LE LAC DE NEMI
e lac de Nemi reposait dans sa pureté au milieu du jour; le soleil irradiait le miroir de Diane, la perle des monts albains. Les eaux chastes luisaient au fond d'un verdoyant cratère. Les montagnes, de toutes parts, fermaient la solitude autour de la nappe immobile. La beauté d'un tel paysage s'épanouit merveilleusement dans la paix étincelante d'une après-midi d'été. La nature, à travers sa splendeur, sourit avec mystère : elle semble attendre ici l'homme pour lui révéler un secret. Le lac, qui se dissimule au creux du volcan apaisé, est doux comme une confidence d'amour;
on dirait qu'une âme habite cette retraite close et qu'elle va nous parler. Le vent parfume ses ailes en traînant sur les fraisières; de légers taillis descendent jusqu'au bord; le bleu du lac tressaille entre les feuilles. A flanc de coteau, la bourgade de Nemi et le château des Colonna suspendent leur rêve blanc au-dessus des paisibles profondeurs.
Les siècles n'ont point terni le miroir de Diane; ces eaux demeurent les plus limpides de la terre. Tout a changé : les galères qui jadis se heurtaient entre les rives au temps des naumachies ont coulé dans cet abîme splendide comme un gouffre de ciel; l'onde est toujours sans pli et sans souillure. Sa virginité surnaturelle serait encore digne de refléter celle de la déesse si la fille de Latone, avec ses nymphes, accourait aujourd'hui de la foret sacrée pour rafraîchir les roses de ses genoux aux baisers des premières vagues.
Etait-ce, ce matin, le fantôme de Diane qu'on voyait glisser le long des bords, comme suspendu entre les deux azurs? La forme blanche, le clair visage, la fluide chevelure eussent convenu à l'immortelle. Ce n'était qu'une jeune Romaine pourtant. Alba Colonna était venue du château paternel, en promenade, sur une barque plate dont la coque sortait à peine de l'eau. Près d'aborder, maintenant, elle ne ramait plus, laissant la nacelle suivre l'impulsion qui la
portait au rivage : elle allait sauter à terre et s'était mise debout. Ainsi, elle ressemblait au passeur des âmes dans le Turgaroire, au nocher céleste qui, sans voiles et sans avirons, traverse les mers en agitant seulement ses ailes. La barque atterrit, la jeune fille s'élança et lut sur la plage, parmi les touffes de menthes et de fraisiers.
Elle resta là un moment immobile, charmée, regardant luire le paysage, écoutant le silence bruire dans l'air chaud. Des bourdonnements innombrables ne formaient qu'une seule vibration puissante; des branches craquèrent; l'ombre rousse d'un écureuil courut sur des ponts de verdure au-dessus de sa tête. Sous l'averse d'or qui s'égouttait des feuillées, elle se tenait ainsi, droite et blanche comme une colonne de temple. Alba Colonna! Son nom seul la décrivait. Elle apparaissait l'âme de cette solitude. Elle ouvrait ses prunelles violettes sur la beauté des choses; sans pensée, elle goûtait le délice de se mêler à la pureté des eaux, du ciel, de s'y fondre, de s'y anéantir, telle qu'une vapeur qui s'essore.
Tout à l'heure, elle avait profité de la sieste qui endormait tout le château et elle était descendue au jardin de son père. Attirée par le lac magnétique, elle avait détaché la barque. Elle s'était mise à ramer, de ses bras frêles, jusqu'à la rive opposée, parmi la clarté, le silence et la
solitude. Sa jeunesse s'appariait harmonieusement au paysage immortel. Dans cette course à fleur d'onde, un fantôme l'avait accompagnée; il rôdait maintenant près d'elle, dans l'ombre odorante des halliers. Son amour l'avait suivie au désert; une image longuement caressée l'obsédait sous la lumière poudroyante d'aprèsmidi, devant le fourmillement bleu du lac. Elle la sentait présente, et elle fut à peine surprise lorsque tout à coup, les verdures s'étant écartées, un jeune homme parut.
Il était vêtu de ce rouge somptueux, entre le vermillon et la pourpre, dont Fiorenzo di Lorenzo habille ses personnages. Sous le haut bonnet à aigrette ses cheveux descendaient le long de son col mince en cascade de cuivre clair, imitant la toison bouclée des archanges belliqueux. Le justaucorps serrait sa forme adolescente, un manteau léger flottait autour de sa taille comme un lambeau de flamme. Les chausses emprisonnaient étroitement ses jambes sveltes. Le visage était doux comme celui d'une vierge, malgré la fierté batailleuse du regard. Un grand lévrier blanc, à la tête aiguë, au corps en arabesque, semblait quelque animal de légende escortant ce beau prince d'amour.
« Vous m'aviez donc suivie, seigneur Prospero? »
Il ne lui répondit pas tout de suite. Un instant ils se regardèrent tandis qu'elle rougissait.
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Elle était divine de pudeur; il était charmant dans son audace naïve. La féerie du lac s'attendrissait autour des enfants amoureux; sous les feuillages une brise de miel coula.
« Alba! » murmura le fils des Savelli.
Son nom la troubla, prononcé par lui; son nom, c'était elle-même, sa personne intime, dont il avait l'air de prendre possession. Aucun homme ne l'avait appelée Alba, si ce n'était son père ou l'un de ses frères.
« Seigneur Prospero!... » répéta-t-elle.
Elle se servait de ce titre : seigneur, comme d'une barrière et d'une défense contre le garçon ingénument hardi. Mais il fit un pas vers elle et lui prit la main.
« Je vous aime, Alba », dit-il.
Elle retira sa main, elle recula. Cependant, elle ne fit rien pour lui imposer silence. Elle restait en face de lui, honteuse, fascinée, heureuse surtout.
ce Depuis quand m'aimez-vous? » demandât-elle.
— Depuis que je suis ici, envoyé par mon père vers le vôtre pour lui porter des paroles de paix et d'amitié. Nos deux maisons se sont haïes et combattues : aujourd'hui Dieu veut qu'elles soient unies, et il a éteint la colère dans le cœur de nos parents. Mais, pour que cette union fût parfaite, il m'a inspiré de vous aimer. Alba, c'est Dieu qui veut que je vous aime. »
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Elle l' écoutait. Elle aussi, depuis qu'elle l'avait vu, elle l'avait aimé. Il ressemblait aux anges des tableaux d'autel, beaux et décidés comme des pages de Jésus-Christ. Odoardo Savelli l'avait dépêché, gracieux messager de concorde, vers son ancien ennemi Virginio Colonna. Traquée par les deux Borgia, le pape et le capitaine, la noblesse oubliait ses dissensions pour faire masse contre le péril commun. Prospero était si charmant qu'à le voir arriver, la rose pacifique à la main, le sévère Colonna sentit s'évanouir ce qui lui restait de rancune : il le serra dans ses bras en l'appelant son fils. Les frères d'Alba prirent le jeune homme en affection, et Alba s'émut pour lui d'un innocent amour.
Pendant trois cents ans, Savelli et Colonna s'étaient guerroyés sans trêve, embusqués dans les tombeaux fortifiés de la Voie Appienne, dans les défilés d'Ariccia ou les nids d'aigle de Marino. Las à présent des coups mutuels, ils laissèrent se clore l'ère des violences qui semblait ne devoir jamais finir. Sur les deux souches rugueuses naissait une fleur de miracle : l'amour de ces enfants. Elle germait du sang confondu des deux races. Trois siècles formidables de haines, de meurtres et de ruines aboutissaient à la tendre rencontre sur les rivages de Nemi.
Prospero avait repris la main d'Alba. Les doigts mêlés aux siens, il lui disait maintenant
comment, avant de la connaître, il l'avait pressentie.
« J'étais à Bologne avec les autres écoliers. Nous vivions enfermés tout le jour dans une grande salle, comme des moines. Quand je levais les yeux de dessus mon livre, j'apercevais une figure qui me souriait. Elle avait l'air de me plaindre. C'était ma jeunesse... Alba, c'était vous. »
En prononçant ces paroles, il lui semblait que le radieux paysage s'effaçât brusquement : le lac, séché tout à coup, disparaissait; les montagnes boisées rentraient sous terre. Une ville taciturne et monotone surgissait. D'interminables rues, aux arcades en plein cintre, en faisaient un immense cloître; parfois ces galeries s'interrompaient pour laisser voir la cour d'un palais, carrée, silencieuse, solennelle, gardée par un rang de statues, et qui se réveillait en sursaut quand le bois d'une hallebarde venait à frapper le pavé. Les églises, telles que de riches sépulcres, attristaient encore la cité sur qui planait, comme l'ombre gigantesque des siècles défunts, la Garisenda, la tour penchée vers laquelle s'était levé un jour le front d'Alighieri. Le soir venu, les étudiants, lâchés enfin, se répandaient à travers la campagne : le crépuscule baignait les plaines de l'Emilie où les derniers Apennins venaient mourir; les murs de la Chartreuse se coloraient de flammes mauves, ses
cloches se lamentaient comme des âmes blessées, et Prospero, que tourmentait la tendre inquiétude de son âge, rêvait d'une beauté vierge, d'une grâce inconnue, qui l'angoissaient délicieusement. C'était la bien-aimée future qui par ces troubles annonçait sa venue.
Alba, dans son passé aussi transparent que ce lac, retrouvait des souvenirs semblables; ils montaient en foule de sa mémoire comme des apparitions blanches à travers le cristal des profondeurs. Elle n'avait presque pas quitté la retraite où elle avait grandi. Le tumulte de Rome n'arrivait point jusqu'à cette anse secrète, cachée entre les montagnes. Les forêts de Genzano et les escarpements broussailleux de Monte-Cavo interceptaient les rumeurs du siècle. Alba vivait dans sa candeur de cygne entre le nid paternel et les eaux solitaires. Pourtant, dans cette douceur de Nemi, son âme s'était fleurie d'amoureuses pensées comme les amandiers se couvrent de neige rose. Mais, ne trouvant où se poser, elles s'étaient dispersées aux vents du lac.
Les fils des barons voisins, qui parfois venaient chasser avec le vieux Colonna dans les replis des monts albains, ne ressemblaient guère à ses songes. En dépit de leur race, ils étaient simples et brutaux; elle s'en détournait, effrayée et choquée de leur rusticité. A la pensée qu'un tel époux lui pouvait échoir, elle frissonnait de pudeur et de dégoût. C'est alors que le mince
cavalier, vêtu de cette pourpre indécise entre le sang et la flamme, avait paru aux portes du château, la rose symbolique à la main, sur son cheval pommelé. Alba l'avait aperçu la première, de sa chambre au sommet de la tour, et elle avait deviné qu'avec cette rose le blond adolescent lui apportait, comme dans les ballades, l'amour qu'elle implorait.
Dès lors, elle connut l'orgueil et la joie de posséder, tout au fond de son cœur, un secret à elle, inaccessible même au regard de sa mère. Dans l'existence commune sa vie coula désormais indépendante, comme un ruisseau parfois traverse sans s'y confondre des ondes étrangères. Autour d'elle, la nature se faisait discrète et mystérieuse, telle une confidente qui reçoit les aveux sans y répondre autrement que par un sourire voilé. Amour, solitude, silence, ce bonheur de la vierge parmi les montagnes et les eaux était le Jardin clos de l'Ecriture, la Fontaine scellée.
Maintenant les deux enfants s'étaient révélé leur tendresse l'un à l'autre. Prospero par des paroles, Alba par son trouble complice. La jeune fille voyait sortir de ses songes tout un monde, confus encore, de réalités bienheureuses. Elle n'irait plus seule désormais dans la nouvelle vie où elle venait d'entrer. Sa destinée, longtemps plane et immobile comme le miroir de Nemi, obéissait tout à coup à une pente irré-
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sistible qui devait aboutir à quelque abîme de joie. Alba, enivrée, se laissait entraîner...
Invisibles, des ramiers gémirent, la masse des verdures oscilla, tandis que le lac demeurait dans son repos magique. Deux bouches pures se joignirent. Une fois de plus, le divin baiser battit des ailes.
Mais une sonnerie lente traversa l'air. De l'autre rive, le clocher de Nemi tintait, au fond d'un rêve. Alba et Prospero se séparèrent.
« Il faut rentrer, dit-elle.
— Un moment encore! Qui nous presse?
— Mes parents s'inquiéteraient.
— Laissez-moi vous ramener, alors. »
Elle accepta : ses faibles bras étaient las d'avoir ramé si longtemps.
Ils entrèrent dans la barque et dénouèrent l'amarre; d'un coup de rame, Prospero s'éloigna du rivage. Mais, au lieu de gagner le milieu du lac, il se mit à côtoyer le bord gazonné, à quelques brasses.
« Ainsi, dit-il, on ne pourra .nous apercevoir du château ; quand nous serons près d'arriver, je sauterai à terre et vous aborderez seule devant le jardin. »
Mais il agissait moins par prudence, en réalité, que pour faire durer plus longtemps le trajet du retour.
Ils entraient maintenant dans une crique, derrière laquelle les montagnes se creusaient en
hémicycle profondément, tapissées de vignes, d'oliviers et de brousses incultes. Après la première solitude, une autre recommençait, plus absolue encore et plus abandonnée. Les paysans de Nemi qui suivaient la corniche du lac, en poussant devant eux leurs mulets ou leurs ânes par les sentiers en lacets, allaient rarement jusque-là.
« Alba, disait Prospero tout en ramant, il me semble que nous sommes seuls au monde. Ou plutôt, que nous naviguons pour l'éternité sur quelque étang du paradis.
— Ah! répondit-elle, si nous pouvions n'arriver jamais!... »
La douceur de ce moment apaisait leurs jeunes désirs; leur âme, enlizée dans sa félicité, n'était même plus capable d'un élan vers le bonheur futur; cette heure était telle qu'il leur suffisait de la vivre. Ils ne songeaient point qu'ils allaient être fiancés demain, bientôt époux. Ils se regardaient, ils écoutaient la cadence de la rame qui effleurait les vaguelettes avec le bruit frais d'un baiser.
<r A quoi pensez-vous, Alba? demanda-t-il.
— A nous. »
Elle laissait pendre sa main sur le flanc de la barque, et des perles de lumière tremblaient au bout de ses doigts.
Ils approchaient de l'endroit où Diane avait eu son temple et son bosquet sacré, au-dessous
de Nemi. Il y poussait maintenant des figuiers et des platanes. La roue d'un moulin tournait avec le bruit d'une ruche en travail. C'était là qu'ils devaient se séparer. La barque accosta. Prospero bondit sur le gazon, parmi les arbres. Avant de tourner le coude du chemin qui menait à Nemi, il adressa un dernier geste d'adieu à la jeune fille; puis il disparut entre les figuiers. La souple batelière se courba sur ses avirons, qui, d'une double brisure, ouvrirent la nappe à peine moirée du lac. Sous la poussée subite, la nacelle s'élança sur les eaux telle qu'un grand oiseau blanc. Maintenant qu'Alba se trouvait seule, la hâte de rentrer décuplait la force de ses minces poignets.
Cependant, la ruse des deux amoureux avait été vaine : Virgihio Colonna et sa femme, qui causaient en marchant sur la terrasse, avaient surpris leurs adieux. Le baron fut le premier à les apercevoir. Alors, s'interrompant tout à coup :
« Clarice, dit-il, regardez.
— Quoi donc, cher seigneur?
— Là, sur le bord, près des platanes : notre fille et ce jeune Prospero. Ils sont venus ensemble.
— En effet, )> répondit-elle troublée.
Déjà, elle redoutait la colère de l'époux, bon mais violent, et cherchait aux coupables quelque excuse.
(( Ils se quittent. Ils ne veulent pas rentrer de compagnie... Quelle audace! Et quelle dissimulation! Auriez-vous cru Alba capable?...
— Virginio!...
— Et ce Savelli!... Abuser ainsi de l'hospitalité! Son père m'en répondra. »
L'indignation lui montait au visage. Ses yeux brillèrent. Quelque chose de l'ancienne haine lui revint au cœur. Mais Clarice posa doucement la main sur son bras.
« Virginio, dit-elle, ne vous emportez point contre notre Alba ni contre ce jeune homme. Ils ne font que vous obéir.
— Comment?
— Leur imprudence, en ce moment, ne sertelle pas certain projet dont vous me fîtes l'aveu ?
— Moi? Que voulez-vous dire?
— Ne m'avez-vous pas confié votre joie de l'accommodement qui est enfin survenu entre nos deux familles? « Maintenant que les Co- « lonna et les Savelli sont d'accord, la noblesse « romaine peut se relever. » Ne sont-ce pas vos propres paroles?
— Oui. Eh bien?
— Et n'avez-vous pas ajouté : « Cette paix « entre nous est tellement souhaitable que je « serais heureux de la voir consolidée par « quelque alliance » ?
— Soit; j'ai pu dire cela : je le pensais. Mais
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je songeais à un mariage conduit selon la règle décente qui sied à gens de notre lignage, et non pas...
— L'amour va quelquefois d'un pas trop impatient pour suivre la règle, mon cher seigneur.
— Alba devait mieux respecter son nom, Prospero la maison de son hôte.
— Virginio! Elle a seize ans; il en a dix-huit, peut-être. Pour un pauvre baiser qu'ils ont pu se donner dans cette promenade, allons-nous donc leur être si sévères? Et nous aussi, cher seigneur, nous fûmes deux amoureux. Ah! vous ne me direz point, j'espère, qu'il ne vous en souvient plus? »
Virginio grondait encore, mais ses sourcils se détendaient. Les deux époux se turent. Ils venaient de sentir un charme soudain planer sur eux, les entourer, les investir. Etait-ce le passé, le présent, ou la douceur toute-puissante de la seule chose éternelle : l'amour?
Mais Virginio ne douta plus qu'il fallût pardonner. Et c'est ainsi qu'Alba fut fiancée. Car le rigide Colonna exigea que Prospero, dès le lendemain, allât chercher le consentement de son père. Il revint avec une nouvelle rose d'une pourpre vive, qui signifiait l'amour, comme la première, toute blanche, avait signifié la concorde. Dès que ces fiançailles furent publiées, les jeunes filles de Nemi cueillirent toutes les jacinthes du rivage et vinrent en chantant vider
leurs corbeilles aux pieds de la vierge. On se serait cru à la fête de Vlnfiorara, alors que les paysannes jonchent de corolles l'église de la Madone et l'habillent elle-même, sur son autel, avec un manteau de fleurs. La joie déborda sur toute la contrée; les barons voisins furent priés au château, afin d'y prendre leur part de l'allégresse qui remplissait le logis des Colonna. Les anciennes amitiés se resserrèrent, les vieilles haines s'abolirent. Le seigneur de Nemi fut prodigue de son vin, de son blé, de ses ducats; une manne dorée se mit à pleuvoir sur le pays; dans la bourgade et les environs, il n'y eut plus un seul pauvre. On n'entendit plus que chansons et guitares. Les cavaliers en surtouts de soie et les dames en jupes de brocart émerveillaient les rues; les chevaux des invités piaffaient en nombre dans les écuries du château, naguère désertes.
On approchait de l'époque fixée pour les noces; le seigneur Virginio avait offert à ses hôtes une grande chasse qui se termina vers le soir, au sommet du Monte-Cavo.
Au coucher du soleil, Alba et Prospero se trouvaient ensemble, à l'écart des chasseurs, sur cette aire sublime que foulèrent les pieds de tous les dieux de Rome. De là, Junon contempla le duel de Turnus et d'Enée; là s'élevait encore, aux trois quarts ruiné, le temple de Jupiter La-
tial, vers lequel affluaient les peuplades antiques, aux fêtes commémoratives de la Confédération latine. En ce lieu, acropole sainte de la terre romaine, sanctuaire et berceau de leur race, ces enfants étaient venus, amenés par le hasard, lorsqu'ils touchaient au moment le plus solennel et le plus doux de leur vie. Leurs regards erraient sur des mondes : d'abord la campagne de Rome, ouverte dans sa majesté sans limites, Frascati, Tivoli, Rocca-di-Papa, et tous les monts albains, houleux de verdures, puis ceux de la Sabine, chauves, granitiques et farouches, que le Gennaro commande; le Soracte, gemme colossale, frappée de violet et de rose par le soleil mourant. Sur la gauche, se touchant presque, deux joyaux sertis dans l'émeraude des forêts : la turquoise ovale du lac de Nerni pâlissant à côté du saphir sombre que forme le lac d'Albano où se mirait jadis Albe-la-Longue; Genzano les dominant avec sa tour de guet dressée en vedette sur les hauteurs. Vers la mer Tyrrhénienne, à l'extrême horizon, s'é.tendait toute la côte d'Italie, depuis Cività-Vecchia jusqu'aux montagnes du pays des Volsques et jusqu'à Terracine. Sur tout le paysage, la nappe de lumière s'était puissamment étalée, chassant les brumes du jour: chaque point de cette immensité s'éclairait, vivait, frémissait dans la splendeur pathétique du couchant. Les bêtes même semblèrent la ressentir : les chevaux des deux jeunes
gens, arrêtés sur le bord, le cou tendu, les naseaux ouverts, aspiraient du regard et du souffle la magnificence du gouffre.
Alba avait pâli, oppressée de son bonheur et de la beauté excessive qui en éclairait l'apothéose. A ses yeux de violette Prospero vit une larme.
« Oui, ma bien-aimée, dit-il, répondant à la pensée qu'il lisait en elle, ce spectacle sublime est trop grand. Notre âme et notre vue se dilatent en vain pour l'embrasser. N'aimez-vous pas encore mieux notre cher Nemi, notre lac d'amour? »
Elle répondit oui de la tête.
« Vous plairait-il de ne le quitter jamais? »
Une seconde fois, elle fit signe que oui. Mais brusquement elle parut embarrassée, hésitante. Ses lèvres s'ouvrirent avec effort.
« Prospero... commença-t-elle.
— Qu'y a-t-il, mon amie?
— Je n'osais pas vous en parler... vous avertir... Mais je vais être contrainte de le quitter pour quelques jours, notre Nemi, de vous quitter aussi, vous...
— Que me dites-vous, Alba? »
Elle le vit pâlir. Elle sourit pour le rassurer.
« Oh! ne vous effrayez pas!... C'est très simple. Mon amie Camilla, presque une sœur... Elle se marie, elle me veut près d'elle pour cette fête. Je le lui ai promis depuis si longtemps...
Notre mariage à nous n'en sera pas même retardé. Vous voyez, ce n'est qu'une absence de quelques jours. Et pour un événement heureux!
— Heureux, Alba, quand il nous sépare! »
Elle ne répondit pas; sa peine égalait celle de son fiancé. Un silence se fit entre eux. Prospero venait d'être mordu par une pensée absurde et affolante, comme un pressentiment que rien ne justifie et que rien ne peut chasser. Alba allait s'éloigner de Nemi, elle irait à Rome. Il lui sembla que leur amour se déracinait, que ce voyage le tuerait.
Des deux lacs voisins montèrent tout à coup des brumes argentées qui promptement s'épaissirent jusqu'à les cacher. Presque aussitôt d'autres, également légères, flottantes comme des crêpes blancs, se répandirent sur le paysage, qui s'éteignit successivement d'un horizon à l'autre, dans le crépuscule.
Et Prospero crut que le même linceul impalpable venait à cet instant de recouvrir pour toujours son bonheur.
LIV%E QUoéT^IÈéME
L'ÉPEE
TST^j u temps qu'il était encore cardinal de Valence, don César de Borgia fit graver pour lui un merveilleux estoc.
D'abord, il eut soin de choisir le plus habile parmi les artistes familiers de son père, le Pinturicchio, pour dessiner le carton qui devait servir de modèle au ciseleur; puis il appela le prince des humanistes, Hieronimo Porcari, afin qu'il ornât la composition de sentences appropriées. Le meilleur forgeron d'épées qui fût à Rome fourbit une large lame aux belles cannelures, d'un acier dûment trempé et martelé, et, quand il lui eut donné des proportions harmonieuses
comme la taille d'une noble dame, il la poinçonna d'une tour qui était sa marque. Vint alors le graveur, maître Ercole de' Fideli. Sur la lame, avec grand soin, il étala un vernis léger et gras; ensuite il décalqua le dessin du Pinturicchio. Son burin gratta l'acier; les contours des figures s'accusèrent en frêles lignes d'argent; des hachures vigoureuses indiquèrent les fonds. Maître Ercole, penchant le glaive, le fit miroiter sous le jeu de la lumière : il sourit à l'effet de la gracieuse fantasmagorie qui naissait le long du fer enchanté et il approuva silencieusement son propre ouvrage. Mais ce n'était encore là qu'une fragile esquisse, pareille aux arabesques du givre que le souffle d'un enfant efface sur les vitraux; il fallait la fixer. Le maître plaça l'épée dans un cadre autour duquel la cire vierge se relevait en un bourrelet protecteur. Puis il versa sur le métal l'acide qui creuse les traits et les rend indélébiles : désormais l'œuvre ne devait plus périr; Ercole la signa de son nom, en augustales. Il ne lui resta plus qu'à la dorer au feu, avec de l'or de sequin.
Le graveur avait fini : maître Ercole, également orfèvre, cisela la poignée de vermeil aux quillons fortement recourbés; il enchâssa les émaux dans leurs compartiments; au centre de la garde, là où s'appuie le pouce, il laissa un champ d'azur sur lequel s'inscrivit le blason des Borgia: trois bandes de sable, un bœuf écarlate.
Puis il emmancha la fusée, assujettit les deux plaques d'argent avec une bague de renfort, et l'œuvre fut parfaite : don César allait posséder la reine des épées.
Pour tous, c'était une arme merveilleuse de parade et de cérémonie, un glaive de commandement tel qu'on en portait devant les princes dans leurs entrées solennelles. Pour son possesseur, c'était autre chose : sur la noble lame, César Borgia avait écrit son ambition et tout le rêve de sa vie. Le souvenir de l'autre César, son dieu, y était constamment glorifié ; sa légende y rayonnait en traits d'or. L'une des faces portait, immédiatement au-dessous de la garde, comme une inscription au fronton d'un temple, la devise fatidique : Cum numine Cœsaris omen. Audessous, le bœuf Borgia, divinisé sur un autel, recevait les hommages des jeunes canéphores nues, aux formes flexibles comme celles des palmiers de Délos. Plus bas, César passait le Rubicon, suivi de cavaliers aux torses nus également parmi la mêlée des chevaux et la forêt des lances; sur la rive du fleuve un enfant paisible jouait de la flûte, et le bœuf symbolique reparaissait encore, le front couronné, paissant l'herbe. Sur l'autre face, le dictateur triomphait, des licornes traînant son char, mais, au lieu du Capitole, on apercevait dans le fond du tableau la tour de Pise, qui rappelait la ville où le Borgia adolescent s'était préparé par le travail à sa
destinée, d'où il s'était élancé vers la conquête de l'Italie. Des figures allégoriques, dans les autres compartiments, exaltaient l'amour, qu'il servait avec tant de vaillance, la libéralité, dont il se faisait gloire, et même la bonne foi, qu'il honorait grandement chez autrui et qui couvrait d'un manteau décent toutes ses entreprises.
L'estoc fut porté devant César cardinal de Valence au couronnement du roi de Naples, puis devant César duc de Valentinois par la grâce du roi de France, lorsqu'il fit à Chinon cette entrée où il parut si magnifique, avec ses soldats, sa suite, ses mules et ses chevaux de main qui étaient ferrés d'argent. Maintenant, il était Borgia de France, époux de Charlotte d'Albret, revenu en Italie avec Louis XII. Et la reine des épées livrait dans les Romagnes une fière bataille contre les derniers barons indépendants.
A peine avait-il dépouillé la pourpre, César était devenu général d'armée et ses débuts faisaient oublier la vieille renommée des anciens condottieri. Il venait de prendre Imola et Forli, dont seule la forteresse résistait encore : une femme s'y était retranchée, Catherine Sforza, la sublime virago. Dans la tour centrale de la Rocca, le éMaschio, que protégeait un fossé intérieur, elle tenait bon, avec une phalange héroïque. Mais cette dernière retraite fut forcée;
la belle Sforza tomba aux mains de César. Borgia se montra chevaleresque : tout sanglant de la bataille, il salua sa prisonnière avec autant de grâce que dans un ballet, et, comme elle n'avait plus rien, il lui présenta par courtoisie une bourse pleine d'or. Elle sortit de la citadelle à cheval avec les honneurs de la guerre; il l'emmena pour la remettre au pape après la campagne finie. Elle chevauchait à côté de lui, montée sur une jument blanche, vêtue d'une robe de satin noir à la turque et la tête couverte d'un long voile. Même on prétendit qu'elle passait la nuit dans sa chambre. La haine de l'ennemie vaincue ne tenait point contre la beauté du vainqueur.
Qui donc eût résisté au charme d'un tel homme? Alexandre même lui avait pardonné le meurtre de son fils; il ne songeait plus qu'à la gloire de César, il vivait dans l'attente joyeuse et fiévreuse de sa venue. Trop agité pour donner des audiences, il pleurait et riait en même temps. Le peuple, lui aussi, était soulevé par un grand enthousiasme, et, comme c'était l'année du jubilé, les étrangers accourus à Rome de tous les points du monde partageaient cette folie du moment. César Borgia régnait sur l'admiration des hommes, et les femmes rêvaient toutes du général de vingt-quatre ans.
Enfin, le jour arriva de son entrée solennelle. La foule, dès l'aurore, formait une double haie
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mouvante sur la nouvelle voie que le pape avait fait ouvrir du Vatican au pont Saint-Ange; à la porte du Peuple, dans la campagne, au delà du Ponte-Milvio. Une nuée de poussière traversée par l'éclair des armes annonça l'approche du cortège. Il s'avançait par la Voie Flaminienne.
Ce furent d abord les bagages, les mulets aux beaux harnachements, aux poitrails bruissants de clochettes; ils encensaient en marchant et dressaient l'aigrette de leurs fronteaux, conscients de leurs charges précieuses. Les fourgons regorgeaient de toutes les choses magnifiques que traînent après eux les princes; le peuple, qui n'en saisissait pas toujours l'usage, admirait ce luxe avec superstition, comme une pompe mystérieuse et surhumaine.
Vinrent ensuite deux hérauts, l'un aux couleurs du duc, l'autre à celles de la France; puis, contraste farouche après le défilé de ces richesses orientales, une troupe de mille hommes environ, fantassins trapus aux mines dures, couverts de fer et de buffleteries; ils martelaient la route d'un pas sonore. Quand elle avait passé, cette force militaire laissait un frisson d'acier derrière elle. Ensuite, c'étaient cent gardes herculéens, qui portaient le monogramme de leur maître en lettres d'argent sur leur poitrine. Cinquante gentilshommes chevauchaient sous des armures niellées et des casques sommés de bétes chimériques qui leur donnaient l'air de
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paladins fabuleux. Vitellozzo, le rude condottiere, menait la cavalerie, montée sur des chevaux nerveux de Terracine. ,
Enfin, parut César.
Il venait après ce somptueux cortège, sous un costume d'une noble simplicité. Une jaquette de velours noir lui descendait jusqu'aux genoux; il portait au col l'ordre de Saint-Michel, qu'il avait reçu depuis peu. Deux cardinaux, Orsini et Farnèse, l'encadraient, représentant le pape; son frère Goffré, son beau-frère Alphonse de Bisceglie, le nouveau mari de Lucrezia, s'avançaient à sa suite. Cent valets fermaient la marche, armés de bâtons pour écarter la foule.
L'armée traînait après elle une multitude ramassée dans tous les villages, depuis Cività- Castellana : des paysans, appesantis par le labour, voûtés pour s'être trop longtemps courbés sur la bêche et la houe, s'évertuaient sur la route, du pas oscillant des rustiques, et se hâtaient parfois, en lourdes enjambées, pour suivre le train. Pieds nus, des femmes tiraient des enfants par la main ou portaient des nourrissons sur les bras. Chassée, bousculée, rudoyée par les hommes à bâtons, cette cohue ne sentait ni les coups ni la fatigue et répétait, avec le fanatisme du populaire, la même clameur : « Vive César! Vive notre glorieux duc! »
Cette Voie Flaminia, nommée par l'illustre vaincu de Trasimène, était celle que suivaient
toujours les princes dans leurs entrées solennelles. Elle s'ouvrait au milieu de la campagne immense, sans une ondulation; en marchant vers le Tibre et la Ville Eternelle, les triomphateurs avaient à leur droite le Monte-Mario, le balcon de Rome, à leur gauche les monts de la Sabine et le Soracte azuré. Quand le duc César ne fut plus qu'à quatre milles de Rome, il trouva réunis les conservateurs du peuple, les rédacteurs apostoliques, tous les ordres municipaux, tous les officiers et dignitaires de la curie romaine; ils le saluèrent, et il leur rendit le salut, non sans une affable courtoisie. Car il savait recevoir les hommages avec autant de modestie que de dignité.
On arriva à Sainte-Marie-du-Peuple; devant la porte, les cardinaux s'étaient groupés, ainsi que les ambassadeurs de toutes les puissances; ils accueillirent César, tête nue, comme leur maître. La foule couvrait la place et s'accrochait en grappes sombres aux rampes du Pincio. La houle des vivats et des clameurs roulait d'échos en échos; une grande joie furieuse éclatait comme le tonnerre.
Le cortège descendait maintenant le Corso. A toutes les fenêtres, des femmes se pressaient. Elles contemplaient ardemment le héros des Romagnes, sa tête blonde, son torse noir barré par la chaîne d'or, sa grâce juvénile et impérieuse. César levait parfois les yeux vers le ciel
en fête et souriait à son propre triomphe; alors, celle dont le regard rencontrait ce sourire se sentait troublée, comme à l'appel d'un jeune dieu.
L'une d'elles, sur qui la vue distraite du cavalier s'était posée un instant, pâlit, tressaillit et se renversa en arrière. Elle resta longtemps immobile, après que le cortège fut passé. C'était Alba Colonna, qui du palais de Camilla, son amie, regardait défiler l'armée.
Elle avait ressenti un choc, un éblouissement. Quelque chose de brusque et d'irrésistible, tout à coup, lui avait traversé la poitrine, tandis que ses paupières avaient battu comme celles d'un dormeur qui s'éveille, frappé à la face par un rayon impitoyable. Et en effet, elle s'éveillait avec stupeur dans un monde inconnu. Le visage de César lui révélait l'homme, son autorité qui subjugue, son charme impérieux qui fascine. Elle comprenait soudain que Prospero n'était qu'un enfant comme elle, et que celui-là était le maître, son maître. Elle resta une minute tremblante, et pourtant heureuse inexprimablement, car elle se rendait compte que rien au monde ne pouvait être comparable à cette sensation d'être à la fois enchantée et asservie par un être supérieur. Dans la vierge ignorante qui s'était complue jusque-là aux puérilités de l'amour, l'instinct de la femme venait d'éclore. Puis elle se jugea mortellement malheureuse parce que don
César venait de passer et que sans doute elle ne le verrait jamais plus.
Ni Camilla ni sa mère, qui étaient près d'elle, ne remarquèrent son trouble. Elle reprit son visage ordinaire. Cependant sa vie était changée.
Les troupes arrivaient devant le château Saint- Ange, aux tonnerres des canons et des cloches; toute la garnison en armes rendit les honneurs. De la tour Borgia, bâtie par Alexandre, pendaient des tapisseries, et sur les créneaux, comme des flammes géantes qui se fussent débattues sous le vent, de grands étendards flottaient et claquaient, étalant des devises qui glorifiaient le César nouveau. On eût dit que le même souffle d'enthousiasme qui soulevait la cité palpitait dans ces bannières.
L'armée suivait maintenant la large voie que le pape avait fait ouvrir jusqu'au Vatican. Dans la loggia découverte, d'où sa vue s'étendait d'un bout à l'autre de la perspective, Alexandre, accoudé au balcon, entre les cardinaux Cesarini et Monreale, regardait venir son fils. Il penchait avidement son grand corps en dehors des balustres. Il vit César s'arrêter, descendre de cheval. Alors il quitta la place précipitamment et se rendit dans la chambre du Papagallo, où tout était préparé pour la réception par les soins de Burckhardt, le diligent cérémoniaire. Le prélat avait disposé un carreau de brocart d'or sous le siège pontifical, un second à côté pour le baise-
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ment des pieds, et trois autres, sur le même degré du trône, pour les fils et le gendre du pape. César entra; dès le seuil, il fit une révérence profonde; il remercia son père de ses bontés, Alexandre lui répondit avec effusion : tous deux parlaient espagnol, comme ils faisaient toujours aux moments d'intimité et de trop grande émotion. Alors le duc s'avança vers le trône où siégeait le chef de l'Eglise; il s'agenouillait déjà pour baiser les pieds sacrés. Mais Alexandre se levant ouvrit les bras, d'un mouvement spontané; impétueusement, passionnément, il écreignit sur sa poitrine le meurtrier de Juan, César, son bien-aimé malgré tout, César pardonné, idolâtré, à force de beauté, de jeunesse et de gloire. Le rayonnement du monstre admirable qu'il avait engendré l'éblouissait lui-même.
Cependant, retirée dans sa chambre au fond du palais, Alba Colonna songeait au capitaine.
Ce bonheur effrayant lui arrivait : elle aimait César Borgia. Elle n'avait aucune chance de lui appartenir jamais. Elle était fiancée : dans quelques jours, sa destinée serait engagée ailleurs. Fonder sur la rencontre d'aujourd'hui l'espoir d'un avenir quelconque eût été démence, et ce-
pendant elle ne pouvait s'empêcher de se dire que quelque chose eût manqué à sa vie si cette rencontre n'avait pas eu lieu. Jamais elle n'aurait connu le sentiment qu'elle éprouvait, qu'elle savourait maintenant avec une volupté farouche : la joie d'être asservie et prise tout entière par un homme qui l'avait à peine regardée en passant. Entre elle et Prospero il y avait eu un long rêve, des baisers, les premiers qu'elle eût donnés et reçus; entre elle et César il n'y avait eu que ce regard-là. Et Prospero était oublié. Et César s'était emparé d'elle comme d'une petite proie palpitante, éblouie, éperdument soumise.
Que ferait-elle de Prospero? Que ferait-elle d'elle-même? Elle ne se le demandait pas encore. Le passé était aboli, le futur reculait dans la brume, et seule la minute présente subsistait, éternelle, infinie, absolue. Rien ne pouvait lui enlever cette jouissance d'être à tel point conquise : elle adorait humblement en César toute la beauté, toute l'autorité qui peuvent se trouver dans un homme. Et sa félicité en était si complète qu'il lui était presque indifférent d'être aimée par lui.
Cependant elle n'ignorait point la légende terrible du prince; elle savait qu'un nuage de sang obscurcissait la splendeur de son héros; elle l'avait entendu appeler fratricide. Elle avait cru, sans l'examiner, à l'accusation jusqu'à l'instant où elle l'avait vu, où cette face de gloire
lui était apparue. Maintenant elle la rejetait de sa pensée comme une folie blasphématoire; et néanmoins, au fond de son âme, elle se disait que, meurtrier ou non, César serait toujours César et que jamais elle ne pourrait avoir d'horreur pour lui. Elle se contraignit à un effort cruel; elle se le représenta couvert du sang de son frère, et elle s'avoua, avec une âpre jouissance, qu'elle ne saurait point haïr même cette effroyable image. C'est ainsi qu'elle l'aimait, et elle était la fiancée de Prospero !
Rien n'existait plus de ce qui avait précédé cette heure. Toute idée, tout sentiment étaient abolis, sauf le désir, le besoin, l'angoisse de retrouver le visage unique, si tôt perdu.
ce Don César, murmurait-elle, don César, ne vous reverrai-je pas? »
Elle s'aperçut qu'elle avait parlé haut, et justement quelqu'un venait d'ouvrir la porte. Camilla entrait.
C'était une jeune fille brune, avec de grands yeux caressants. Sa beauté avait un air de sagesse et de douceur. Elle jeta ses bras frais au cou de son amie et appuya sa joue contre la sienne.
« Tu rêvais, Alba, dit-elle, et même tu rêvais à haute voix. Oh! ne rougis pas : je ne t'ai point écoutée. D'ailleurs, ce n'était guère la peine, va. Je sais bien ce que tu pouvais dire : des tendresses au seigneur Prospero. »
Alba tressaillit à cette inconsciente ironie.
« Moi aussi, je suis fiancée, comme toi, en même temps que toi. Alba, n'est-ce pas charmant? Vois-tu, c'est le moment Je plus heureux de notre vie : nous attendons de l'amour toute la joie possible; tout le bonheur qui n'est pas encore nous appartient. Tant de suavité m'accable, j'étouffe... Laisse-moi t'embrasser. »
Elle serra contre elle la poitrine d'Alba, sans se rendre compte de la révolte qui agitait le sein de son amie, de l'immense aspiration qui le gonflait.
« Tu me comprends? ajouta-t-elle. Tu aimes Prospero, n'est-ce pas, autant que j'aime Flavio? Ah! nous pouvons bien nous avouer ces choses, Alba, puisque nous sommes l'une et l'autre comme deux sœurs. Et maintenant nous n'avons plus à rougir de l'amour, chère petite âme : nous sommes des fiancées. »
C'en était trop : les nerfs d'Alba criaient. Elle détourna la tête. Ses larmes jaillirent. Alors Camilla se reprocha de la troubler ainsi par sa propre exaltation. Comment eût-elle deviné la torture qu'infligeait à la jeune fille ce rappel de ses fiançailles en un tel moment?
« Allons, dit-elle, soyons raisonnables toutes les deux. Ne pleure plus, Alba. »
Puis soudain elle se frappa le front.
« Au fait, s'écria-t-elle, suis-je assez étourdie aujourd'hui! Ce n'est pas pour te dire ces folies que j'étais venue. Je voulais te demander s'il te
conviendrait d'assister demain, avec nous, aux fêtes du Borgo. Il y aura, paraît-il, un très beau « triomphe » en l'honneur du duc de Valentinois. Du palais de mon fiancé, nous verrons admirablement le cortège. Qu'en dis-tu, Alba? Cela te ferait-il plaisir?
— Oui, oui, je veux bien. »
Elle reverrait don César dès demain! Son cœur sautait de joie; ses paupières battirent, le ciel entrait dans son âme.
Et elle embrassa avec un sauvage emportement Camilla stupéfaite.
Le lendemain, sur la place Navone, un cortège se formait : onze chars le composaient, représentant le triomphe de César. Ils rappelaient les glorieuses emprises de celui qui fonda l'empire de Rome sur le monde : un des plus magnifiques représentait, dans un tableau animé, la cavalerie de César passant le Rubicon. Aux acteurs vivants on avait ajouté des groupes plastiques, construits avec tant d'adresse que les spectateurs distinguaient à peine l'artifice de la réalité. Le cortège, précédé de trompettes, traversa le Borgo, se dirigeant vers le palais apostolique.
De la loggia où elle s'était installée avec ses amis, Alba vit paraître sur le dernier char César Borgia, qui figurait César. Assis sur un trône, le front lauré, vêtu de la chlamyde sur laquelle il
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avait ceint la cuirasse du héros, il conservait une immobilité majestueuse. Des licteurs suivaient, avec leurs faisceaux.
Derrière le char du vainqueur venait la grande vaincue, sa prisonnière, Catherine Sforza; des chaînes d'or liaient ses belles mains qui avaient fait de si grandes choses à la guerre, plus vaillantes que des mains d'hommes. Alba lui porta envie; elle aurait voulu suivre à sa place et avec ses chaînes le triomphe du dieu.
Sur le passage des chars s'élevait une clameur immense : on eût dit que tout ce peuple à la fois devenait fou. Il ne se rassasiait pas de contempler enfin à son aise celui qu'il connaissait surtout par sa légende surhumaine, presque toujours absent, invisible ou masqué; car César estimait que les maîtres des hommes doivent, comme les immortels, éviter de se laisser voir.
Le flot d'enthousiasme qui montait jusqu'à elle noyait le cœur d'Alba; un moment, elle crut qu'elle allait s'évanouir. Puis tout à coup, enivrée de cette gloire qui allait à son idole, elle sentit tellement son orgueil de l'aimer qu'elle perdit la tête. Pâle, les yeux étincelants, elle se dressa debout au bord de la loggia et battit des mains. Camilla, son fiancé, les amis pressés autour d'eux la regardaient en souriant. Ils croyaient que la seule nouveauté du spectacle déchaînait une telle joie dans l'âme puérile d'une jeune fille élevée en sauvage au fond d'une solitude.
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Et cependant la vierge éperdue, dans un élan furieux de son être, se donnait tout entière à cet homme, à ce héros, à ce dieu.
Elle vécut les jours suivants étrangère au monde, qu'elle traversait sans le voir. Les images du dehors ne se fixaient point dans ses yeux : les conversations, autour d'elle, n'étaient qu'un bourdonnement vain. Son oreille ne retenait que les phrases où César était nommé. On parlait incessamment de lui. Le pape venait de lui donner la rose d'or, comme au prince qui avait le mieux servi l'Eglise cette année, et le béret de capitaine général que surmontait une colombe de perles nimbée de rayons. On se répétait, sur lui, des histoires terribles ou charmantes. On le louait des mérites les plus opposés. A travers ces récits, il apparaissait formidable et séduisant. On racontait que, pendant la dernière guerre, des cavaliers et des dames qui dansaient et ballaient dans un château lointain avaient vu tout à coup, au milieu de la fête, apparaître un personnage masqué. Le nouveau venu avait salué l'assistance, et, s'élançant au milieu du bal, il s'était mis à faire des passes en solo avec tant d'élégance que les dames s'étaient écriées : « C'est lui, ce ne peut être que lui. È l'Unico Cesare! » Et c'était en effet César qui avait abandonné pour quelques heures le siège d'une ville afin de se passer ce caprice.
Alba écoutait, émerveillée, enorgueillie de son amour et fière de son héros. Une fièvre délicieuse la consumait, elle ne dormait plus et ne se nourrissait qu'à peine. Tout son être aspirait à plus de vie, à plus de passion encore. L ne telle attente, un tel désir tendaient ses fibres, qu'elle se disait avec joie : ce Je vais moun force de vivre trop.
Un jour, ses amis la conduisirent à un spectacle cruel. Derrière Saint-Pierre, un homme devait affronter successivement six taureaux. Elle s'y rendit, effrayée de ce qu'elle allait voir. L'homme parut; il était à pied, le visage découvert, la muleta d'une main, un court espadon de l'autre. Il n'avait pour le protéger qu'un élégant pourpoint de soie. Et c'était don César.
Il eut raison de cinq taureaux, après de savantes manœuvres. Au sixième, il perdit patience, et, brusquant le train ordinaire du jeu, il trancha d'un seul coup d'épée le cou de l'animal.
Alba s'était évanouie. Quand elle rouvrit les yeux, la foule applaudissait avec fureur un homme qui souriait et qui tenait à la main une épée sanglante. La lame était tellement rouge qu'elle paraissait de feu comme le glaive de l'archange qui chassa Adam et Eve du paradis. Et l'homme était beau comme l'archange de Dieu.
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