Dans les Ruines
Je continue de visiter mon pays dans le malheur. Toute une journée encore dans les ruines et les lombes, ruines des villages de mon enfance, tertres plantés d'une baïonnette et marqués par une croix que coiffe un képi. Mais sur toute cette mort flotte une âme vivante et qui communique une vie immortelle.
Je dépasse Baccarat, tout effondré autour de son église, et gagne les hautes solitudes de Domptail, d'où l'on embrasse le mieux, en dépit du brouillard, rimmense champ des batailles de Lorraine. Des tranchées et encore des tranchées, lugubres dans la terre glaise, et des troncs d'arbres mutilés. Sans rencontrer âme qui vive, au milieu des clairières toutes fraîches et des petits bois encerclés de ronces artificielles, déchiquetées par la mitraille, notre voiture gagne un débris de village où nous nous arrêtons de stupeur douloureuse, pour essayer de saisir s'il y a encore un souffle de respiration dans ce cadavre? Où suis-je? Et quel était votre nom, village malheureux? Personne à questionner. Et déjà le brouillard du soir, de l'hiver et des deuils commence à recouvrir la plaine. Mais quelle est cette forme étrange qui, d'un pas accablé, à travers les champs, regagne ces ruines? Est-ce une femme, ou bien un prêtre? Allons le lui demander.
C'est un prêtre. Il porte sous son bras un linteau, une fenêtre brisée, un morceau de tapis souillé.
— Quels sont, monsieur le curé, ces trésors?
— Je viens des tranchées. Nous y cherchons nos affaires que les soldats y ont emportées pour se mettre à l'abri.
Et le voilà qui nous raconte l'histoire de son village. Vous êtes à Saint-l^ierremont. Dix habitants seulement, y étaient restés. Ils ont subi tous les tourments et n'ont pas eu de pain pendant douze jours.
Il veut à tout prix nous faire entrer chez lui.
Dans ce que fut sa maison, il a placé au-dessus de sa tête, pour lui servir de toit, deux, trois volets qui reposent sur les murs à demi-rasés. Et làdedans, fort poliment.
— Que vais-je vous offrir, messieurs?
C'est d'un courage et d'une gentillesse i\ l'embrasser.
— Ma foi, monsieur le curé, j'accepte pour la curiosité de voir ce que peuvent contenir vos armoires !
Il faut bien qu'il avoue qu'il n'a rien. Nous causons : l'échiné un peu courbée, à cause des planches trop basses du toit, mais qu'il a l'âme haute, ce prèlre rentré dans sa paroisse, où seuls subsistent le nom et le devoir.
Les avoines et les blés ont germé sur place; le piétinement de la guerre a détruit les pommes de terre; les betteraves arrivent à maturité, mais on ne pourra pas les rentrer, faute d'hommes et surtout de chevaux; les gens craignent d'aller aux champs parce qu'ils y font éclater, au moindre heurt, des projectiles fichés en terre et qui fracassent tout. Tant pis! il se lient à son poste.
— Monsieur le curé, allons voir votre église. C'est une passoire, où le ciel prodigue sa pluie.
— Monseigneur m'interdit d'y célébrer l'office. Trouvez-vous qu'il a raison ?
— Eh ! mon cher monsieur le curé, allons continuer la conversation dehors. D'une minute à l'autre, votre église va nous tomber sur la tête.
Mais aucune réalité n'affecte, n'entame ce curésoldat, ce survivant de la bataille. Il vit dans le monde des idées et des sentiments, avec les personnages invisibles qui fiottent sur nos têtes. Je ne le sens touché que pour me dire :
— Il y en a qui viennent photographier. Cela me fait de la peine. Prendre notre misère, mon église ruinée !
A ce moment, j'ai eu une vraie terreur que mes compagnons ne fussent en train de tirer une série de clichés. Allons ! monsieur le curé, votre misère vous met à l'honneur. Votre village, votre église sont des grands blessés de la guerre. Et tous les Français, cléricaux, anticléricaux, indifférents, se sentent vos amis dans la niche à chien que les Prussiens vous ont faite. Adieu, au revoir, et vive Saint-Pierremont !
Nous roulons de nouveau, et de nouveau des ruines. Je voudrais bien serrer la main des paysans de Magnières, mais la journée s'avance et je passe avec un remords en emportant l'image inoubliable de leur église délicate et tragique, toute ajourée par la mitraille.
Pourquoi cet acharnement sur les curés, qu'on remplacera, et sur les belles églises, que nul ne sait plus construire? Je regardais le ciel couvert de nuages et de grandes fumées noires. Déjà l'odeur commence à se dissiper, l'odeur effroyable qui se dégage des maisons écroulées, sous lesquelles gisent des cadavres de bêtes et de gens, et Ton amassera de la terre sur les tombes trop peu profondes, mais n'y aura-t-il plus, la nuit, dans ces villages, la grande forme noire du clocher? A travers le corps du pays, à tras'ers les maisons, les industries et les fortunes, les Allemands cherchent à atteindre l'âme. Ecoutez ce grand mot qu'ils disent aux curés : « Vous êtes l'àme de la résistance. Nous allons vous fusiller ». Ils voudraient éteindre la flamme. Eh bien ! ils la feront surgir !
Et maintenant j'arrive au sanctuaire des ruines lorraines, au centre de ce vaste temple du patriotisme qu'est devenue la Lorraine dévastée. J'arrive
fX VOYACE EN LORRAINE EN OCTOBRE 1914 27
à Gerbéviller, où l'horreur est sanctifiée par la charité.
Gerbcv iiler-la-marlyre ! Son crihio? Le 24 août, cinquante-deux chasseurs ont défendu, eux seuls, pendant dix heures, le petit pont de la Mortagne. Les Prussiens, toute une brigade, se sont vengés en torturant, assassinant et incendiant la population civile sans armes. Ce qui fut la charmante petite ville s'étend là sous notre regard, dressant les moignons de ses murs calcinés, recevant la pluie par toutes ses plaies, immobile, muette, désertée, effroyable. C'est Pompéi, mais une Pompéi notre parente, et qui nous demande vengeance. A Pompéi il y a moyen de bailler ; on nous y explique trop de choses. Ici, dans cette brume, mon cœur est contracté par un sentiment simple : comme nos frères ont dCi souffrir 1 Quand il y avait les hurlements, les incendies, les morts, toute la musique, tout l'enfer, (pi'est-ce qu'ils ont subi? Et le château, dans son parc charmant, qu'est-il devenu? Le voici; un chicot noirâlre, derrière ses hautes grilles tordues, et sur un décor de belles frondaisons qui retournent à la libre nature '.
I. Elirait d'une lettre du D' Labrevoit (de .\ancy), datée du 24 o -tobre 1914, lue en séance de l'Académie de Médecine par le Seciélairc perpétuel, professeur Debove :
Médecin principal de l'armée, en retraite depuis 17 ans,
j'avais un pied-à-terre de famille à Gerbéviller. où j'étais aussi président du Sous-Comité de la Société française de Secours .lux blessés militaires. Nous avions préparé avec le concours do .M'"" la man|uise de Laraberlye, une ambulance idéale dans le vaste chiteau de Gerbéviller, dont le(loujon était surmonté d'un drapeau de la Croix-Rouge, visible à de très g^randes distances. Durant le bomtiardement long et féroce de cette bourgade inoffensive, c'est le château qui a été tout d'abord anéanti jiar les obus incendiaires. A la nuit tombante, après la sauvage
28 LA LORHAINE DÉVASTÉE
Je ne résiste pas au désir de faire quelques pas dans ces parterres ruinés, livrés à l'épouvante, où jadis je me suis promené avec tant de plaisir. Dans leurs demi-ténébres, je croise un gamin qui s'en va d'un pas ferme en sifflant. Il est vêtu d'une tunique de fantassin français. Qu'ai-je besoin de lui rien demander? J'ai tout mon renseignement, à le voir vigoureux, joyeux, militaire, bien allant, bien vêtu de la défroque d'un mort. Bel héritier, salut !
— Et les Prussiens? lui dis-je.
— Y m'ont fait deux heures prisonnier.
Il s'éloigne en sifflant derechef une marche. Et moi, je m'en vais à la recherche des femmes qui furent les anges de ces ruines.