LES NUITS DU TIBRE
iorgio Schiavone reposait allongé dans le fond de la barque qui flottait au bout de son amarre. La veille, il avait déchargé du bois sur le quai de Ripetta, et il venait de passer la nuit près du dépôt, par crainte des voleurs qui ne se gênaient pas pour s'approvisionner sur le port. C'était aux environs de la cinquième heure, et le batelier engourdi de fatigue rêvassait sans dormir, le front rafraîchi par le souffle du matin, bercé par le tressaillement presque imperceptible du fleuve. Il regardait miroiter autour de lui la plaine d'eau et trembler légèrement les deux rives avec leurs maisons.
Dans la demi-conscience où il somnolait, il vit déboucher de la ruelle qui longe San-Geronimo deux piétons aminés d'estafiers; ils s'arrêtèrent un instant et interrogèrent des yeux le rivage désert. N'apercevant personne, ils revinrent sur leurs pas. Presque aussitôt deux autres arrivèrent par le même chemin; ils inspectèrent encore le voisinage : personne toujours. Alors ces derniers venus firent signe à leurs compagnons : un cavalier, ceint d'une épée d'or et vêtu en seigneur, parut monté sur un cheval blanc. Derrière lui était placé en travers un cadavre, la tête pendant d'un côté, les pieds de l'autre; à droite et à gauche, deux hommes le soutenaient pour l'empêcher de tomber, à cause des secousses de la marche, et c'étaient les estafiers qui s'étaient montrés tout d'abord. L'étrange cavalier et son escorte avancèrent jusqu'à l'endroit d'où l'on vidait les charretées de fumier dans le Tibre. Une fois près du bord, ils tournèrent le cheval le dos au fleuve : les deux bravi saisirent le cadavre, l'un par les bras, l'autre par les jambes, le soulevèrent, le balancèrent quelques secondes, puis de toutes leurs forces le lancèrent dans le vide.
« Est-il bien tombé? demanda le cavalier, qui, placé comme il l'était, ne pouvait rien voir de la chose.
— Oui, seigneur, il a coulé au fond. »
Il se retourna sur sa selle :
« Qu'est-ce qui surnage, là, tout noir?
— Son manteau.
— Jetez des pierres dessus. »
Ils obéirent et le manteau s'enfonça. Après quoi, le seigneur et ses quatre acolytes partirent de compagnie, mais ils s'en revinrent par une autre route; ils prirent la rue qui conduit à l'hôpital de San-Giacomo. Ils disparurent.
Alors seulement Schiavone se leva du fond de la barque où il s'était dissimulé jusque-là. Tout témoin, même involontaire, est un ennemi pour les hommes qui vaquent à semblables besognes. Et ceux-là étaient cinq, et bien armés. Le batelier, s'étant mis debout, haussa les épaules.
« Bah! pensa-t-il, ceci ne nous regarde point. C'est affaire entre grands seigneurs. »
Il avait remarqué la défroque somptueuse de l'homme quand on l'avait précipité à quelques brasses de son embarcation, aussi le riche accoutrement et l'épée d'or du cavalier. Depuis qu'il passait les nuits sur le Tibre, à faire son métier de veilleur auprès des dépôts de bois, c'était peut-être le centième cadavre qu'il y voyait précipiter, à cette même place. De tant de morts personne jamais n'avait demandé compte. Quelques-uns pourtant lui avaient fait impression, entre autres un cardinal, ayant encore au cou la corde qui venait de l'étrangler. Une autre fois, c'étaient, attachés l'un à l'autre comme amoureux qui s'étreignent, une belle
fille et un beau garçon; elle était parée à la façon des demoiselles du palais, lui vctu ainsi que les secrétaires apostoliques. Les noyés s'en allaient au fil de l'eau sous la lune. Il y avait des vieillards aux figures de magistrats ou de prêtres, qui gardaient une majesté douce, pareille à celle des martyrs dans les tableaux d'église; des pages puérils aux longs cheveux de femmes, des vierges plus charmantes de s'être endormies pour toujours dans la paix. Giorgio se souvenait d'une qui tenait entre ses doigts de marbre une rose, hommage peut-être du bourreau, attendri après avoir tué. Elle paraissait aller, le long du fleuve, à la rencontre de quelque fiancé qui l'eût attendue de l'autre côté de la mort.
Au Tibre aboutissait l'hécatombe journalière que l'intérêt ou la. rancune du pontife avait réclamée : ennemis réels ou supposés, serviteurs en disgrâce, jeunes hommes qui vivaient avec trop d'audace, vieux princes de l'Eglise qui mouraient avec trop de lenteur et dont on attendait la dépouille. Combien de secrets passaient avec ces morts à travers les nuits du Tibre, pour aller, vers la majestueuse embouchure d'Ostie, se perdre éternellement dans la mer!
Maintenant, Giorgio Schiavone s'émouvait à peine lorsqu'un nouveau cadavre tombait, ouvrant l'eau jaune où flottaient les éclats de bois, les torchons de paille et les plaques de fumier. D'ailleurs, c'étaient presque toujours des morts
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fastueux, des morts riches, qui n'avaient droit qu'à l'indifférence d'un pauvre hère. Ce matin encore il en fut de même. Au bout de quelques instants, il s'était recouché dans sa barque. Étendu sur le dos, les bras croisés, il regardait entre ses cils mi-clos bleuir le ciel. Un seigneur de plus envoyé aux poissons! Il vivait, lui, Giorgio. Et jamais sûrement un beau cavalier à l'épée d'or, monté comme un saint Georges sur un coursier blanc, ne se dérangerait, lui et ses quatre estafiers, pour se donner la peine de le jeter à l'eau.
La matinée s'avançait cependant, et Gandia n'avait point reparu au palais apostolique. Ses serviteurs s'inquiétèrent. L'un d'eux prit sur lui d'aller prévenir le pontife. Alexandre, en attendant qu'on servît son repas, composé d'un seul plat, car il était d'une sobriété tout espagnole, s'attardait dans la salle de la Vie-des-Saints. Giulia Farnèse s'entretenait avec lui; il gardait, roulée autour de ses doigts, comme un lien d'or, une des tresses dénouées de la jeune femme. Il avait revêtu ce matin un costume laïque, et il ressemblait en tout à un prince du siècle; il comptait environ soixante-six ans, mais il rajeunissait tous les jours. Son visage busqué, ses yeux étincelants attestaient une énergie et une santé vivaces.
Une riche lumière d'été entrait par les fenêtres : les belles fresques du Pinturicchio, qui
glorifient sainte Barbara et sainte Catherine d'Alexandrie, éclataient de couleur, et, grâce aux empâtements de stuc, les personnages et le décor en demi-relief sortaient de la muraille, palpables, vivants. Aux parois pendaient, çà et là, des tapisseries; le pavement en maioliques miroitait de reflets blancs et bleus. Aux travées de la voûte, les émaux, flammes figées, juxtaposaient leurs teintes orientales. Le plafond déroulait, parmi les arabesques, les oves, les oiseaux féeriques et les chimères, les allégories égyptiennes d'Isis, d'Osiris et d'Apis, apothéose du bœuf Borgia, tandis qu'au centre de ces mythologies, dans une mandorle, l'écusson pontifical rappelait, par les clefs mystiques et la tiare, le vicaire de Jésus-Christ et l'empereur du monde spirituel.
Le serviteur entra, et, sans omettre les génuflexions d'usage, s'avança vers Alexandre, qui jouait toujours avec la chevelure de la belle Giulia.
« Qu'y a-t-il, Carlito? » lui demanda le pontife sans s'interrompre.
L'homme, tout jeune encore, était Espagnol, car Borgia aimait à s'entourer de compatriotes; il possédait toute sa confiance, étant né dans sa maison, fils de ses plus anciens domestiques, au temps où le futur pape n'était que cardinal et vice-chancelier de l'Église. Aussi Alexandre l'avait-il placé auprès de son fils aîné en consi-
dération de son dévouement, sûr entre tous.
Carlito répondit, avec la voix hésitante d'un porteur de fâcheuses nouvelles :
« Très saint-père, je viens avertir Votre Béatitude que son illustre fils, dont nous attendions le retour hier soir, n'a point reparu encore au palais apostolique.
— Juan n'est pas rentré? »
L'alarme soudaine lui faisait perdre le ton de la cour, qu'il observait et imposait si rigoureusement d'habitude. Il parlait du duc de Gandia comme un bourgeois de Rome inquiet de son fils.
« Non, seigneur et bienheureux père, le glorieux duc n'est pas rentré.
— Mais toi, tu étais avec lui, hier. Tu ne sais pas la cause de son retard? Explique-toi.
— Très saint-père, à certain moment, notre maître excellentissime nous a tous renvoyés et n'a plus souffert près de lui que le seul Marco.
— Eh bien, Marco, que dit-il, lui? Qu'a-t-il vu? Que sait-il? Pourquoi n'est-il pas ici, avec toi? »
L'impatience du redoutable seigneur et ses propres appréhensions rendirent la réponse de Carlito toute tremblante :
« Très saint-père, dit-il en baissant les yeux, Marco n'est pas rentré non plus.
— Comment? Ah! mon Dieu, c'est étrange. Un malheur? A moins... oui, sans doute... ce doit être cela. »
Il s'était mis debout, il marchait d'un pas nerveux malgré son âge. Crainte ou joie, chaque mouvement de son âme se manifestait par une agitation qu'il ne savait point refréner, et parfois son fils César lui en faisait reproche.
« Laisse-nous, Carlito, dit-il, mais renseignetoi, et, si tu apprends quelque chose, viens nous en informer immédiatement. »
Le serviteur s'agenouilla de nouveau; puis il sortit. Alexandre revint vers son amie.
« Probablement, continua-il, notre jeune duc est allé hier soir chez quelque courtisane, et n'ose sortir de sa maison pendant le jour, par bienséance. Nous le reverrons ce soir. Ne pensez-vous pas ainsi? »
La belle Giulia s'intéressait médiocrement au fils de sa rivale, mais elle se garda de paraître indifférente : elle connaissait à quel point l'amour paternel d'Alexandre était ombrageux.
« Votre Sainteté a certainement raison, répondit-elle, et elle en juge à merveille. xVlais il me semble qu'elle laisse passer l'heure de son repas et qu'il serait temps...
— Non, non, interrompit le pontife presque avec colère, nous n'aurons point souci de nourriture non plus que de repos tant que pareille chose ne sera point éclaircie. »
La blonde Farnèse se tut, pour ne pas le fâcher davantage. Mais elle voyait impatiemment une telle sollicitude pour les enfants de la Van-
nozza. Vieillie et dépossédée maintenant de la préférence du maître, celle-ci régnait encore par eux. Juan et César, hommes faits, même GofTfé, adolescent, flattaient mieux la paternité d'Alexandre et l'occupaient bien plus que l'unique fils qu'il avait de Giulia, un enfant encore. Ils faisaient tort en même temps au frère de la nouvelle favorite, à ce cardinal Farnèse qu'on appelait le cardinal du cotillon. Des pensées haineuses se pressaient en ce moment sous le front de la patricienne, que voilaient à demi les cheveux de soleil. Mais elle les dissimulait, car son âme d'esclave-reine avait pris l'habitude de se dérober aux regards du vieil amant inquiet et sanguinaire. Elle savait, comme tout le monde, que sa faveur était dangereuse, son amour plein de pièges, et qu'à sa confiance il ne fallait pas se fier. En cet instant où la mort de Gandia lui apparaissait un bonheur possible, le commencement des représailles que lui ménageait la destinée, elle se contraignit à paraître soucieuse et craintive.
Cependant, les heures passaient, le soir était arrivé. A présent l'anxiété du pontife grondait comme une colère : son entourage sentait planer des menaces de foudre. Puis il se fit sur le mystère un commencement de clarté sinistre. Près du quartier juif, on retrouva Marco, le serviteur du duc, presque mourant, chez un bourgeois charitable qui l'avait recueilli, après qu'il fut
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tombé sur la place du Ghetto, navré d'affreuses blessures. On l'interrogea; à peine s'il put parler; il n'avait plus d'haleine que pour le dernier soupir. D'ailleurs que savait-il? Dès que son maître l'avait quitté, des ombres masquées surgissaient autour de lui, des poignards se levaient, s'abattaient, se croisaient dans sa chair, et il s'était affaissé, tandis que le duc devait être déjà loin, allant à un rendez-vous ou à un guetapens. Ayant achevé ce récit, ses yeux agrandis par l'horreur de la mort roulèrent dans leurs orbites et il expira.
Quelqu'un ramena par la bride la mule du duc : il l'avait trouvée toute harnachée devant le palais du cardinal de Parme. Un des étriers manquait; l'étrivière avait été coupée. Cette circonstance troubla le pape plus encore que la mort de Marco : pour la première fois, il crut à l'assassinat de son fils. Il le vit, avec l'horrible précision d'un cauchemar, tombé de sa monture, un pied pris dans l'étrier, des bravi, pressés d'en finir, tranchant la courroie de leurs lames sanglantes, se sauvant avec le cadavre à travers la nuit... Pourtant, il s'acharnait à espérer. Il fit demander le duc dans toutes les maisons où il fréquentait, et d'abord chez le seigneur de la Mirandula dont il courtisait la fille depuis quelque temps. iMais personne n'avait vu don Juan pendant la nuit.
La Vannozza vint au palais et ne put que
pleurer dans les bras du pontife. César restait enfermé chez lui, au Borgo, et ses serviteurs avaient ordre de le dire malade.
Toute la police était sur pied. Ceux-ci fouillaient les rues, surtout autour du Ghetto; ceuxlà battaient les deux rives du Tibre. Un familier du saint-père, ayant rencontré le batelier Giorgio Schiavone, l'interrogea comme les autres, et Giorgio, que sa vie nocturne avait blasé sur bien des choses, raconta sans aucune émotion celle dont il avait été témoin la veille.
« Pourquoi n'as-tu rien dit? s'écria l'homme du pape. Pourquoi n'as-tu pas tout raconté au gouverneur de la ville? Tu mériterais d'être pendu pour ton silence comme d'autres pour leurs propos. »
Humblement, Giorgio s'excusa.
« Un cadavre de plus ou de moins, je ne pensais pas que cela fût de conséquence. J'en ai tant vu jeter au Tibre! On finit par n'y plus faire attention.
— Assez! Et comment était-il habillé ce seigneur?
— Il portait un pourpoint brodé d'or, avec la ceinture et le poignard, des chausses d'un vert foncé et des brodequins. Son manteau était noir. »
Le costume que don Juan avait revêtu pour se rendre au souper chez Vannozza! Sans même prendre le temps de passer au palais aposto-
lique pour rendre compte de sa mission, le policier courut chez le gouverneur. Celui-ci écouta la nouvelle en tremblant de terreur et de joie, mais la terreur l'emportait. A retrouver le corps de don Juan, il pouvait gagner une fortune; s'il ne le retrouvait pas, il risquait la colère du pape, c'est-à-dire le Sammarocho ou le gibet. Il fallait agir pourtant. Une heure après, à tous les carrefours de Rome, les tambours battaient, les trompes sonnaient :
« Ordre est donné aux pêcheurs, bateliers et mariniers, habitant la ville de Rome ou y séjournant, d'être présents demain, à la première heure, sur les rives du Tibre avec leurs barques et engins de pêche. Dix ducats d'or à celui d'entre eux qui ramènera le corps de 1 illustre et glorieux seigneur don Juan de Borgia, duc de Gandia, de Sessa, de Bénévent, prince de Teano, vicaire de Terracine et de Pontecorvo. »
Le lendemain, dès le lever du soleil, les deux bords du fleuve étaient noirs d'un fourmillement inaccoutumé. Des hommes de police maniaient avec rudesse leurs bâtons, pour contenir la foule; trois cents barques s'échelonnaient entre les parapets : des filets alourdis de plomb se déployaient en l'air, comme des nuages gris; des crocs, des harpons, des gaffes, des perches, des tridents, des fourches, des ongles de fer labouraient, fouillaient et semblaient torturer l'eau jaune avec férocité pour lui faire dire en
quelle cache profonde elle recelait le corps du prince, du demi-dieu qu'on cherchait encore et qu'on pleurait déjà. Il était midi, et l'eau, si furieusement questionnée, n'avait pas encore vomi son secret. Tout à coup, on entendit, sur un point de la ligne que formaient les barques rangées comme en bataille, quelques cris isolés, dominant la rumeur immense qui bourdonnait depuis l'aube. Puis ces cris se multiplièrent, se répétèrent, se propagèrent tout le long des quais, de proche en proche, ainsi que s'allument l'un après l'autre les vases de feu sur une terrasse qu'on illumine.
« Il est retrouvé.
— C'est Battistino de Taglia qui vient de le ramener.
— Il a de la chance! Dix pièces d'or!...
— Pauvre seigneur!
— Il paraît qu'il a doux visage dans la mort.
— Plus beau que dans la vie! Il semble dormir.
— Il a encore ses gants, pendus à sa ceinture.
— Et sa bourse, avec trente ducats.
— Bien 'sûr, ce ne sont pas des voleurs qui ont fait le coup.
— Il a reçu neuf blessures au moins.
— Il a la gorge coupée.
— Que va dire le pape? Le duc était son préféré.
— L'œil droit de sa tête.
— Il aime aussi don César.
— Mais le duc était son capitaine et l'héritier de son nom.
— Qui l'a tué ?
— Cette question!... Taisez-vous, si la vie vous tient à cœur. »
Mais déjà, couvert d'un manteau qu'on avait jeté sur lui à la hâte pour dérober à la multitude les vêtements et le visage souillés de vase, le corps avait été placé sur une barque. Elle s'en alla lentement vers le château Saint-Ange; elle avait atterri que le peuple restait toujours là, les yeux fixés sur cette eau trouble qui, après avoir charrié, au temps des Césars et des martyrs, tant de cadavres impériaux ou sacrés, venait d'engloutir celui-là encore, et le rendait malgré elle à la lumière épouvantée.
La barque funèbre ayant abordé, les mariniers, de leurs bras robustes que le respect et la terreur paralysaient à demi, soulevèrent une chose voilée et la hissèrent par-dessus le parapet. Prévenu déjà, le cérémoniaire Bernardo Gutierrez, compatriote et favori d'Alexandre, attendait, debout sur le seuil du château Saint-Ange, pour recevoir la dépouille du prince : la solennité terrible du moment faisait plus rigide encore sa dure face espagnole. Les gardes qui remplissaient la cour s'avancèrent; ils prirent des mains des pêcheurs le cadavre toujours invi-
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sible sous le manteau et le portèrent dans la salle du poste, où ils le déposèrent sur une table. Le cérémoniaire leur donnait des ordres d'une voix brève. Ils enlevèrent avec peine les vêtements trempés qui collaient au corps, ils lavèrent le visage, les cheveux et la barbe souillés d'herbes et de boue. Ils mirent à nu les membres qui étaient merveilleusement blancs : les neuf blessures, d'un rouge cruel, ressemblaient aux stigmates qui saignent au flanc des crucifiés de cire. Il s'agissait maintenant d'habiller le mort de ses vêtements militaires. On lui passa la chemise plissée au col brodé d'or, le pourpoint doré aussi, la jaquette noire ouverte sur l'épaule pour laisser voir la manche de toile fine, on le coiffa du béret à triple fibule d'or et de rubis. On ouvrit avec effort sa main roidie, pour y placer le bâton de commandement. Il fallait qu'il apparût au peuple romain dans tout l'éclat de sa gloire belliqueuse, lorsqu'il passerait dans son cercueil, la face découverte, pour gagner le lieu de sa sépulture héréditaire.
Tout à coup, assistants et ministres de la suprême cérémonie ont frissonné. Le corridor qui relie le palais apostolique au château Saint- Ange s'emplit d'une clameur continue, comme celle d'une mer d'orage. Le long du souterrain, une grande ombre blanche avance incertaine, titubante; un homme de haute taille approche lentement, manque de tomber à chaque pas et
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se retient aux murailles, comme ivre ou blessé. Ivre en effet de son désespoir, blessé par le glaive du destin et chancelant comme un taureau dans l'arène, Alexandre Borgia vient voir son fils Juan qui n'est plus. Une autre ombre, rouge celle-là, l'accompagne : le cardinal de Ségovie, le seul parmi les princes de l'Eglise qui puisse se dire son ami, s'entête à le suivre, à lui offrir son aide sur ce chemin de la croix, mais le père farouche retrouve quelque vigueur pour le repousser. Il sort du souterrain, gémissant, pleurant, et ses larmes l'aveuglent. Il ne trouve plus sa route.
« Où donc est Juan? balbutie-t-il. Où est mon fils?
— Ici, Seigneur. »
Le cardinal de Ségovie l'entoure de son bras, le guide, le pousse et le soutient à la fois. Voici la salle, et voici la table, le cadavre étendu sur le dos, les yeux fermés. Alexandre reprend toute sa force; il bouscule les gardes qui se tiennent en cercle, la pointe des épées vers la terre. Il se jette à genoux devant le corps, d'un seul coup, comme si sa stature, brusquement, se brisait en deux. Et, du dehors, les curieux, massés sur le pont Saint-Ange, entendent un cri pareil à un grand tonnerre, qui traverse la cour du château et vibre en échos le long du fleuve. Ce cri surhumain, c'est la douleur du pape qui l'a jeté. Le bœuf Borgia vient de mugir
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de douleur; Rome en tremble. Une peur subite disperse les imprudents qui sont venus assister de trop près aux premiers éclats de ce désespoir formidable. Chacun craint d'avoir dans la catastrophe une responsabilité inconnue et d'être parmi les victimes expiatoires qu'on réclamera pour apaiser un tel mort. Le pont et les quais se vident en un instant; on court se réfugier chez soi, on s'enferme comme pendant un orage, et les marchands mettent les volets à leurs boutiques. Tout ce qu'il y a d'Espagnols à Rome court la ville, l'épée au poing, en criant vengeance. Ils maudissent le nom romain parce que don Juan est mort.
La plainte du pontife continue; elle est maintenant basse et entrecoupée. Le vieil homme, tellement couvert de sang et de souillures qu'il n'y a plus une place nette sur sa robe blanche, le demi-dieu bestial, semblable à Moloch dévorateur dont les flancs d'airain étaient la tombe ardente des générations, Alexandre Borgia enfin, est devenu dans sa détresse tel qu'un enfant, humble, faible, désemparé. Il a pris entre ses mains la tête de son fils, et quand il cesse de baiser ses joues froides, ses lèvres serrées par la mort, il répète, dans la langue maternelle qui demeure toujours la langue de l'âme :
(( oAy de mini, desdichado!... Juanito, hijo de mis entranasî... Juanito!... cAy de mim! »
Autour de lui, comme s'il pouvait les voir,
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les entendre et leur tenir compte de leurs larmes, prêtres, courtisans, officiers pleurent à grand bruit sur le jeune homme mort et tremblent pour eux-mêmes.
Vient le soir. Des mains respectueuses écartent le pontife de la triste dépouille et le remettent debout. On dresse le catafalque. Par la porte du château sort un lent cortège noir; il franchit le pont Saint-Ange, il suit la via di Ripetta vers l'église de Sainte-Marie-du-Peuple où les Borgia ont leur sépulture. Cent vingt torches le précèdent, ouvrant une brèche de clarté dans la nuit qui s'effare. Puis viennent sans ordre tous les prélats de la maison du pape, les camériers, les écuyers. Enfin, étendu dans sa bière ouverte, la nuque appuyée au coussin funèbre, la face aux yeux clos inutilement tournée vers le ciel, une grande croix sur la poitrine, don Juan de Borgia, duc et prince de la sainte Eglise romaine et capitaine général de ses armées, traîtreusement assassiné.
La foule en deuil traîne un long gémissement, laisse après elle un sillage de plaintes. Chacun s'efforce de sangloter plus fort. Et la lâcheté de ces feintes clameurs donne à ces obsèques leur tristesse suprême.
Ni César ni aucun de ses serviteurs n'y ont paru.
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Le pape s'est enfermé dans la chambre la plus secrète du Vatican; il refuse de manger, de boire, et même d'ouvrir à personne. A travers la porte on entend ses sanglots qui ne finissent point; de temps en temps un cri terrible s'élève et glace les sentinelles postées aux deux bouts de l'immense galerie. La plainte, ininterrompue jusqu'au dimanche, atteste que le pontife ne connaît pas un instant le sommeil. Cependant, devant le seuil interdit, un vieillard s'éplore, gronde, supplie, s'épuise en remontrances : c'est le cardinal de Ségovie, qui aime peut-être son compatriote Alexandre, et qui lui a donné trop de preuves dangereuses de son dévouement pour n'avoir pas tout à craindre d'un nouveau pontificat. Il a peur que le désespoir ne consume cet homme qui exerce en ce moment sa propre force contre lui-même. Enfin la porte s'ouvre, le pape étant vaincu par les prières ou par sa lassitude. Ségovie voit devant lui un fantôme dont les yeux fous saignent d'avoir trop pleuré. La forme blanche s'abat contre sa poitrine. Les deux princes sacrés sanglotent, chacun sur l'épaule de l'autre.
« Que puis-je faire pour vous soulager, très
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sainc-père? » demande le vieux cardinal parmi ses larmes.
Et il sent, après l'avoir dite, l'absurdité d'une telle phrase adressée à l'inconsolable.
Mais Alexandre s'est dégagé : il le regarde avec un autre visage où reparaît toute son énergie, et d'une voix âpre il répond :
« Appelez le bourreau, cardinal. »
Il vient de songer tout à coup aux valets de son fils. Ils sont au moins coupables d'avoir survécu à leur maître. Bientôt ceux qui avaient versé de fausses larmes sur la mort de Juan poussent des hurlements sincères pour leur propre compte. Mais le pape n'est point soulagé.
Et voilà que le ciel aussi se met en deuil et que le tonnerre gronde. La statue ailée qui du haut du Saint-Ange protège la cité contre les guerres et les pestes est frappée de la foudre et tombe. Des spectres errent la nuit en criant : « Malheur! » dans les couloirs du Vatican. Borgia songe à Dieu : avec épouvante, il se sent dans sa main. Il se regarde, il s'examine, il connaît que toute sa vie n'est qu'un crime. Ce crime le revêt d'un manteau de honte, le couronne d'une tiare d'infamie; il se voit, dans le miroir ardent de sa conscience, pareil aux condamnés à mort, sous la chemise de soufre et la mitre de dérision; lui, c'est à la mort éternelle qu'il est condamné. Il porte sur le front le signe de la Bête : il est lui-même la Bête de férocité et de
luxure. Oui, son symbole véridique apparaît dans son blason dont il s'est jusqu'alors enorgueilli : le bœuf lourd de bestialité, qui montre un sabot fourchu comme celui du diable. La perte de son fils, de son bien-aimé, est un avantgoût qui lui est donné du châtiment inextinguible. Il entend au fond de lui-même deux voix. L'une crie : « Vengeance! » l'autre : ce Pénitence! » Il les écoute toutes les deux,
Il souffre tant qu'il ne sait plus contenir en lui-même ses remords et sa misère, lui, le grand simulateur, l'homme à la face riante, à la parole cordiale avec un cœur empoisonné. Il songe à l'abdication; il en écrit au roi d'Espagne. Le bruit de sa détresse remplit toute l'Italie; son pire ennemi, Savonarola, lui envoie des consolations.
Dans la salle des Pontifes, il réunit un consistoire; devant ce tribunal de pourpre, il s'accuse, il s'humilie.
« Hélas! nos très chers frères, si nous avions eu sept papautés, nous les eussions données pour sauver notre fils. Dieu, par cette mort, nous punit de nos fautes. Car nous avons causé maintes fois le scandale et nous l'avons toléré autour de nous. Mais nous avons résolu de nous réformer nous -même et de réformer l'Eglise. Nous n'y épargnerons ni notre peine ni notre vie, s'il est nécessaire. Le rang, l'amitié, l'intérêt ne seront désormais plus rien quand il s'agira
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d'attribuer les dignités et les charges du monde spirituel; nulle considération terrestre n'existera plus au regard du bien des âmes. Nous avons résolu de nous amender et de devenir un bon pasteur du troupeau de Dieu. Et nous vous prions, nos très chers frères, de travailler avec nous pour le règne du Christ et pour le salut du monde. »
L'assemblée écoute, surprise, incertaine. Beaucoup louent la pieuse résolution du pontife qui secrètement s'en affligent. S'il cède à son impétueuse nature, jusqu'où ira-t-il dans cette voie nouvelle de la rigueur et de l'austérité? Faudrat-il, pour lui complaire, en revenir à la simplicité surannée de l'ancienne Eglise, à l'esprit de dépouillement et de sacrifice? Plus d'un déjà pleure ses richesses, ses maisons de campagne, ses chevaux, ses estafiers, ses favorites, tout ce qui va être défendu. D'ailleurs, si l'on doit répondre de tous ses actes comme au tribunal de Dieu et rendre ses comptes, y en a-t-il beaucoup ici qui, après avoir restitué ou abandonné ce qu'ils possèdent, pourront espérer de sauver leur liberté ou leur vie? Et chacun, tout en affectant pour la réforme un zèle sévère, demande à sa conscience ce qu'il doit craindre.
Six cardinaux sont commis à la tâche d'épurer l'Église, de sarcler la mauvaise ivraie qui étouffe le troment. Chaque jour, le pape s'enferme avec eux pour prendre leurs conseils. Mais il n'en
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oublie point sa vengeance. Il se repaît toujours de sa douloureuse colère. Il a soupçonné tout le monde : d'abord les grands barons dépouillés par lui, Colonna, Orsini, Alviano; puis le vicechancelier, Ascanio Sforza. Le prélat a reçu naguère de Juan une grave injure : le duc a fait appréhender et pendre, sans autre forme de procès, deux de ses gens qui s'étaient battus avec les siens; Ascanio a proféré alors des paroles imprudentes. Mais, instruit de l'accusation qui plane sur sa tête, il se disculpe aisément. Alors Alexandre songe à un autre Sforza, Giovanni de Pesaro, le mari de Lucrezia, dont il vient de dissoudre arbitrairement le mariage sous le prétexte outrageant d'incapacité. Mais Giovanni est loin; il sait que le pape l'aimerait mieux mort que divorcé : il a fui Rome.
Une idée effroyable, que le Borgia n'ose pas se formuler à lui-même, s'est installée peu à peu dans son esprit. Elle lui était apparue comme un spectre, dès le premier jour, dans la lueur de la catastrophe; puis cette vision était rentrée, grimaçante, dans les ténèbres. Mais elle revient sans cesse et le hante. Malgré lui, il y fait allusion; on lui a entendu dire : « Je sais qui l'a tué. » Tandis qu'il laisse ses policiers troubler Rome d'allées et venues menaçantes, entrer à toute heure dans les maisons et tenir la ville haletante sous l'oppression d'un cauchemar, dans la terreur des prisons et des tortures, il murmure
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tout bas, accablé, hébété, un nom. Deux syllabes chuchotées font frissonner ses puissantes épaules :
César. »
L'accès du palais apostolique et des appartements pontificaux était libre pour quiconque apportait au saint-père quelque éclaircissement au sujet du crime. La femme qui se présenta ce matin-là n'eut qu'un mot à dire aux gardes suisses pour être conduite devant le pape, dans la chambre privée où il recevait les particuliers.
Dès qu'elle fut en sa présence, elle tomba agenouillée, et, bien qu'il l'y invitât, ne se releva point.
« Qui êtes-vous? demanda-t-il, impatienté par cette résistance.
— Une malheureuse, saint-pére. On m'appelle Clelia. »
Ce nom était célèbre à Rome. Alexandre le connaissait donc, mais il n'avait jamais vu celle qui le portait. Quand elle était entrée, il l'avait regardée à peine. Il la considéra un instant; il distingua sous la mantille noire un pâle visage admirable, à la bouche crispée, aux yeux fié-
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vreux. Telle devait être Madeleine aux débuts de sa pénitence, brûlée de repentir, mais belle encore, et gardant sous les larmes nouvelles le parfum de l'ancienne volupté.
« Que voulez- vous? demanda le pontife avec plus de douceur.
— Votre pardon.
— Qu'ai-je donc à vous pardonner?
— La mort de votre fils. »
Ayant balbutié ces mots, elle attendit. Un rugissement l'épouvanta. Le pape s'était levé de son siège : elle vit, au-dessus de sa tête, deux poings qui la menaçaient; une stature penchée sur elle semblait une tour prête à s'effondrer; des yeux de flamme la dévoraient.
« C'est toi qui l'as tué, misérable?
— Non, seigneur. Mais il est mort à cause de moi. »
Quelques secondes se passèrent sans autres paroles. Borgia se demandait s'il pouvait espérer que César n'eût pas été fratricide. Sa main se crispa sur l'épaule de la femme.
« Allons, parle. Dis-moi tout.
— Seigneur, j'aimais un homme, le plus beau parmi tous les cavaliers romains. Entendez-moi bien, je l'aimais comme nous aimons, nous, les courtisanes. Notre amant est notre dieu, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour nous. Un jour qu'il passait à cheval sous mes fenêtres, il m'avait plu. D'autres passants, innombrables, m'avaient
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plu de même; ils s'étaient effacés de ma mémoire comme les rêves de la nuit. Lui devint mon maître. Il possédait un pouvoir mystérieux qui me rendait esclave de son regard. S'il m'avait ordonné de mourir pour un de ses caprices, j'aurais été trop heureuse d'obéir. Hélas! ce qu'il voulut de moi fut pire cent fois. »
Elle cacha sa figure entre ses mains, terrifiée du secret qu'elle allait proférer.
« Continue, mais continue donc!
— Sans m'en donner la raison, il me commanda de feindre un amour subit pour le duc de Gandia, qui revenait de la guerre. Il m'avait habituée à exécuter ses volontés et à les adorer sans les comprendre. J'avais toutefois peine à paraître éprise d'un autre dans le temps où je n'étais que passion, tendresse et folie pour lui seul. Je dus mettre en œuvre toute ma science de courtisane. D'ailleurs, il me donnait ses instructions sur la conduite que je devais observer, ou me les faisait tenir par un homme à lui.
— Abrège.
— Le duc était demeuré longtemps en Espagne; il ne connaissait qu'une partie de ce que l'on raconte de moi. Il me crut sincère. Selon ce qui m'était prescrit, je retardai le plus possible la faveur qu'il espérait, afin de l'enflammer davantage : je me servis pour cela des prétextes qui m'étaient suggérés. Cela dura près de trois semaines. Je sentais bien que j'étais en des
mains redoutables et que je servais à leurrer ce malheureux en vue d'un farouche dessein. Je n'osais pas interroger mon maître. Et je ne pensais pas... je ne croyais pas... que ce qui est arrivé fût à craindre. Le jour où le duc fut retrouvé dans le Tibre, percé de neuf coups de poignard, ce jour-là seulement j'ai su ce que j'avais aidé à faire...
— Qui était ton amant? demanda Alexandre d'une voix sourde.
— Ne me le demandez pas. Faites-moi mourir plutôt. Je suis venue pour m'accuser moi seule.
— Qui était ton amant?
— Ayez pitié de moi! Ayez pitié de vousmême!
— De moi? Pourquoi? Allons, parle.
— Non, je vous en supplie.
— Alors, la torture!
— Faites-moi mourir. Je l'ai mérité.
— Pas la mort! La torture! Parleras-tu? » Elle frissonna. Elle crut sentir les tenailles
mordre sa chair.
« C'était don César de Borgia, votre autre fils.
— Ah! je le savais bien! »
Il n'avait pu retenir ce cri, mais elle ne l'entendit même pas, toute à l'horreur de ses souvenirs.
« Je ne voulais pas le nommer, lui. Je venais vous demander de m'écouter, de me punir, et...
de me pardonner. Car j'ai soif également de la peine et de l'absolution. Seigneur, depuis que je sais comment le duc est mort, je vis en enfer. Je vis avec un spectre : le jour, il s'assied en face de moi dans ma chambre; la nuit, il se glisse entre mes draps. Ma damnation a déjà commencé. Je suis jeune et j'ai sur les membres le froid du sépulcre. Je suis venue crier mon angoisse vers vous. Seigneur, vous êtes le père de ce mort. Vengez-vous, je vous en conjure; vengez-vous sur moi. J'ai été faible, tout à l'heure, quand vous avez parlé de la torture, mais je n'ai pas peur de mourir. Tuez mon corps et sauvez mon âme. Vous êtes aussi le père universel, vous tenez les clefs qui ouvrent le paradis. Punissez-moi, mon père; punissez-moi et absolvez-moi. »
Elle se traînait à ses pieds.
« Je n'ai que faire en ce moment de te punir ou de t'absoudre. Garde tes remords, femme; je garde mon affliction. Et laisse-nous; rentre dans ta maison et attends nos volontés. En sortant, dis à l'officier qui est à la porte de venir prendre nos ordres. »
Elle s'en alla à reculons, pliée, presque agenouillée, le visage si pâle, le corps si défaillant, qu'elle ressemblait à ces simulacres flasques et noirs qui dans les fêtes des morts figurent les trépassés à l'aide d'une robe de deuil et d'un masque de cire.
Comme elle venait de disparaître, le bas officier qui se trouvait de garde entra dans la chambre.
« Envoyez quelqu'un auprès du cardinal de Valence, lui dit Alexandre. Qu'on le prévienne qu'il ait à venir nous parler sur-le-champ. »
L'officier sortit à son tour. Un temps assez long passa. Le pape sur son siège demeurait immobile. La certitude que Clelia venait de lui apporter laissait son âme accablée comme s'il avait perdu son fils une seconde fois : maintenant que le fratricide lui était affirmé, son deuil se renouvelait, se transformait en une calamité plus horrible; quelque chose de monstrueux s'ajoutait à la douleur. Il avait affaire à un coupable qui inspirait autant d'épouvante que de colère : il faisait appel à l'une pour triompher de l'autre.
Depuis la nuit criminelle, César demeurait invisible. D'abord il s'était dit malade; ensuite, pour éloigner les visiteurs ou refuser de paraître au dehors, il avait allégué les préparatifs de son départ pour Naples, où il devait bientôt couronner le nouveau roi au nom du pape. Les Borgia allaient donc se revoir pour la première fois.
La porte se rouvrit; l'officier reparut.
« L'illustre cardinal de Valence attend le bon plaisir de Sa Sainteté.
— Qu'il entre. »
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Don César se trouva devant son père. Il était calme, sans forfanterie ni timidité. Il montrait cette assurance décente, cette « modestie d dont les ambassadeurs de Venise le louaient dans leurs relations et qui lui conquérait tout le monde dès le premier abord. Sa maîtrise élégante de soi ne l'abandonnait pas même en ce moment, et cependant le premier regard qu'il avait jeté sur le pontife lui avait appris que celui-ci était informé de tout. Il savait donc quel choc il allait affronter et n'en paraissait pas troublé davantage. Sa supériorité se manifestait. Alexandre au contraire, l'homme charnel, esclave de son sang qui bouillonnait toujours, ne cachait pas le tumulte de sa colère. La vue du fratricide surexcitait en lui une fureur de vengeance frustrée jusque-là et qu'il avait essayé de tromper vainement, comme on trompe sa faim, par la torture de cinq ou six innocents.
— Assassin! » gronda-t-il.
Il s'était mis debout. Son bras, encore redoutable, se leva pour frapper le meurtrier au visage. César, plus prompt, arrêta son geste : il lui saisit le poignet entre ses doigts capables de plier un fera cheval; il resserra lentement l'étreinte, sans même y employer toute sa vigueur : ce fut assez pour arracher à l'autre un gémissement. En même temps, il le repoussait en arrière, vers le fauteuil de cuir doré, et l'obligeait à se rasseoir.
« Tu veux me tuer aussi? haleta Alexandre.
— Que Votre Sainteté se calme seulement. Et qu'elle se rassure. Elle n'a rien à craindre de son très humble fils. »
Ils restèrent un instant silencieux, l'un en face de l'autre. Tous deux sentaient qu'il venait de se passer là quelque chose de définitif. La violence légère par laquelle le lionceau avait dompté en se jouant le lion déjà caduc signifiait la déchéance de celui-ci et l'avènement de celui-là. La poigne d'un jeune homme venait de meurtrir un peu le bras d'un vieillard : cette chose, en ce moment, voulait dire que Rome allait changer de maître, puisque, au lieu d'être à genoux devant son père et son juge, le fratricide debout, après l'avoir humilié sous sa force, dominait de sa taille le vieillard écroulé.
La vaine colère du pontife s'épanchait à présent en un flot d'amères paroles.
« Tu n'es pas mon fils. Mon fils était celui que tu as assassiné, Juan, ma vie, ma lumière, ma joie. Il était bon et brave; il m'aimait. Il n'avait que tendresse et piété pour notre personne. Nombre d'ennemis, à la dernière guerre, moururent de sa main. Il était l'espérance de l'Eglise et la gloire des Borgia, la couronne de ma vieillesse. Je l'aurais fait le premier de tous en Italie. Et tu l'as tué! Maudit sois-tu! »
Il se mit à pleurer, à pleurer avec abondance.
César le regardait, respectueux et méprisant. Il dédaignait de même ceux qui pleuraient et ceux qui parlaient au lieu d'agir, à moins que ce ne fût pour tromper habilement autrui. Si faible, son père lui fit pitié, ou plutôt honte, car il ne s'apitoyait guère. Alexandre reprit, la voix embarrassée de larmes :
« Tu m'as porté le plus grief dommage qui pouvait m'étre infligé en m'ôtant ce fils. Pourtant, que t'avais-je fait, César? Je t'ai chéri presque autant que lui-même; quel remords j'en aurai désormais! Tous les avantages qu'on peut accorder à un cadet, je t'y ai donné part. Je t'ai choisi pour mon légat auprès des rois : tu n'avais pas quinze ans que tu étais déjà cardinal, archevêque de Valence : je t'ai mis sur le chemin de la papauté. Voilà ta reconnaissance! Mon fils, mon bien-aimé, mon Juan égorgé par toi, jeté dans le Tibre, à l'endroit même où l'on y jette l'ordure de Rome, lui, prince né de prince, enfant et neveu de papes! Que t'avait-il fait, lui aussi? N'était-il pas pour toi le plus fraternel de tous les frères?
— Ce n'est pas moi qui l'ai tué, mon père. C'est vous.
— Que dis-tu? Tu extravagues. Dieu commence à te punir.
— Oui, c'est vous qui l'avez tué. Pourquoi lui avez-vous donné la place et le rang que j'aurais dû avoir, moi?
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— Il était l'aîné.
— J'étais le plus fort et le meilleur des deux pour la besogne d'épée. Je voulais sa part, et non la mienne. Je n'ai que faire de la papauté. Vous m'avez appelé César, mon père, et vous me rêviez homme d'Eglise : quelle imprudence! Chaque fois que je m'entendais nommer de ce nom par vous, par les autres, par lui surtout, il me semblait ouïr une raillerie, un outrage, une provocation. J'ai mis d'accord le nom et la destinée.
— Et tu l'as tué, lui!
— Vous avez jugé vous-même que dans certains cas tuer est le seul moyen. Vous avez tué tout ce qui vous était sujet de crainte ou de gêne : souvenez-vous-en, mon père. Il y a un mois, vous m'auriez vu sans déplaisir égorger le Sforza, époux de ma sœur Lucrezia, parce que vous vouliez la remarier à un Aragon; vous étiez alors mécontent des Milanais et vous penchiez vers l'alliance napolitaine, avec raison d'ailleurs.
— Sforza n'était pas mon fils. Il n'était pas ton frère.
— Mais il n'en tenait pas moins à vivre, ainsi que tous les vivants. Ils prétendent que c'est leur droit. Sottise! Le droit ne vaut que par la force. J'ai la force. Vous devez le savoir maintenant. Vous ne me ferez ni juger ni même arrêter, à cause de cela.
— Tu me braves!
— Non. Je vous montre la réalité, mon père. Vous avez besoin de cette force qui esc en moi. Vous vieillissez, seigneur, et le peuple se déshabituerait bientôt du respect qu'il doit au pontife si je n'étais là pour l'y maintenir. On ne nous aime guère : les Borgia sont toujours à Rome des étrangers. J'ai une police, moi aussi, je sais ce qui se passe dans les rues, ce qui se dit, ce qui se chante. Il circule en ce moment une épigramme à propos de... votre malheur; vous devez être curieux de l'entendre. Elle est d'une cruelle insolence; jugez-en : « ZN^oie donc (( les veaux dans tes ondes généreuses, Tibre ven- « geur! Et qu'ensuite aussi tombe le 'Bœuf, holo- « causte insigne au dieu de l'enfer. )> Vous le voyez, on vous menace assez haut.
— Qu'on fasse de moi ce qu'on voudra, gémit le pontife. La vie et la mort ne me sont plus rien... Retire-toi, laisse-moi, » ajouta-t-il sans le regarder.
Ce simple congé contenait l'aveu de sa défaite, de sa faiblesse et de son impuissance à punir. Don César le comprit. Il rentra dans son palais et y trouva le Micheletto, le compagnon masqué du duc de Gandia pendant la nuit suprême, celui qui avait donné le premier coup de poignard, tandis que César, l'ayant suivi de loin, attendait.
« La Clelia m'a trahi, lui dit-il : elle est allée
au Vatican avant moi aujourd'hui, j'en ai la certitude. Elle seule pouvait savoir... Et j'ai appris que le pape a reçu une femme. Je te la confie, celle-là. »
A quelque temps de là, Clelia, comme elle tournait la ruelle qui conduisait à sa maison, suivie d'une seule servante et par une soirée obscure, fut appréhendée et étranglée par deux compagnons embusqués. On la retrouva aussi dans le Tibre. Mais Rome, après le meurtre d'un prince, ne s'émut pas pour celui d'une courtisane. Il y eut encore quelques enquêtes, pour la forme, et quelques supplices. Pais les poursuites cessèrent. Rome devina et se tut, matée comme Alexandre. Don César alla couronner le roi de Naples. A son retour le pape le reçut sans lui dire une parole, se contentant de lui donner le baiser d'usage, ce qui fut remarqué. Peu de temps après, il y eut un nouvel entretien entre le père et le fils, et le pape réunit les cardinaux dans un consistoire. Il leur déclara que, don César n'ayant point la vocation religieuse, il jugeait préférable de le faire rentrer dans le siècle et qu'il comptait l'installer dans les charges et dignités de son bien-aimé fils le feu duc de Gandia. Les cardinaux approuvèrent.
Don César fut chargé de porter à Louis XII le bref qui annulait son mariage et lui permettait d'épouser Anne de Bretagne avec son du-
ché; en revanche, Alexandre lui demandait pour l'ambassadeur la main d'une princesse française.
Les destins s'accomplissaient. César devenait César.