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CONCLUSION

156. — Au moment de conclure, nous ne pouvons nous défendre d’une certaine hésitation. Devons-nous, pour faire la critique de la loterie, nous abandonner exclusivement à nos impressions personnelles? ou convient-il d'emprunter aux économistes, aux philosophes, aux hommes d’État les réflexions qui leur ont été suggérées par l'institution à laquelle nous avons consacré cette étude?

Respectons la tradition, — au moins pendant quelques instants — et prêtons l'oreille aux « voix autorisées » dont les anathèmes, s’il faut en croire ce qui se passe de notre temps, n’éveillent plus beaucoup d’échos.

Jean-Baptiste Say écrit laconiquement : « Il est superflu de faire sentir le tort que les loteries font à une nation. Il suffit de dire que les législateurs qui sanctionnent un pareil impôt (J.-B. Say parle de la loterie d'Etat) votent un certain nombre de vols et de suicides tous les ans. Il n’est aucun prétexte de dépenses qui autorise la provocation au crime. » (1)

(4) J.-B. Say, Cours complet d'économie politique, t. 2, p. #32, « Consultez, dit de son côté M. Mauro-Macchi, les chiffres officiels relatifs aux prisons, aux maisons de fous, aux suicides, vous y

Chauveau et Faustin Hélie prononcent le gros mot d’escroquérie.

Et nous rappelons que lors de la discussion de la loi du 25 brumaire au II, la loterie avait été qualifiée de « fléau inventé par le despotisme pour faire taire le peuple sur sa misère en le leurrant d’une espérance qui aggravait sa calamité! » — ce qui n’empêcha pas le Directoire de la rétablir le 9 vendémiaire an VI.

La loterie est-elle pernicieuse et immorale? — Les États qui l’ont abolie disent : oui — Les États encore en grand nombre qui l’exploitent à leur profit, disent non. Ce qui inspire à M. Constant cette réflexion mélancolique : « Il résulte des notes que nous venons de recueillir que la loterie tend de plus en plus à disparaître de la législation comme immorale. C’est fort bien, selon nous, et le législateur devra s’attacher de plus en plus à proscrire la loterie sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations. Mais quel triste spectacle de voir le législeteur ne proscrire la loterie, que lorsqu'elle est organisée par des particuliers, et l’autoriser au contraire, lorsque des corporations, même de bienfaisance, des villes, où l’État lui-même en prennent la direction! On a peine à comprendre que, si la loterie est immorale en elle-même et mérite d’être punie chez les particuliers par la loi pénale, elle puisse devenir moins immorale, être tolérée et même encouragée presque comme une vertu, lorsque l'État ou un établissement

verrez combien l'habitude du jeu fomente de dettes, combien de malheureux elle pousse au désespoir : quelle part lui revient dans les progrès du paupérisme ». (La loterie en Italie, Nouvelle revue, 1880, p. 66).

public quelconque s’en constitue l’apôtre. Ou la loterie est un acte immoral, ou elle ne l’est pas : si elle l’est, elle doit être également interdite pour tous, et il serait utile que

les Etats donnassent les premiers l’exemple. (1) »

157. — Comme nous tenons essentiellement à ne pas nous payer de mots, et que nous n’entendons accepter que sous bénéfice d'inventaire les opinions toutes faites, quelle que soit l'autorité dont elles se réclament, nous étudierons la question distributivement, en nous plaçant successivement en face des loteries d'État, et des loteries

de bienfaisance et d'encouragement aux arts.

158. — Loreries n'Érar. — Nous donnerons à ce mot une acception très générale, et nous ferons entrer dans cette catégorie les loteries de villes comme la loterie de Hambourg qui est, après tout une sorte de loterie d’État, puisque Hambourg est une ville libre.

Nous pensons qu’il convient de distinguer en cette matière, les loteries accidentelles et les loteries permauentes.

Les loteries accidentelles d'État ne méritent peut-être pas les condamnations absolues qui ont été prononcées contre elles par des moralistes intransigeants.

Elles ne sont pas sans quelque ressemblance avee des

(1) ConstanT, France judiciaire, 1882.

souscriptions nationales. Leur but est patriotique ou économique : à l’un ou à l’autre de ces titres il peut se défendre. Lorsque le gouvernement anglais, au cours de la guerre de la ligue d’Augsbourg, demanda à une loterie nationale les ressources nécessaires pour tenir en échec les armées de Louis XIV, nous ne nous sentons pas le courage de dire qu'il commit un acte coupable (1).

Mais pourquoi, dira-t-on, ne pas recourir purement et simplement, en pareille occasion, à une souscription nationale, et ne pas faire appel au patriotisme, sans solliciter le concours de la cupidité?

Il faut hélas! prendre l’espèce humaine telle qu’elle est. Ils s'appellent légion ceux qui donnent 0 fr. 50 à une quête — même à une quête pour la patrie, — et qui n'hésitent pas à payer un billet de loterie cinq francs !

D'ailleurs, les moralistes peuvent se rassurer: les guerres coûtent aujourd'hui beaucoup trop cher pour que l’on songe encore à faire face aux sacrifices qu'elles occasionnent à l’aide de loteries patriotiques. L'État se voit dans la nécessité de se procurer presqu'instantanément des centaines de millions, des milliards parfois, et il perdrait son temps à placer des billets de loterie dont le produit ne couvrirait pas les dépenses de la première journée de mobilisation.

(1) Sous Louis XV, par arrêt du Conseil du 20 octobre 1747 (par conséquent au cours de la guerre de sept ans) une loterie royale fut instituée dont le produit était destiné à subvenir aux dépenses de la guerre, Cette loterie n'était pas autre chose qu'un emprunt à lots remboursable en 12 ans. Ce qui prouve que les emprunts à lots n'ap-

paraissent pas alors autrement que comme une loterie. (Journal de Barbier, t. 4, p. 263).

L'État ferait usage de l'emprunt; — et si pour se procurer plus certainement des ressources, il croyait devoir recourir aux séductions de la loterie, ce serait sous la forme d’un emprunt à lots; — ce qui est encore une loterie, mais une loterie qui ne nous regarde pas.

Si nous supposons qu'il s'agit, non d’un eftort patriotique comme celui que nécessite une guerre, mais d’un but économique, comme une grande entreprise de travaux publics, l'État recourrait beaucoup plus certainement encore à l'emprunt, et ce serait justice, car il n’est pas équitable qu'une génération supporte seule les charges d’une entreprise dont les bénéfices seront recueillis bien moins par elle que par les générations suivantes.

Quant aux loteries permanentes d'État, comme la loterie prussienne, la loterie hongroise, la loterie roumaine, la loterie de la République Argentine, etc..., nous nous associons, sans réserve, aux condamnations dont elles ont été l'objet.

159. — Elles ont cependant trouvé des défenseurs, C’est, a-t-on dit, un impôt comme un autre : c'est même un impôt meilleur que bien d’autres, puisque c’est un impôt volontaire, qui n’est payé que par ceux qui jugent à propos de l’acquitter. — On objectera peut-être que l'État spécule sur un vice, la passion du jeu : mais fait-il autre chose que spéculer sur les passions des contribuables lorsqu'il se réserve le monopole du tabac, comme chez nous, ou lorsqu'il grève d’un lourd impôt la consommation de ce narcotique, comme cela se passe dans d’autres pays? Si jamais l’État établi à son profit le monopole de

l'alcool, ainsi que le demandent des économistes de marque, ho spéculera-t-il pas sur la passion la plus dangereuse des classes pauvres?

Ces arguments ne suffisent pas à nous convaincre. Une institution qui entretient dans un peuple, la passion du jeu À l'état endémique ne peut pas être innocentée. Il suffit pour se rendre compte des ravages exercés par une passion de ce genre, de voir ce qui se passe à l'heure actuelle pour le jeu aux courses. Descendez dans un hôtel, el si vous avez un peu l'air d'un sportsman d'abord facile, le domestique qui brosse vos habits vous demandera des & tuyaux ». Il y à dans toutes les classes, mais surtout dans la elasse inférieure et dans les régions sociales qui y continent une véritable fièvre de jeu. Eh ! bien, cette fièvre de jeu, elle «à déjà sévi chez nous avant la loi de 1836, et, dans une thèse très vivante, M. Aron l'a mise en seène avec un véritable talent de coloriste (4). Seulement, à celte époque, on ne jouait pas aux courses, on jouait à la loterie.

160. — Lorsque la loterie nationale fit en 187$ comme dit M. Aron une rentre triomphale à l'occasion de l’exposition (2), on vit hien à quels abus elle pouvait donner lieu. Les billets émis à 1 frano se vendaient au mois d'octobre de 2 à 25 franes suivant qu'ils appartenaient à telle ou

(1) Axox, Thèse, Naney, 1SST, Loteries, Valeurs à lets.

(à) Cette loterie autorisée par un décret du 22 juillet 1878 qui à qualiie de « sousortphion » ar pour bat : 1° le paiement du voyage des ouvriers à l'Exposition : ® l'achat d'objets exposés pour être très au sert.

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telle des douze émissions. [ls faisaient l'objet d'un agiotage scandaleux dont les fluctuations étaient cotées sous le péristyle de la Bourse, et publiées dans les journaux (4), »

Ce sont là les inconvénients à côté de la loterie, les abus dont elle est l’occasion.

Mais les périls intrinsèques qui firent abolir la loterie permanente sous le gouvernement de juillet sont bien autrement graves, La démoralisation qui naît de l'agiotage n'a pas la généralité de celle que produit un appel incessant à la cupidité des foules.

La première peut être enrayée par des mesures de police intelligentes, prises à temps et appliquées avec une rigueur salutaire. Contre la seconde, il n'est point de remède, On endigue un ruisseau, on n'arrête pas le cours d’un torrent,

Reconnaissons toutefois qu'une loterie officielle temporaire, surtout une loterie dont les lots ne consistent pas en argent, n'a pas autant d'inconvénients qu'une loterie d’urgent permanente,

Encore ne faut-il pas être dupe d'une illusion, Lorsque les lots « en nature » atteignent une valeur élevte, les acheteurs de billets savent bien qu'il leur sera possible de les convertir en argent, Tel qui n'a jamais appris une note de musique, serait fort aise de gagner un piano d'Érard,.. pour le vendre, Tel autre bénirait la fortune #i elle le favorisait du gain d'une automobile dont il se déferait à beaux deniers comptants.

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