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La Ruée des Inférieurs

De Saint-Dié, nous allons à Raon-l'Etape, en passant par la Voivre. C'est un des villages où les Allemands ont tué le curé.

Quand ils l'emmenaient, une vieille femme le vit et cria : « Oh ! mon Dieu, Monsieur le curé ! » Il dit : « Je suis ces messieurs de bonne volonté ». Peut-être qu'il espérait les apaiser, ou bien qu'il leur pardonnait sa mort. Son crime, c'est qu'ils venaient de trouver chez lui une carte d'état-major. La vieille femme se mit à marcher derrière. Et

bardement qui se renouvelle encore et qui depuis le 1*"' octobre, comme par fantaisie, a lancé ici quelque chose comme 350 bombes. On dirait qu'ils jouent à l'obus pour se distraire, ainsi que l'on joue à la balle, à la raquette ou au saule-mouton. Le 20 courant, ils nous ont arrosés de 44 sifflements suivis de craquements sinistres. Pourquoi? comment? d'aucuns expliquent que c'était une réponse à l'écroulement du clocher de la Petite- Fosse, tombé avec leurs mitrailleuses, sous nos obus à nous. Quand ils reçoivent quelques avaries de nos troupes, c'est Sainl- Dié qui paye.

« J'essaye de recueillir les documents d'une « histoire

de la guerre à la., trouée des Vosges ». Histoire dont on ne se doute pas assez, attendu que les dépèches officielles en ont à peine parlé. Vous avez vu le côté matériel de nos dévastations dans votre Lorraine. Mais, à côté, que de drames, que d'héro'ismes et d'anecdotes I Ces ruines portent une moisson de légendes qui sont des réalités.

« Je n'ai pas la prétention de tout savoir ou de tout raconter. La chose serait très difficile avant longtemps. La circulation est interdite sur la ligne de feu et les simples mortels, fussentils débordants de colère et d'indignation, sont emprisonnés ici dans un triple cercle de sentinelles. Un sauf-conduit est nécessaire pour passer du centre de la ville dans ses faubourgs. AffreuK régime d'exception qui nous est valu par la présence au milieu de nous, malgré les précautions prises déjà depuis huit mois, d'un reliquat d'espions allemands »

comme elle gémissait, ils la saisirent. Un vieil homme est intervenu pour qu'on la lâchât. Ils l'onl empoigné, lui aussi, et les ont menés tous trois près dune haie. Alors le curé a dit : « C'est le moment de prendre son chapelet ». Il s'est agenouillé au milieu, et les deux vieilles gens de chaque côté. Et au bout d'un moment, quand ils armaient leurs fusils, il a chanté sur eux trois le Libéra 7ios Domine. Les Allemands ont tiré sur lui seul et renvoyé les deux autres.

Voilà ce que raconte la vieille femme.

De la Yoivre, j'ai continué mon chemin sur Raonl'Etape. Je passais à hauteur du col de la Ghipotte. C'est une charmante gorge forestière que j'admire chaque fois que je la franchis, pour aller depuis Charmes m'asscoir à la table de Charles Sadoul, à Raon-l'Elape. On vient de s'y battre pendant des jours et des jours. Les Allemands voulaient forcer et n'ont rien ménagé pour y arriver. Nous nous contentions de tenir bon. On s'y brisait les dents des deux côtés. Là fut le nœud d'une situation qui s'est enfin dénouée selon notre volonté et pour notre salut. Mais à quoi prix ! Douze mille cadavres attristent pour jamais cette vallée et ses pentes. Mon ami Baldensperger, profes:-- ur à la Sorbonne, un Vosgien qui défendait là sa terre natale, m'a écrit une belle lettre sur cette bataille de la Chipotte, nom ridicule d'un lieu devenu tragique.

Je ne puis pas exprimer quelle est mon émotion en parcourant sous une pluie de cimetière ces espaces qui me sont familiers et que je ne reconnais plus. Ils ont changé d'àme. Ils étaient pour moi des lieux d'agrément paisible des journées de ma jeunesse et des images de vacances. Je les trait. B.uiRts. 2

versais pour aller voir mes amis. Mes amis maintenant s'y battent, ou bien y sont mallieureux. Ce plateau lorrain que j'aime n'est pourmoi aujourd'hui qu'une grande étendue de tristesse. Nous avons toujours travaillé pour ennoblir l'idée de guerre, mais les Allemands y ajoutent des salissures.

Qu'ont-ils fait du pauvre Raon l'Etape, construit de pierre rose, sous la montagne, près de la rivière ? Les maisons de mes amis, Charles Sadoul, le directeur du Pays Lorrain, et Louis Madelin, l'historien, qui, l'un et l'autre, sont à l'armée, demeurent heureusement debout, mais les quartiers de l'Hôtel-de-Ville et du faubourg de Saint-Dié ont été incendiés méthodiquement. Pourquoi '? Parce qu'ils abritaient les dirigeants des sociétés de tir et de préparation militaire, suppose Emile Hinzelin.

Un matin, le courrier de la vallée de Celles en arrivant à Raon, comme d'habitude, vers les huit heures, annonça que les Bavarois, descendus des pentes du Donon, venaient de tirer sur sa voiture et qu'ils le suivaient de près. Ils arrivent, musique en tète, et envoient au hasard force coups de fusil. Chacun s'est terré dans sa cave. Mais justement c'est là que nos pandours se précipitent. Ils boivent, ils pillent, ils tuent, ils brûlent. Le ministre de la Justice qui vient de parcourir ces régions a pu hier déclarer ; « ... Les détails de cruauté sauvage, de stupide vandalisme sont tellement nombreux qu'il faut renoncer à les énumérer. Incendies volontaires et inutiles, habitants poussés dans les flammes, vengeance sadique exercée sur des innocents, sur tous les êtres faibles... » Imaginez les hurlements, toutes les scènes de l'alcool, du feu et de l'enfer, et un pédant de général qui se promène à travers les

UN VOYAGE EN LOUHAINE EN OCTUHliE 1914 19

rues, en répondant aux supplicaliuns des femmes : « Que voulez-vous? C'est la guerre! » Cependant les femmes-voleuses des officiers emballaient tout et le faisaient porter dans un Irain spécial qui chauffait en gare. Pour finir, l'orgie la plus crapuleuse ronfla avec accompagnement de pianoia et de gramophone.

Elle a laissé dans tous les logements une lie écœurante. J'ai déjà montré les Ivrognes sur le charmer, les médecins et infirmiers laissant leurs propres blessés à demi charcutés et terrifiés au milieu des cadavres défaits.

Pour bien connaître et sentir la tragédie de Raonl'Etapc, il faut donner un pendant aux brutalités allemandes et à l'ignominie des princes mêmes de leur science ; il faut s'arrêter sur un cas exemplaire de la noblesse et de la délicatesse françaises dans les classes les plus modestes. Veuillez écouter ce que faisait et pensait, dans ce même pays, au cours de ces semaines honteuses, une jeune fille, presque une enfant. Sa lettre qu'on va lire m'a ému. Dans sa naïveté, elle peint les malheurs de la guerre tout comme une gravure de Callot. 0 Lorraine éternelle, terre foulée sans trêve et féconde en mâles beautés !

La jeune Hélène Payeur, dont le père, garde forestier des environs de Raon, est sous les drapeaux, s'est trouvée séparée de sa mère par la bataille et durant un mois est restée seule au milieu des bouleversements. Vous allez voir comment cette enfant de quinze ans et demi a protégé sa sœur Rita, âgée de sept ans et demi, et son frère Robert, âgé de cinq ans. Ecoutez et dites-moi si c'est simple et beau :

« Maison forestière de Cénimont, par Sainte-Barbe.

« Monsieur, « Je m'empresse de répondre à votre lettre que j'ai reçue avec plaisir. Je vous dirai que nous sommes tous à la maison forestière. Maman, dont nous avions été séparés dans la bataille du 25 août, est rentrée le 21 septembre ; elle a été jusqu'à Fontenay. Quant à moi, je suis allée jusqu'à Sainte- Barbe avec elle, j'y suis restée un jour et une nuit, jusque quand les troupes allemandes sont arrivées. Nous avions emmené notre plus beau linge et notre vache. Quand Sainte-Barbe fut tout en feu, ils ont brûlé notre vache et m'ont défendu de la sauver. Je suis restée seule avec Rita et Robert pendant une heure de temps, qui ne cessaient de pleurer. On ne s'entendait plus par le bruit des canons et des balles. Je me suis sauvée à travers les champs et les balles. Les allemands me disputaient, mais ils me laissèrent passer à cause des enfants. Je gagnai Baccarat à travers bois. Mais une bataille s'élève et je tombais sur mes jambes par la frayeur des balles. Je marchais toujours, malgré la défense des allemands. J'arrivai à la Chapelle quand une grande bataille éclata au-dessus de Thiaville, je passai tout de même. J'arrivai à la maison qui était complètement pillée. Je me suis mise aussitôt à nettoyer pour pouvoir me loger. Je n'avais rien à manger, mais enfin les prussiens sont venus faire leur cuisine chez nous et nous ont fait manger avec eux. Ils ont fait périr l'autre vache chez nous. C'était une peste, car notre vache était à l'écurie et un cheval dans le fossé au bord de la route. II a fallu que je fasse enterrer tout cela en me plaignant

UN A'OYAGE EN LORHAINE EN OCTOBRE 1914 21

aux officiers. Ils ont pris tout notre seigle, et noire blé qui n'était pas battu, et m'ont défendu de le rentrer. Us ont pris tout notre linge pour leurs blessés et nous n'avons plus rien à nous mettre. Rila et Robert marchent pieds nus. Us ont arraché toutes nos pommes de terre et je n'ai rien eu à dire.

« J'étais en souci, car je n'avais plus rien el je ne savais pas où maman était. Tout est triste en ce moment pour nous, car il faut travailler et ne rien gagner. 11 y a trois mois que nous ne touchons pas un sou. Enfin, s'il fallait tout vous dire, je n'en finirais pas.

« Nous avons reçu des nouvelles de papa, il nous dit qu'il va bien ; mais il ne nous dit pas où il est. Maman l'a vu à Gircourt lorsqu'il partait pour le Nord.

« Quant à la petite baraque de chasse, il ne reste que le fourneau ; les fenêtres sont cassées et il y a beaucoup de tombes allemandes autour. Nous avons encore la nappe, mais heureusement que nous l'avions cachée au bois avec un plumon. La maison forestière est brûlée ainsi que celle de Miclo et celle de Marchai.

« Notre petit chien est disparu et nous ne savons pas quelle fin qu'il a pris... »

Petite fille courageuse, tranquille et charmante ! Elle est digne des soldats qui, dans le même temps, couvraient le passage de la Moselle et parmi lesquels combattait son père. Elle a dans les veines le sang de Lorraine. Quelle simplicité, quel accord harmonieu.x entre le sentiment et la raison ! Quelle mesure dans l'imagination ! En regard du brutal

appétit des barbares dans leur fange de Raonl'Etape, comme elle rayonne, la pureté de cette jeune fille, mère de famille sur la montagne! Je salue cette évidente supériorité du cœur, qui, le jour où elle s'allie à la supériorité de l'intelligence, crée le génie français.

Et c'est cela que les Allemands veulent écraser pour plusieurs motifs, parmi lesquels une effroyable jalousie.

Quand nous parlons de leurs assassinats dans la région de Raon, quand nous notons qu'ils ont fusillé le curé de la Yoivre, le curé de Luvigny, le curé et le maire d"Allarmont, et tant d'autres, comprenez-vous bien que ce sont des inférieurs qui massacrent leurs supérieurs? Une basse race se précipite sur des êtres de meilleure qualité et cherche à frapper ceux qui ont de l'ascendant moral. Voilà ce que je distingue avec certitude et qui me révolte, m'inonde de tristesse dans ma journée de Raon.

On m'avait dit qu'un abbé de cette petite ville avait été admirable, était resté sohde au poste, tandis que presque tout le monde, le curé et le maire entre autres, et d'ailleurs fort honorablement, avait suivi l'autorité militaire, qui ordonnait d'évacuer. Je demandai à le saluer; on courut l'avertir et je vis arriver deux prêtres. Ma foi, dans l'embarras, je m'adressai à l'un et à l'autre :

— Je suis heureux de vous présenter mes respects. Je sais que vous avez été admirables.

— Pas mol, dit le curé. C'est lui.

Et paisiblement du pouce, il me montrait son jeune collaborateur.

Quels types ! Quelles gens solides ! J'ai toujours

discerné et aimé la qualité de mes compatriotes, mais aujourd'hui les événements sont venus exciter, faire sortir ce qui reposait dans leurs cœurs, toute une réserve de vertus qui, sous des couleurs un peu froides et pauvres, constitue le génie de cette nation militaire sans panache.

Et c'est une humanité si parfaitement estimable que l'on vient torturer et massacrer, contre le droit de guerre, sans utilité stratégique, dans nos villages ouverts! Ce peuple allemand est resté brutal et barbare, en dépit de tout ce qui aurait pu le civiliser; il s'en rend compte : en même temps que l'esprit de concurrence économique, la jalousie s'est mise en tiers, d'une façon évidente, dans les épisodes de cette guerre d'extermination. Je voudrais que l'on publiât les noms des officiers généraux allemands qui ont présidé aux crimes de Raonl'Ktape, ou qui simplement les ont tolérés. Ces officiers relèvent de nos tribunaux et sont passibles de la peine de mort. Aucun traité de paix ne peut les amnistier, et, pour l'honneur et l'intérêt de la civilisation, notre justice doit informer régulièrement et se poursuivre contre de tels malfaiteurs.

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