‹ La Lorraine dévastéeChapitre 5 sur 37 · Dans un jardin de Lorraine · texte numérisé non relu

Dans un jardin de Lorraine

J'étais arrivé au soir à Epinal, — Epinal que Senancour, l'auteur d Oberman, dans une phrase évidemment insensée, cite avec Naples et Constantinople comme une des trois perles du monde, et qui, je l'avoue, me plaît, à moi aussi follement. Le lendemain matin, à la première heure, je suis allé embrasser sur son lit d'hôpital le colonel Marchand blessé.

« Blessé grièvement ? » me demandez-vous. Comment pourrais-je vous le dire ? Il assure que sa blessure lui donne « un petit chatouillement agréable ». Insistez, il vous jurera que c'est plus commode pour courir à l'ennemi, et tout de suite il voudra se lever. Ah ! quel chef ! Que ne puls-je vous rapporter tout ce que ce héros, à la fois un solitaire et un conducteur d'hommes, m'a dit de sage et d'enthousiaste ! Mais on n'interviewe pas les soldats en temps de guerre. Je dirai simplement que je l'admirais et l'aimais quand il se battait sur le Nil, et qu'aujourd'hui j'ai envers lui une reconnaissance particulière, une dette d'homme à

homme qui double ma gratitude française. Il combattait au pied de la côte d'Essey, à dix kilomètres devant Charmes. Il est un des soldats que bénit la Lorraine et qui, fermant le passage de la Moselle, permirent les opérations décisives de Joffre et la victoire de la Marne.

En quittant le glorieux blessé, je suis allé, en moins d'une heure, visiter ma maison d'enfance, que j'avais bien cru ne jamais revoir. A la fin d'août, en effet, une bonne dame était arrivée à Neuilly et tout essoufflée m'avait dit : « J'arrive de Charmes; le canon n'arrête pas; les hauteurs sont couvertes de notre artillerie qui garde le gué de la Moselle. L'état-major français vient d'ordonner l'évacuation de tous les habitants. A cette heure, sûrement, votre maison est par terre ».

Par terre ! pour les besoins de la défense ! je n'ai qu'à m'incliner, mais n'en parlons plus jamais. Jamais plus je n'y retournerai. Et tâchons dès maintenant de penser à autre chose.

Aussi bien, c'était un risque que j'avais toujours su que nous courions. La trouée de Charmes, le passage de la Moselle sur Mirécourt et Neufchàteau, voilà des pays nobles, des pays de grande histoire et qui furent, en tous siècles, la route des invasions. Quand j'avais huit ans, j'ai vu la retraite de Mac-Mahon et du général de Failly après la bataille de Frœschwiller, et tout derrière eux l'arrivée odieuse des Prussiens.

Nous sommes un des chemins mystérieux du monde, la route de l'esprit, le sentier de guerre où le germanisme toujours a tenté d'assaillir la civilisation de Rome et ses héritiers. Destinée fatale, établie de toute éternité, de même que sur nos

UN VOYAGE EN LOllHAlNE EN OCTOliUE 1914 9

tôles, chaque automne, c'est le grand passage des oiseaux qui émigrent. Buffon en dit quelque chose et Toussenel prétend que les enfants de Lorraine senlralnent à la dureté en dressant des pièges, des « tenderies », aux petites bêtes. Non ! les enfants de Lorraine sont fermes et guerriers parce que, d'âge en ùge, toujours ils ont subi et repoussé l'assaut de la bète puante de Germanie.

Donc une bonne femme s'en vint me raconter que je n'avais plus de maison. Mais elle avait .trop vite couru, et l'ordre d'évacuation qu'elle m'apportait avait été, grùceà l'heureuse issue des batailles lorraines, rapporté dans les vingt-quatre heures. Ma maison d'enfance et mon joU jardin neurissent toujours au bord de la Moselle. Au creux de la route, les voici qui m'attendent. Voici le seuil aimé, tous mes livres, et ma table de travail, d'où j'aperçois la rivière intacte.

Celui qui revient après une année dans la maison de ses parents voit son esprit se resserrer sur les souvenirs de famille, mais, ce mois-ci, la famille embrasse tous les compatriotes. Et je vais tout droit jusqu'à la mairie.

— Bonjour, monsieur le maire; ch bien! les Prussiens ne sont tout de môme pas arrivés dans Charmes?

— Us n'en étaient pas loin ! Le 23 août, à onze heures du soir, on installait nos mitrailleuses à l'entrée du pont; on massait les autobus pour faire une barricade. Nous ne dormions plus, crainte d'alerte, et nous ne mangions guère. Toute la journée, nous voyions passer les gens des campagnes fuyant leurs villages. A dix kilomètres d'ici, entre Saint-Rcmy et Rozelicures, on se battait

furieusement. Ah! nous avons été bien défendus.

Et tout aussitôt le cantique s'élève, l'action de grâce que j'ai entendue sur toute la Lorraine en l'honneur des armées du général de Castelnau et du général Dubail.

— Mais, ajoutent mes concitoyens, nous avons fait tout ce que nous pouvions pour les blessés. Pendant trois jours, ceux qui avaient auto ou voiture, n'ont fait que la navette de nos neuf ambulances au champ de bataille. Et nous avons reçu du major en chef une attestation qui déclare qu'à Charmes les secours ont été donnés mieux que partout ailleurs. Grâce à nos brancardiers, Charmes a sauvé la vie, c'est le major qui le dit, au moins à huit cents soldats.

J'écoute et j'enregistre avec un grand bonheur les services que nos amis ont pu rendre à ceux qui nous servaient si magnanimement. Puis l'on me donne des nouvelles des enfants du pays qui sont à l'armée. Je salue d'ici les parents des morts, je félicite les blessés, les vaillants combattants portés à l'ordre du jour, et mon cher ami le capitaine Blaison, nommé commandant pour faits de guerre, sur le champ de bataille.

Le cœur angoissé, je suis revenu me promener une demi-heure dans mon jardin tout rempli du frémissement d'une radieuse journée d'octobre et du parfum des dernières roses. Les allées sont toutes jonchées du grand corps des peupliers et des mirabelliers que nos soldats ont abattus pour mieux ajuster leur tir. Adieu, beaux arbres, mes amis, compagnons de cinquante années, qui avez l'honneur de souffrir à la suite de l'élite humaine et d'associer à nos peines le monde végétal. Je me

laissais envahir par celte émotion, difficile à renfermer dans quelques froides lignes, où nous précipite la masse des souvenirs de notre enfance, suspendus comme des nids d'hirondelles au toit de la vieille maison. Aucun vent, et les feuilles fragiles par un dernier lien tiennent encore aux arbres. Charmante minute immobile, extrême instant de l'âme précaire des jardins. .\h! que j'aurais aimé demeurer là et qu'il filt permis sans indignité de respirer tant de beauté! Mais nos frères sont dans les tranchées, an péril, sous les froides nuits, et tout plaisir, cette année-ci, est vilenie. J'aurais trop peur de me paraître à moi-même ingrat envers les gens héroïques qui nous ont gardé cette divine douceur, cette paix d'un jardin d'octobre en Lorraine. Je retourne au travail, je retourne à Paris. Mais pas avant que j'ai coupée mes roses pour les porter, ce soir, au colonel Marchand sur son lit d'hôpital.

— Regardez-les un instant, mon colonel, un seul instant, car leur parfum pourrait gêner votre nuit, mais elles veulent vous dire, dés ce soir, qu'à Charmes on vous remercie.

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