‹ La Loterie d'État en PologneChapitre 98 sur 106 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

En envisageant le problème du jeu à tous ses degrés, ainsi que sur toute l’étendue de son domaine, en particulier là où l'espoir du gain se révèle un mobile impérieux, on est amené à marquer jusqu’à quel point le genre humain se voit dominé par cette passion irrésistible, conséquence, pour une très grande part, des conditions malsaines de la vie présente. Il est sans conteste que de nos jours le développement progressif, l’instruction ainsi que l’extension du rayon d’action des recherches et des investigations scientifiques contribuent sans cesse à la multiplication des découvertes qui mettent, chez chaque peuple, à la portée du plus grand nombre, l'accroissement de son bien-être. L’individu, à notre époque, pour hausser son «standard of life », ne fait que s'approprier ces nombreuses inventions pour se procurer, par leur application à la vie quotidienne, une jouissance entière. Par le désir constant d’améliorer son sort, homme inassouvi, à quelque degré de l’échelle sociale qu’il appartienne, cède aux injonctions impérieuses des forces intérieures et, par là même, à la volition de posséder et d’amasser. Toutefois, si le représentant du genre humain ne mit, au début, les dites facultés qu’au service de la prévoyance, par contre 1l ne tarda pas à la faire dévier en cupidité et même en une passion véritable dont l'emprise sur lui-même ne fit que croître. Ce désir impérieux de satisfaire des besoins multiples à soi sans cesse créés, l’attrait du lucre grandissant finirent par faire ressortir les 1mpulsions d’une partie importante du corps social. Ainsi, l’envie du sort du voisin, favorisé par les circonstances, la volonté d’arriver, le plus rapidement et n’importe comment à la fortune, caractérisent l’activité de la génération contemporaine.

Cette passion marquée pour de tels moyens d’accumulation des richesses porte, en soi, le germe des nombreux maux qui

accablent notre société ; elle engendre la jalousie accompagnée de la haine des classes peu fortunées envers ceux qui, tirant de toute occasion qui se présente des profits exagérés, ne font qu'amasser des biens en abondance démesurée. Le désir ainsi caractérisé comportant l’amour de la richesse sans tenir compte des véritables facteurs économiques de production, indispensables à la vie d’un pays, porte préjudice à l’harmonie de la généralité. Cet amour pour la richesse ne peut être considéré comme un phénomène utile aux intérêts de la société que s’il incite l’homme à réaliser par le travail des découvertes dont bénéficiera la grande masse des citoyens. Mais, hélas, l’intensité autant que les méthodes de la « ruée vers l'or » sont telles que le genre humain se soucie fort peu des moyens par lesquels il s’achemine vers la réalisation de ses desseins. Recourant aux procédés légaux, mais moralement inavouables, à toutes sortes de subterfuges, ainsi qu’au jeu considéré en général, les individus pensent disposer de moyens suffisants pour atteindre leur but.

Le jeu considéré, en général, comme nous venons de le dire, et qui est ici pour l’instant plus spécialement l’objet de notre préoccupation, représente le lourd héritage de plusieurs siècles, lequel pèse, comme un fardeau, sur les épaules des générations successives. Combien il est ancré dans le caractère et les mœurs des nations, qui, depuis l'antiquité, l’ont cultivé et légué comme une passion fortement enracinée et difficile à extirper de la nature humaine | Par les diverses formes sous lesquelles il se présente, par cette force attractive, génératrice d’une cupidité croissante, le jeu, en se greffant sur l’organisme social n’en a ménagé aucune fraction. Et ne peut-on dire qu’il ne serait pas excessif ni même exagéré d’assimiler les méfaits du jeu à la nocivité de lalcool quant à la salubrité publique.

Le joueur, sous l’empire de sa passion, est en proie à l’idée fixe de la possibilité de se voir attribuer par le sort, et comme par sa propre habileté, des sommes imaginaires. Sa volonté, perdant tous moyens de résistance, tout sens de contrôle de soi-même, n’est plus en mesure de faire face aux nombreuses tentations, parfois criminelles, qui le guettent alentour. Détaché de sa famille, prostré sous l'accablement de ce vice implacable qui le ronge, il ne fait que revenir aux lieux du jeu, au casino ou autres tripots, causes de sa décadence morale autant que de sa dé-

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chéance dans la vie publique. Il n’est plus en état de sé réndre compte de ses devoirs dès quë son imagination morbide lui pernet de savourér toute une gamme de jouissances non fesürables. Il est constamment à la recherche de l’argent pour ténter de nouveau la chañice ét passe ainsi tout son temps autour des tables de jeu où s’engloutit trop souvent tout son avoir, fruit d’un long labeur. Ainsi vu, le jeu, en général, présente ün danger indiscutable au point de vue social.

On sérait done disposé à croire qu'üne interdiction complète du jeu, en général, par le législateur aurait ce résultat bienfaisant de préserver la société de ce genré de passion nuisible. Qu'on nous permette, toutefois d’en douter, et les raisons suivantes feront apparaître les difficultés auxquelles se héurterait une telle disposition législative. Tout d’abord, dès l'introduction d’une semblable mesure, on assisterait à un véritable pullulement du jeu à domicile, toujours possible et même facile à organiser ; lé doinicile des citoyens étant iñviolable, on $e heurterait fatalement äux difficultés d'assurer, d’une manière permanente, l'exécution d’une loi défendant toute pratique du jeu.

Les moyens d'interdiction complète du jeu étant impraticables et lés plus sages conseils des moralistes rencontrant des obstacles insurmontablés, de telles constatations né doivent pas faire abandonner l’idée de guérir ce mal qui ne fait que croître. D'autre part, il faut bien se rendre compte que le mal, pendant dé nombreux siècles, à poussé ses racines si profondément dans le corps social, que-ce n’est qu’une action méthodique, pas à pas et de très longue haleine, qui seule permettrait d’obvier à ce désavantage. C’est plutôt par l’édücation progressive de la société, par l'application d’üne méthode de prophylaxie lente mais garantissant, par contre, le résultat escompté, qu’on pourra arrivér à immuniser le genre humain à l'égard de ce mal accablant.

Pour mettre hors d’état de nuire l'influence pernicieuse du jeu, il faut savoir prendre des mesures qui, tout en permettant aux joueurs de garder partiellement l’espoir mis dans le sort et de coutif, jusqu’à un certain point, la chance, les éloigneront de là source même du mal (casino, club, etc). Il est facile. de comprendre que le contact direct du joueur avec la source ou le lieu même du jeu cause le plus grand mal, en raison de la pôséibilité qui se présente à lui d'engager son argent frais afin

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de réparer ses pertes. C’est ainsi, la plupart du temps, que le joueur, à la table de jeu, perd toute faculté de raisonner et d’apprécier le labeur qui lui a valu son avoir, qu’il engage, en majorant constamment le montant de ses mises, pour récupérer le montant de la première perte subie ; qu’il peut, par cette facilité à lui donnée, de continuer le jeu, voir disparaître tout son patrimoine. Pour remédier à ce danger, il faut que la société sache s’attaquer à l’origine du mal, envisageant l'importance du problème dans toute son étendue, sans se servir des palliatifs ayant pour but de tolérer une sorte de jeu comme, par exemple, celui pratiqué dans les casinos, les clubs, ou le pari mutuel, et non en condamnant la loterie en classes qui est, au fond, la forme du jeu la moins nuisible et la plus bénigne, par l’application de laquelle on peut arriver à atténuer les méfaits du jeu considéré en général.

Lors de l’examen précédent des différentes formes de Re nous avons montré les inconvénients du lotto, qui, du reste, par le prix modique de son billet et ses tirages fréquents, est particulièrement accessible aux masses populaires. Ce système s’est avéré fort immoral en soi et a disparu, à l'exception toutefois de l’Italie et de l’Autriche, et de presque tous les pays qui ont adopté la loterie comme ressource budgétaire.

Il ne reste donc plus que la loterie en classes, laquelle, par son mécanisme autant que par son prix élevé, sait écarter la partie du public la moins fortunée en recrutant, par contre, ses ie parmi les classes possédantes.

En adoptant l’organisation de la loterie en classes et enintroduisant une réglementation de l’ensemble du problème du jeu dans son pays, l’Etat contribue à l’élimination partielle du danger qui guette un joueur d’aisance moyenne. Par l'achat du billet de cette loterie, dont le tirage n’a lieu qu’une fois par mois, le souscripteur participe au jeu qui lui donne l’espérance de se voir échoir un lot et, en même temps, il est éloigné de la source même du jeu par la moindre fréquence des tirages. Il arrive même assez souvent que le joueur à la loterie oublie la date du tirage et se la rappelle seulement passé le délai de renouvellement du billet pour la classe suivante. Cela prouve bien que la loterie en classes en écartant la population peu fortunée, loin de présenter un danger pour la bourse du citoyen aisé,

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contribue, par la périodicité de ses tirages, s’échelonnant de À à 12 par an, à endiguer, chez toute une catégorie de personnes un penchant trop prononcé pour le jeu.

Mais la loterie en classes rencontre des objections d’ordre économique et moral émanant des adversaires de ce système de jeu. D’après les assertions de ces défenseurs austères de l’ordre social, la loterie détourne l’homme du travail, l’encourage à la paresse et cause de « terribles ravages dans la moralité publique ». Ces moralistes appuient leurs griefs de l’autorité de Benjamin Franklin, homme d’Etat cèlébre de l'Amérique du Nord, à qui ils attribuent les mots suivants : «Quiconque vous dira qu’on peut légitimement acquérir la fortune autrement que par le travail et l’économie est un empoisonneur public ».

Tout d’abord il nous semble, et les faits de la vie quotidienne le prouvent assez souvent, que les deux vertus, le travail et l’épargne, malgré leurs qualités supérieures et toutes puissantes, ne suffisent pas toujours, dans l’existence, pour arriver. Combien de personnes passent leur vie entière, sans pouvoir se mettre à l’abri de la misère qui les guette et sans pouvoir se soustraire à un complet dénuement.

D'autre part, de nombreux ditique. disposant des éléments indispensables à la réussite de leurs entreprises, capitaux, connaissance de leur métier, relations, et réunissant des qualités indiscutables de courage, d’intelligence, ont vu s’effondrer leurs établissements, fruits d’un effort de longue haleine. Il leur a manqué ce que lon nomme dans la vie courante, de la chance, ou ce que d’autres essaient d'appeler « l’ensemble des conjonctures ». Sans exagérer, on doit, tout de même, reconnaître que le facteur chance, joue un grand rôle dans la vie humaine.

En même temps, l’on assiste à une forte croissance de loteries dans les pays d'Europe. On remarque que des millions de billets sont placés dans le public, appartenant à toutes les classes sociales, qui ne cesse d’espérer arriver à gagner un jour un lot. C'est grâce à l’espoir fondé sur l’enjeu minime d’un billet et non au moyen de capitaux élevés misés par un seul joueur acharné, à l'instar d’une autre catégorie de joueurs, que la loterie et, plus spécialement, la loterie en classes, connaît un essor toujours grandissant.

Si l’on examine de près la vie des personnes acheteuses de billets

à la loterie en classes, on ne peut pas non plus considérer la souscription à cette loterie comme un encouragement à la paresse. Ces gens qui acquièrent ainsi un billet où une fraction d’un billet n’y sont pas incités par uné imagination soi-disant échauffée. C’est plutôt par habitude et possibilité de tenter la chance que ces gens aisés souscrivent un billet, pour une somme dont la dépense ne cause aucun ravage dans leur budget ; et rien de cela ne les empêche de s’adonner normalement à leurs occupations journalières. On peut même dire que beaucoup de numéros deviennent, pour leur possesseur initial, comime traditionnels, et cet usage, les Polonais le nomment plaisamment «l’impôt de la chance » en raison de la périodicité de ces paiements qui ne représentent pas des sommes très élevées. Quant aux ravages d'ordre moral, que les moralistes voudraient y voir, nous croyons qu’il y a tout de même là une expression fort exagérée. Au fond, nous l’avons déjà démontré, aucune déviation de l’activité normale du public n’a lieu et, au surplus, chacun reprend ses occupations et continue à vaquer à ses affaires après comme avant le tirage de chaque classe. Enfin où n’a nullement enregistré, dans les pays exploitant des loteries en classes, une recrudescence du nombre des criminels, des escrocs ou des délinquants en général pour cause de loterie.

Il serait également fort injuste d'admettre que la loterie, fondée sur le tirage de gros lots, fixés d'avance, détourne l’homme de l’économie et de l’épargne. Tout d’abord on a pu remarquer que le prix des billets est particulièrement élevé afin de ne permettre la souscription au jeu qu’à la classe possédante. L’économie de cette classe n’est nullement atteinte par les dépenses minimes affectées à la loterie.

Une loterie ne peut compter que sur une faible partié de l’épargne. Son système de jeu, aussi bien que le mécanisme adopté, ne lui permet de faire appel qu’à des joueurs.

Le rentier, qui a contracté l'habitude d'économiser un capital un peu important, fruit d’un long labeur, ne consent pas à risquer de le perdre. Il risquera peut-être une petite parcelle de ce capital dans la loterie, pour courir la chance d'un gain, mais pour la plus grosse part de sa fortune, il préfére un placement sûr.

‘Cépendant, entre le rentier et le joueur à la loterie, s’inter-

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