse et la Drùme. Trois mille sept cents soixante-quatorze Alsaciens-Lorrains mobilisables, de bonne race indigène, ont été placés dans l'Ardèche, cent vingt dans l'Aveyron, mille trois cents douze dans les Bouches-du-Rhône, quarante-deux dans le Calvados, mille quatrevingt-douze dans la Corrèze. Des otages fonctionnaires allemands et suspects, il y en eu vingt dans l'Indre, soixante-trois dans la Haute-Loire, deux cents cinquante dans le Morbihan, cinq cents quatre-vingt-sept en Maine-et-Loire, mille cent en Vaucluse, cent quatre-vingt-treize en Vendée, cent trente-deux dans les Alpes-Mariiimes, soixantedix-huit dans la Dordogne, cent cinquante dans le Gard, cent cinquante dans l'Hérault...
Mais peut-être que je m'égare et que vous ne me demandez pas tant de chiffres.
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De tous ces internés, pendant des semaines, personne ne s'est occupé. Une première Commission composé de M. BJanc, ancien préfet de police, du colonel Van Merlin et de M. Kastlcr, juge dinstruction, a été nommée au commencement de décembre. Son travail de révision était à peu près terminé, quand la seconde Commission, composée de députés Alsaciens, s'est mise au travail,
La circulaire du il décembre dit : « Le ministre de l'Intérieur a songé à l'aire apprendre la langue de la patrie retrouvée à ces Alsaciens ». On pourrait objecter que pour le moment le moindre graiu de mil ferait bion mieux leur affaire.
L'urgent serait d'assurer à ces braves gens un couchage suffisant, une nourriture convenable et des vêtements chauds. Songez que beaucoup d'entre eux ont été enlevés, dès le mois d'aortt, en costumes d'été et sans qu'on leur permit de se munir de bagages !
La Commission récemment nommée ne dispose pas de fonds. Ce serait au Secours National d'y pourvoir.
Je suis allé en Alsace pour le Secours National (avec M. G. Louis-Jaray) en octobre 1914, et nous avons posé là-bas quelques bons premiers éléments d'amitié franco-alsacienne. Le Secours National compléterait ces premiers efforts en s'occupant de la misère des Alsaciens et des Lorrains en France, en les traitant, toutes précautions prises, comme des réfugiés et évacués d'une province française.
Le traité de Francfort est déchiré. Qu'est-ce donc que cette hésitation que l'on voit dans la généreuse opinion publique? Les Alsaciens-Lorrains ne parlent pas tous le français. 0 surprise 1 II y en a qui
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ont fait du service militaire en Allemagne. 0 traîtrise! On en cite qui sont des fonctionnaires allemands ! 0 duplicité ! Certains ont manifesté de l'hostilité à l'égard de nos troupes. 0 vilenie! ils parlent de nos armées comme de « l'ennemi » dans leurs lettres. Eh bien! Il faut comprendre tout cela. D'accord, ces Alsaciens ignorent souvent notre langue, et, d'une manière générale, savent bien peu les choses françaises. Les uns sont enthousiastes devant notre avance, les autres, prudents. Qu'estce que cela prouve? Que depuis quarante-quatreans les Prussiens font tout pour les empêcher d'être en contact avec la France, et que depuis quarantequatre ans, ayant dû les livrer, nous ajournons de les délivrer. Nous n'allons pas leur en tenir rigueur, je suppose !
Il faut que la raison nationale, qui n'a pas de meilleur représentant que l'Etat, distingue ce que veulent la justice et l'immédiate nécessité. Joffre a bien parlé à Thann, au nom de la France. Commençons dès maintenant à traiter les Alsaciens en France selon l'esprit et la lettre du « pacte de Joffre ».
Barrés
Pl. VIII.
Au col de 1,'i ChiijQtte : /es To/ii/je.s.