‹ La Lorraine dévastéeChapitre 7 sur 37 · CN VOYAGE EX I.ORKAI.NE EX UCTOHUE · texte numérisé non relu

CN VOYAGE EX I.ORKAI.NE EX UCTOHUE

Mais pour eux non plus, tout n'a pas été facile. Un de leurs officiers appelait Sainl-Dié le « trou de la mort ». Voulez-vous voir les choses de près ?

Il nous mène à la mairie. On cause. Nous le menons chez l'évèque. On cause. Et bientôt évêque, sous-préfet, adjoint (le maire est défaillant) nous voilà déambulant par les larges rues construites en grès rouge. Ah ! si vous entendiez les récits de ces messieurs, tandis que la voix du canon tonne dans la montagne ! C'est un ensemble d'une belle allure simple, avec des accents qui ne trompent pas. Mais je crains de mal transcrire des faits qu'il leur appartiendra de noter, et moi je veux, seulement quand les couleurs de la guerre sont encore fraîches, admirer la paisible solidité de tous ces vaillants.

Sur notre passage, il me semble qu'on s'étonne un peu. .

— Dame ! me dit l'adjoint, un évêque, un souspréfet, un radical comme moi et puis vous, il y a longtemps qu'on n'a pas vu une société aussi panachée sur les trottoirs de Saint-Dié.

C'est aux Allemands que nous devons celte union, générale aujourd'hui en Lorraine, et qui depuis quarante-quatre ans n'aurait jamais été troublée sérieusement sans les excitations d'une politique étrangère à notre province. Les Lorrains ont toujours été prêts à se connaître comme un seul organisme, et à marcher bien étroitement unis, parce qu'ils ont toujours senti les manœuvres et les efforts de l'Allemagne pour les subordonner. L'obusier : qui depuis un demi-siècle les visait, maintenant tire sur eux. Foin des beaux conseilleurs de dispute. Et vive tout ce qui nous fournit un lien

social : patriotisme, armée, religion, autorité! Vive l'amitié et l'entraide de guerre !

L'aimable sous-préfet de Saint-Dié m'a invité à déjeuner.

— Où voulez-vous que nous allions ? me dit-il. A l'hôtel Terminus, près de la gare ? Il y tombe des obus, mais on mange bien.

— Vous me rendez gourmand, monsieur le souspréfet. Allons au Terminus.

C'est vrai, il n'y a plus une vitre aux fenêtres, par lesquelles on aperçoit, en face, la pauvre gare écroulée. Mais nous déjeunons fort agréablement avec les meilleures boites de conserve de la maison. Et puis, Henry Boucher, le sénateur des Vosges, nous a rejoints, tout botté, courageux, allant, un vrai jeune homme, qui a fait la guerre en 1870 dans ces mêmes lieux où ses trois fils aujourd'hui se battent, et ce maître conteur nous raconte des histoires.

Il veut nous mener au château de Spitzemberg, une vieille ruine du xii» siècle, perdue sur un escarpement de la montagne, et qui vient d'être le centre d'une de ces batailles héroïques, (plus inconnue de nous tous que les batailles d'Hugo de Spitzemberg), où aos soldats accomplissent des prodiges qu'en vérité l'on nous cache trop.

- Venez, vous verrez les tranchées, les armes jetées, les traces encore fraîches d'une action formidable qui s'est terminée par une ruée à la baïonnette à travers les pierres féodales. Un tel site sous ce décor de pluie, et ce mélange des époques guerrières, ah I j'ai été saisi...

Un officier l'interrompt :

- Monsieur le sénateur, on pouvait aller au

Spiizemberg hier: aujourd'hui, ce n'est pas à faire. Demain ou après-demain, l'accès, je pense, en redeviendra libre.

Je ne peux pas atlendre. Je vais donc m'en aller, par une route un peu sinueuse, à Raon-l'Etape, Baccarat, Gerbcviller. Lunéviile, et puis gagner Nancy à travers le champ de bataille lorrain. Je côloyerai des cantons de Saint-Dié et de Lunéviile que recouvre encore le flot mouvant des ennemis. Qu'est-ce qu'on trouvera dessous ces Prussiens quand ils vont s'en aller? La région déjà déblayée ne nous parle que de villages détruits et de braves gens assassinés, et tous les récits qu'on me fait à Saint-Dié m'annoncent que je vais voir la Lorraine d'il y a trois siècles, la Lorraine de la guerre de Trente ans. Mais je sais déjà que les malheurs de ma province lui donnent plus de beauté qu'ils ne lui en enlèvent.

Il m'est arrivé parfois de me rappeler les rôles que nos petites villes lorraines jouèrent et dont elles n'ont plus l'ambition, et de regretter qu'elles ne fussent ])lus passionnées et avides d'action. Mais dans leur petit destin l'àme reste forte. On le voit dès qu'elles sont touchées, réveillées, réchauffées par les choses guerrières. Nos froides petites villes lorraines, pour être interprétées tout à leur avantage, doivent être vues à la lueur du péril allemand. Cette nécessité éternelle les ranime, les raffermit et, miracle auquel nous allons assister, ouvre leur cœur un peu contracté.'

1. Elirait d'une lellrc que m'écrivait de SaiQt-Di<5, Louis Collin, en date du 23 octobre 1914 :

J'ai vu, de mes yeux vu et de mes oreilles entendu cette

horrible guerre. J'ai passé par toutes les angoisses d'un bom-

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