‹ La louve; romanChapitre 5 sur 9 · LA PROIE · texte numérisé non relu

LA PROIE

on César, mon seigneur et mon maître!

zMème si vous dédaigne\ cette pauvre lettre et celle qui vous l'envoie, ce sera une grande consolation pour moi d'avoir osé vous l'écrire. Tuisquil m'a été donné, quoique indigne, de vous aimer jusqu'à cet excès dont on meurt, il faut bien que vous le sachiez, gracieux prince! T)on César, je viens donc vous dire que je vous aime ainsi, pour mon salut ou pour ma damnation. Vous fere\ maintenant de moi ce qu'il vous plaira, mais, heureuse ou malheureuse à votre gré, vous n en saurez jamais faire qu'une esclave éper dûment soumise et qui vous adore.

« Je suis une jeune fille patricienne et du plus noble

sang de 'Bfime, quoique ennemi du votre ; on m'appelle oilba Colonna. Je suis aimée ; avant vous, j'ai eru que j'aimais. Je suis fiancée; je vous sacrifie donc un bonheur pour recevoir de vous, si cela vous plait, le seul que je désire. Tout cela peut-il donner quelque prix à mon amour? Quoi qu'il en soit, ma vie est à vous.

« Je vous ai vu d'abord à votre entrée dans T{ome. zMème il m'a semblé qu'un instant votre regard s'était posé sur moi. Vous souvenez-vous d'avoir levé les yeux en traversant la ville, vers un des premiers palais du Corso et vers une loggia d'où les femmes se penchaient toutes pour vous admirer? J'étais là, blonde, au premier rang; vous ave\ dû remarquer mon tremblement, ma pâleur. cMais non, vous ne vous souvene\ plus de rien, sans doute.

« J'ai assisté à votre triomphe, où vous venie~x sur un char, si magnifique , avec les attributs du César ancien. Il y a donc un autre César que vous? Pourquoi empruntie^-vous cette vaine apparence ? Votre personne, César Horgia, mon maître, n'est-elle pas divine par elle-même ?

(( J'étais la quand vous ave~ combattu les taureaux. Vous m'ave-fait mourir d'épouvante. J'aurais voulu être asseï aimée de vous pour pouvoir vous défendre ces jeux. éAfais qui donc pourrait vous défendre ou vous ordonner quelque chose? Tuis, au spectacle de votre force, j'oubliais celui de votre péril, et je m'enivrais, moi si faible, de votre courage.

(( Don César, j'ai peur et désir de vous comme d'un

IIO LA LOUVE

abîme : la profondeur inconnue de votre âme m'attire ; j'ai besoin de me jeter dans ce gouffre, ne sachant ce que j'y trouverai, certaine pourtant que ce sera une ivresse sans laquelle je ne puis plus vivre depuis que j'en rêve. De ce que votre âme est impénétrable, beaucoup la tiennent pour monstrueuse. zMais moi, j'ai foi en vous, et j'aime la terreur qui se mêle malgré moi à cette croyance : c'est elle qui rend mon amour unique et surhumain.

<( Je vous implore, je vous attends, don César : vene\. Hâte\-vous : dans trois jours il serait trop tard. "Dans trois jours je serai devenue la femme d'un autre, il m'aura emmenée loin d'ici. Tout est prêt pour mon mariage. Depuis que je suis revenue de %pme, on ne m'a point laissé de repos; il m'a fallu essayer les robes et les parures de noces ; il m'a fallu recevoir les hommages de la famille et des amis, les caresses de ma mère, et sourire aux douceurs de mon fiancé, lui répondre... Comment ne se doute-t-il de rien, lui} Comment ne voit-il pas ma pâleur, la brûlure de mes larmes sur mes joues ? Comment ne sent-il pas mes révoltes à ses moindres audaces ? Et comment personne, autour de moi, n'a-t-il pas deviné mon secret, le divin secret de mon amour pour vous? Grâce à Dieu, ils sont tous aveugles.

(( zMais je n en puis plus ; je deviens folle. César, il est temps, vene~ prendre celle qui s'est donnée, mais qui ne peut courir à vous, qà quelque distance de CN^emi, sur la route qui mène à Genjano, il y a une chapelle dédiée à la Vierge : les fiancées du

pays y vont prier pendant la semaine gui précède leur mariage. Je m'y remis chaque soir, à /'Ave Maria, et je m'y rends seule. La route est solitaire. Je vous en ai asse\ dit.

G Vous voye\} don César , que je n'ai plus de fierté, que je n'ai plus de pudeur. {Méprisez-moi, si vous voule-, je le mérite, mais vene\. Faites de moi ce qui vous agréera, je suis la passionnée servante de votre volonté. Hier, j'étais cAlba Colonna, une vierge de haut lignage, une fiancée triomphante, une princesse romaine destinée à un prince; aujourd'hui, je ne suis plus rien de tout cela. Ou plutôt je suis beaucoup plus et je m'estime bien davantage : je suis votre esclave amoureuse, don César, mon maître!... ))

Un paysan, décidé à grand'peine par une bourse d'or, avait accepté de porter cette lettre au palais de César, dans le Borgo. Les petites gens se souciaient peu d'avoir affaire à un tel seigneur : avec lui, la plus simple commission pouvait avoir de fâcheuses suites.

Quand elle fut avisée que cet homme, malgré ses terreurs, s'était acquitté de s'a tâche, Alba eut aussitôt la certitude que César serait ce soir même sur la route de Genzano à l'attendre. C'en était fait! Docile à son vouloir, le destin avait tourné comme une aiguille aimantée. Sa vie venait de prendre son orientation définive. L'amour triomphait. Pendant cette journée, la dernière qu'elle dût passer parmi les siens, elle

joua son rôle de fiancée avec moins de peine que d'habitude.

A YcAve éMaria, comme elle allait sortir, sa mère lui dit :

ce Tu es sur le point de nous quitter, Alba... »

Elle l'entendait ainsi à cause de la nouvelle existence que sa fille devait vivre loin d'elle dans le mariage.

« Je serais heureuse de prier ce soir à côté de toi. Veux-tu que je t'accompagne? »

A ces mots, Alba eut une secousse d'épouvante.

« Non, non, mère, répliqua-t-elle impétueusement. J'irai seule. Il faut que j'y aille seule. »

Sa voix était agitée. Sa mère la regarda, surprise de la voir, pour une proposition si naturelle, se débattre de cette manière farouche. Alors la jeune fille s'efforça de sourire :

« La Vierge serait mécontente. La règle veut que les fiancées n'aient personne avec elles quand elles vont l'invoquer. Si j'agissais autrement, je craindrais que cela ne me portât malheur, vois-tu. »

Clarice, persuadée, sourit à son tour.

« Comme il te plaira, mon enfant. Je ne te contrarierai point. Va. »

Elle avait vu sa fille irritable et chagrine les jours précédents, et ce dernier caprice ne l'étonna pas. Elle connaissait l'énervement que causent aux futures épouses l'attente et l'igno-

rance des joies promises, le changement prochain de toute leur vie et les angoisses de leur pudeur. Elle ne cherchait point ailleurs l'explication du trouble qu'elle avait remarqué depuis quelque temps dans toutes les façons d'Alba. Celle-ci put donc sortir seule.

Le couchant embrasait le lac, dont la pureté devenait une splendeur. L'odeur de miel émanée des fraisières et des halliers se dilatait, se propageait en ondes à travers le soir. C'était comme la vibration d'une musique silencieuse, suave jusqu'à donner de l'angoisse aux sens qu'elle envahissait. Le paysage baignait dans l'or. Jamais comme en cet instant la beauté du lac ne s'était épanouie sous les yeux d'Alba. Son regard embrassa tout ce qu'elle abandonnait : le château, les montagnes, l'azur double des eaux et du ciel. Elle revit les parents, les serviteurs, les animaux familiers. Son enfance surtout lui apparut, avec la précision et la naïveté d'une enluminure : dans sa rapide rêverie passa en souriant une petite fille, en qui elle se reconnut elle-même. Mais elle ne songea point à Prospero : l'amour est impitoyable pour l'amour.

Elle pressa le pas; elle fuyait iNemi comme elle se fût évadée d'un cercle magique tracé autour d'elle par un enchanteur : le souvenir. Il n'y avait personne sur la route. La chapelle était encore assez loin. Alba s'avança encore.

Sur la droite du chemin, dans un îlot de

clarté aveuglante, elle aperçut un cheval blanc, un cavalier sombre, immobile. Ces cheveux d'or roux, cette stature... C'était don César.

Elle se retint pour ne pas courir à lui. Déjà, il avait sauté à bas de sa monture et jeté la bride à son écuyer. C'était celui qui l'accompagnait partout, dans toutes ses aventures d'amour et de crime : le Micheletto. Près de la beauté du maître, sa laideur grimaçait sinistrement : ce farouche acolyte avait l'air d'un démon inférieur domestiqué par quelque prince de l'abîme. Alba ne le vit même pas, car don César s'approchait d'elle, souriant. Elle ne remarqua point son calme. Il arrivait au rendez-vous, heureux mais non troublé, comme à une fête convenue, tandis que son cœur à elle bondissait vers lui, hors de sa poitrine. Si, plus libre de ses yeux et de son jugement, elle avait pu le voir tel qu'il était, joyeux, tranquille et superbe, elle aurait trop cruellement senti l'inégalité infinie de leurs deux amours.

Lorsqu'il fut auprès d'elle, il se découvrit, d'un grand geste, et lui baisa la main, comme à une princesse dans un gala de cour. Mais elle n'osait lui adresser la parole. Elle se rappelait ce qu'elle avait eu la hardiesse de lui écrire, et de confusion elle se taisait. Pour lui, il paraissait se complaire à la voir émue ainsi.

« Venez, » dit-il simplement.

Il lui parlait, il voulait bien lui ordonner

LA LOUVE I I f

quelque chose! Elle tressaillit et leva de:- veux reconnaissants sur son vainqueur. Il avait attiré son visage contre le sien; il la regardait, lui aussi, profondément, et son regard, qui descendait dans cette âme, achevait d'en prendre possession. Puis il donna à la jeune fille un long baiser, qui fut pour elle comme le commencement d'une mort voluptueuse.

Quand elle revint à elle, Alha le trouva aussi calme que tout à l'heure. De quelle essence surhumaine était-il donc, celui-là, qui savait troubler ainsi et ne paraissait point troublé luimême?

« Nous allons gagner Ariccia par la vallée, dit-il; nous resterons sous le couvert des arbres jusqu'à la nuit, puis nous continuerons vers Rome. »

Il se tourna vers le Micheletto.

« Je n'ai plus besoin de toi : prends les devants et va m'attendre à la sortie de Marino avec un cheval frais. »

Son hideux compagnon disparut à travers bois. Don César se mit en selle'; puis, se penchant, il aida la jeune fille à monter. Il la plaça devant lui. La route se fit lentement : le chemin était mal frayé, le sol inégal; le lacis des branches gênait la marche. Enfin la gorge s'élargit : à travers la masse des feuillages s'ouvrit une clairière. A droite, sur une colline abrupte se dressait Ariccia; elle dominait une vallée qui allait

Il6 LA LOUVE

se perdre dans une mer de plaines bleues, comme un fleuve s'épanouit et s'abîme dans l'infini des océans. Au delà de l'horizon, le regard devinait Rome, la seule ville du monde dont l'image puisse ajouter quelque chose à la majesté de la nature. Consacrée à Aricie, l'amante d'Hippolyte, Ariccia était le domaine héréditaire, l'apanage immémorial des Savelli. Blottie contre son ravisseur, Alba, si elle avait détourné de lui ses yeux captifs, aurait pu apercevoir le château de son fiancé. Mais elle ne voyait que César.

L'heure était divine : le couchant orangé teignait toute la vallée que traverse l'antique Voie Appia. Il s'insinuait dans les sous-bois, où s'était arrêté le couple, et les pénétrait d'une langueur adorable. Des rayons d'or rouge tremblaient entre les châtaigniers. Don César, ayant attaché son cheval à une branche, avait entraîné Alba dans l'épaisseur d'un fourré qui semblait une chapelle de feuillages, un nid d'ombre inaccessible aux averses d'or qui dégouttaient alentour du dôme mouvant des bois. Dans cette retraite, la vie arrêtait son murmure, le jour amortissait ses clartés dernières; un silence qui semblait éternel imposait l'oubli de toutes choses. Lorsqu'ils en sortirent, le crépuscule se fondait dans la nuit commençante. Alba, anéantie dans un bonheur sans pensée, se suspendait au bras de César.

Ils remontèrent à cheval, et sous les premières ombres qui tombaient du ciel comme des flots de cendres ils reprirent leur chemin. Le jour ne se survit guère dans ces régions où le soleil s'éteint instantanément et semble choir d'un seul coup dans la mer comme un fruit trop mûr qui se détache. Bientôt les douces ténèbres de l'été enveloppèrent le couple.

Moments uniques de l'existence où l'on comprend qu'on n'a vécu que pour y atteindre et qu'on ne vivra que pour s'en souvenir, car ils contiennent toute la vie et nous expliquent à nous-mêmes la raison de notre venue au monde! Tournée vers don César, les bras noués à son cou, Alba se sentait bercée, par la course régulière du cheval, sur cette poitrine puissante. Une barbe légère et parfumée effleurait, ses joues, et parfois le visage héroïque s'inclinait vers elle, pour un baiser. Au-dessus de sa tête amoureusement renversée, elle voyait briller le ciel et de temps en temps une étoile filante rouler du zénith à l'horizon; il lui semblait que cette larme d'or glissât en elle jusqu'au fond de son cœur; toute la douceur du firmament descendait dans sa poitrine. Les souffles nocturnes jouaient avec sa chevelure. Elle fermait les yeux pour mieux sentir cette extase et elle s'enivrait de l'obscurité. Aucune des voluptés accordées à l'amante n'était comparable à la joie d'être emportée à travers les ténèbres, comme une proie

heureuse, par le bien-aimé, de s'enfoncer avec lui dans l'inconnu vertigineux à la poursuite du rêve, et de s'imaginer que cette course passionnée durerait pendant l'éternité.

Sur le bord de la route, de grandes formes noires apparurent; c'étaient les yeuses de Castel-Gandolfo qui ombrageaient le chemin en corniche; en bas, s'ouvrait un abîme d'un bleu sombre, divin, le lac d'Albano, où s'attardait une voile blanche, une seule.

Le cheval fatigué ralentissait son allure. Heureusement, Marino était proche. Déjà sur la gauche, dans une brusque coupure de terrain, semblable à l'entaille d'une hache gigantesque, bouillonnait YcAqua Fereniina, dont les rives virent les premières assemblées des confédérations latines, à l'aube de Rome. Puis l'illustre et misérable cité apparut avec ses maisons noires, entassées, ses passages voûtés, ses ruelles en escaliers ou en sentiers de chèvres, enfilées par des rayons de lune qui argentaient les haillons suspendus aux fenêtres. Marino avait été, au commencement du siècle, la conquête des Colonna; ils l'avaient arrachée aux Orsini, leurs ennemis séculaires. Puis la griffe d'Alexandre VI s'était étendue sur cette ville forte, au château redoutable, et dont la possession lui semblait nécessaire au maintien de son autorité sur la campagne romaine.

Mais Alba, indifférente aux souvenirs de Ma-

rino comme à ceux d'Ariccia tout à l'heure, ne s'éveilla pas pour cela de sa rêverie. Elle n'en sortit qu'aux portes de la cité, lorsqu'elle dut descendre de cheval puis monter avac don César sur la béte vigoureuse que Micheletto avait amenée. De nouveau elle se sentit emportée vers Rome à travers la nuit, et la course ardente ne s'arrêta cette fois qu'après avoir passé les portes de la Ville Eternelle, devant un palais du Trastevere aux armes de Borgia.

Alba, captive volontaire, demeurait dans la maison de son seigneur. Il lui plaisait d'y vivre prisonnière comme les épouses d'Orient, non par la jalousie du maitre, il est vrai, mais par la crainte d'être enlevée et ramenée à Nemi si elle se risquait à sortir; car elle se doutait bien que son père anxieux, son fiancé désespéré fouillaient en ce moment toute la campagne et Rome même. Le palais de don César, débordant de richesses, hanté de musiques et de parfums, lui servait de geôle voluptueuse. Là tout lui était délices: jusqu'à la crainte dans laquelle elle se blottissait contre l'épaule du prince lorsqu'elle imaginait la colère des siens rodant autour des murailles formidables, devinant peut-être

qu'elle était là, transfuge et parjure sans remords.

L'épouse de César, Charlotte d'Albret, était restée en France. Alba n'apercevait autour d'elle d'autres tommes que celles qui étaient employées à son service. Elle pouvait donc croire qu'elle possédait à elle seule celui qui la possédait tout entière, esclave amoureuse et reine unique d'un logis bâti par les fées. Aux heures de rêverie, quand César n'était plus auprès d'elle, ses regards se perdaient dans les complications d'une architecture de songe et d'un fuyant décor : colonnes hardies dont les rinceaux et les palmettes s'épanouissaient en une végétation enchantée, murailles auxquelles des tapisseries accrochaient des visions orientales où ressuscitait tout le romanesque des croisades : les chevaliers chrétiens, les nécromants barbus, les sorcières mauresques. Des bandes d'Amours folâtraient dans les frises; dans les caissons de la voûte s'évaporaient les fantômes splendides du jour, les fantômes pâles de la nuit, les brumes du crépuscule et celles de l'aurore. Les carreaux verts et bleus du pavement miroitaient comme le dallage d'une grotte sous-marine dont Alba aurait été la sirène. Enfin, même absent, tout rappelait ici le beau magicien d'amour, le bien-aimé magnifique.

Ce matin-là, elle venait de sortir du bain et se recoiffait. César était près d'elle; il inclinait vers le sien ce visage que nulle femme ne pou-

vait voir sans d'invincibles désirs. Elle respirait le parfum de la barbe bouclée, les yeux noirs plongeaient dans ses yeux tandis que les rouges lèvres, accusant sous la moustache leur dessin sensuel et fier, lui promettaient un baiser dans un sourire. Les dents étincelaient, dents de volupté et de carnage, qui à elles seules disaient la double nature de cet être, créé à la fois pour la séduction et la férocité, le plus fascinateur parmi tous les monstres humains.

« Don César, » murmura-t-elle.

Le baiser pressenti arrêta le reste en lui fermant les lèvres. Puis avec ce calme qui succédait toujours chez lui aux mouvements passionnés, et qui, plus que tout le reste, la subjuguait, parce qu'elle ne pouvait le comprendre, il demanda :

« Que vouliez- vous me dire, cher amour?

— Je voulais... Mais je n'ose...

— En vérité, vous n'osez, avec moi?... Qu'estce que cela signifie?... Parlez donc, chère Alba.

— Eh bien... au moins, vous ne vous irriterez pas, mon doux seigneur?... Je désirerais savoir si ce qu'on rapporte de votre caractère et de vos actions est la vérité.

— Et que dit-on? répliqua-t-il avec un nouveau sourire.

— Que vous êtes implacable dans vos ambitions et dans vos vengeances; que vous n'épargnez pas même votre propre sang, et que vous

n'avez point égard à la foi jurée? En est-il ainsi?

— De quels doutes vous embarrassez-vous là, mon amie? J'aurais cru qu'en m'éîisant pour votre favori vous n'aviez vu en moi que ma tournure et une certaine élégance que l'on m'accorde, sans regarder plus loin. Voici que mon âme vous inquiète à présent?

— ■ Don César, ne raillez point. Je vous aime uniquement; cette affection a détruit en moi toutes les autres. Quoi que vous ayez fait ou que vous deviez faire, je vous adorerai toujours. Mais tout ce qui est de vous m'inspire une curiosité passionnée. J'ai l'angoisse de savoir... Ne me jugez point indigne d'apprendre de vous la vérité sur vous-même. Don César de Borgia, mon seigneur et mon maître, quel homme êtesvous donc? »

En l'interrogeant, elle levait vers lui sa tête charmante, et dans cette pose de supplication il y avait autant d'anxiété que de grâce. La séduction redoutable dont César disposait s'exerçait aussi sur les âmes. Celle qui avait reçu ses caresses se penchait maintenant, avide et tremblante, sur le gouffre de sa pensée : cet abîme intérieur l'aspirait. Elle voulait y descendre, fût-ce par des spirales d'horreur et de vertige. L'ange sentait le désir de l'enfer. Innocente jusque dans l'amour, Alba en venait pourtant à s'éprendre du crime, parce qu'elle aimait ce magnifique criminel. Quelques jours auparavant, quand elle en

était encore à rêver de lui, il lui suffisait de l'adorer inconnu et impénétrable; à présent qu'elle était à César, elle avait besoin de le comprendre, car la passion vraie s'efforce toujours vers une union plus absolue où les esprits se mêlent ainsi que les corps. D'ailleurs en se révélant il se justifierait peut-être.

Le duc avait pris une des mains de son amie; les siennes, belles mais fortes, qui faisaient dans l'arène une si rude besogne contre les taureaux de la iMaremme, jouaient délicatement avec les doigts fragiles comme des bijoux de nacre.

(( Tu me demandes quel homme je suis? dit-il d'un ton caressant. Je pourrais te répondre simplement : un homme. Et voilà ce que ne me pardonnent point tant d'autres qui ne sont à vrai dire que des femmes et des enfants. Je suis né sous l'étoile de César et avec son nom, présage de sa fortune; étant un homme, comme je te l'ai dit, j'ai résolu d'aller, coûte que coûte, jusqu'au bout de ma destinée. Je ne connais ni faiblesse, ni scrupules, ni honte; je suis sans remords comme je suis sans peur. Je ferai toujours, à tout prix, ce que mon astre veut que je fasse. Quand il le faut, mon âme est assez grande pour ne pas s'eflrayer d'un crime, ou plutôt le vrai crime serait pour moi de manquer, en suivant la règle des faibles et des timorés, à ce que le monde attend de moi. La foi jurée,

disais-tu tout à l'heure? L'observerai-je seul, quand tous y manquent autour de moi? Non, mais j'y manquerai avec éclat et j'arborerai mon parjure, quand les autres dissimulent lâchement le leur. Je fais ainsi de toutes mes actions : c'est pourquoi la haine m'admire. Tu me parlais aussi de ce que j'ai osé contre mon propre sang? L'histoire est pleine de ces héros qui ont sacrifié leurs enfants à la patrie; moi, j'ai sacrifié mon frère au triomphe de mes destinées, qui importait à ce pays. La terre italienne est divisée et misérable; je veux la conquérir tout entière pour la pacifier. Un jour, entends-tu, Alba, je ferai l'Italie d'un seul morceau*. »

En prononçant ces dernières paroles, sa voix s'était haussée, sans qu'il y prît garde, jusqu'au ton des enthousiastes. Quand il s'en aperçut, il eut un peu honte; il reprit en souriant :

« Mais je n'ai point d'impatience, et je saurai, s'il le faut, aller avec lenteur. Veux-tu une comparaison? Le rustre qui mange un artichaut et ne sait ce que c'est le met tel quel dans sa bouche; il le dévore goulûment sans même retirer le foin désagréable. Le sage arrache les feuilles une à une et savoure à loisir leur chair délicate. Moi aussi, je mangerai l'artichaut feuille à feuille**. Mais ne sommes-nous pas

* Parole historique de César.

** Même observation.

LA LOUVE I2f

bien absurdes tous deux? Dix minutes au moins ont passé sans un seul baiser. Il faut réparer cela. »

Et ses lèvres, tour à tour véhémentes, railleuses, passionnées, cueillirent la caresse. Alba demeurait dans la confusion de toutes ses idées. Le crime n'était donc plus le crime puisqu'il pouvait revêtir tant de beauté et tant de force? Jusqu'alors, elle en avait toujours associé l'image à celle de la laideur, de la lâcheté ou d'une bestiale violence : voici maintenant qu'il apparaissait avec la puissance de la fatalité. En faisant triompher le criminel, il devenait un instrument de salut pour le pays : nécessaire à l'un comme à l'autre, ne se justifiait-il pas? Tout chancelait dans la conscience d'Alba : après son cœur et sa chair, son âme aussi devenait la proie de don César. Seuls, les instincts de son enfance lui résistaient encore, tremblants, éperdus, obstinés à ne pas mourir. Elle était la colombe liée par des serres formidables et qui bat des ailes, une dernière fois. Sa candeur et sa foi ancienne agonisaient douloureusement. Mais. qu'était-ce que cela auprès de la grande joie orageuse que lui donnait son amour? Pas plus que le souvenir des siens, assiégés par le désespoir dans le château de Nemi.

Don César avait quitté l'appartement. Il trouva le Micheletto dans l'antichambre.

« Eh bien! lui dit-il, as-tu du nouveau?

— On parle toujours beaucoup de Votre Seigneurie.

— Tant mieux : pendant qu'on parle j'agis plus tranquillement. Et que raconte-t-on sur moi?

— Des gens de Marino croient vous avoir reconnu, l'autre nuit, quand vous avez traversé la ville à cheval avec la signora.

— Bon. Tu pourras leur apprendre, de ma part, qu'en effet c'était moi, que la signora Alba est ici sous ma sauvegarde, pour se soustraire à un mariage qu'on lui impose et qui lui répugne. Tu peux ajouter encore que je saurai remplir mon devoir de gentilhomme en la protégeant contre sa famille, s'il le faut, et contre un amoureux ridicule. C'est du reste ce que je répondrai aux Colonna eux-mêmes, s'il leur prend envie de me demander des comptes. Assez là-dessus. J'aurai à m'entendre avec toi tout à l'heure au sujet de choses plus importantes, après que j'aurai vu le saint-père. Reste là, en m'attendant. »

Le Micheletto se plia en deux; le duc sortit, traversa la cour. Il sauta sur un cheval qu'un page tenait en main tout harnaché à la porte des écuries et s'en fut vers le palais apostolique. Tandis qu'il avançait, son visage s'était crispé; un pli barrait son front. Il couvait sans doute quelqu'un de ces projets qui éclataient en coup de foudre, après l'orage intérieur qu'il avait été seul à connaître. Les nuages de sa

pensée s'amoncelaient et se chargeaient en ce moment d'un fluide redoutable. Les passants se détournaient avec un effroi respectueux du sombre cavalier.

Il était entré dans la cité léonine, salué par les gardes intimidés, roidis de crainte. Il laissa son cheval à la porte de l'escalier par lequel on accédait aux appartements du pape; il y pénétra comme s'il eût été le pontife lui-même : l'étiquette et la consigne tombaient devant lui.

Il fronça les sourcils en entrant; son visage devint tout à coup terrible. Son père n'était pas seul. Près de lui se trouvait un jeune homme, Pedro Caldès, qu'on surnommait familièrement Perotto, son compatriote, qu'il aimait singulièrement et qui lui servait de camérier. César l'avait pris en haine, jaloux qu'il était de son influence supposée et ne pouvant souffrir auprès du pape aucune personne trop secrète. Plusieurs fois, il avait exigé son renvoi, qu'Alexandre lui avait toujours promis, sans se décider à une mesure aussi brutale envers son favori.

La colère du duc prit prétexte de cette odieuse présence pour éclater.

« Corbacco! mon père, s'écria-t-il, vous avez une singulière façon de tenir vos engagements! »

Alexandre, interdit, ne trouvait rien à répondre. Il n'était plus question d'égards filiaux

ni de majesté pontificale. La main sur la garde de son épée, César s'avançait furieux, la face pourpre.

« Te voilà encore, vipère! cria-t-il à Perotto. Qu'est-ce que tu complotais contre moi? Quand j'ai ouvert la porte, tu as tremblé comme si tu avais vu entrer la mort. Eh bien, tu as eu raison de trembler. »

Il avait dégainé, il fondait sur le misérable. Caldès se mit à courir autour de la chambre; il le poursuivait l'épée haute : pendant quelques instants, il lui donna la chasse. Sur le point d'être atteint, Caldès, d'un dernier effort, alla tomber dans les bras du pape; il restait là grelottant, livide, claquant des dents, les yeux dilatés : on l'entendait haleter dans le silence formidable comme une bête forcée. César leva le glaive : un jet de sang rougit le camail du pontife, qui se rejeta en arrière; le corps de Perotto n'étant plus soutenu tomba de tout son poids, la tête sonna terriblement sur les dalles. Au bruit, l'officier de garde accourut.

« Jetez cette charogne au Tibre, » rugit César.

Des soldats retirèrent le cadavre. A présent, c'était Alexandre qui, debout au milieu de la pièce, tremblait convulsivement dans sa robe blanche.

Don César sortit en haussant les épaules. Décidément, il ne dirait rien aujourd'hui au

saint-père. Mais cela valait peut-être mieux. Ce qu'il avait à faire, il le ferait seul.

Il était calme maintenant. De temps à autre, sa nature, d'ordinaire calculatrice, et qui raisonnait jusqu'à ses pires audaces, se détendait dans un mouvement de férocité, inattendu comme le bond d'un tigre. C'était le sang des aïeux africains, commun aux plus illustres familles d'Espagne, qui se révélait brusquement dans ces impulsions sauvages. Sa frénésie évaporée, César redevenait le beau criminel élégant et froid comme un poignard ciselé. Il en était ainsi à cet instant, où, de sens rassis comme à son habitude, il délibérait à part lui sur le cas de savoir s'il ne serait point expédient de faire assassiner son beau-frère, Alphonse de Bisceglie. Tout le poussait à s'en défaire : de graves raisons politiques et des rancunes personnelles. Jadis, de concert avec Alexandre, il avait forcé Lucrèce au mariage napolitain : la maison d'Aragon pouvait paraître alors, dans le désarroi de l'Italie, une alliée nécessaire pour la papauté. Maintenant les choses avaient changé du tout : on s'était rapproché de la France, on avait lié partie avec elle; tandis que César convoitait les Romagnes à demi conquises déjà, Louis XII menaçait le royaume de Naples. L'union de la fille du pape avec le propre neveu de celui que le roi voulait déposséder gênait le bon accord des deux compères. Alexandre et César avaient

leur famille dans un camp et leurs intérêts dans l'autre : situation incommode.

Et ce n'était pas tout : au Vatican même, un parti napolitain s'était formé, suspect au Valentinois. La femme de Goffré, ennemie de César après lui avoir servi de maîtresse, intriguait contre lui avec le mari de Lucrezia, son cousin. Il est vrai que Goffré rachetait les torts de son épouse en témoignant au duc une soumission rare; il avait pour lui des égards non fraternels mais serviles : on disait couramment qu'il lui chaussait ses éperons.

César éprouvait encore contre Alphonse de Bisceglie un sentiment plus farouche et plus excessif que celui qui naît des intérêts froissés et des ambitions mises en péril; la haine privée d'un homme contre un autre qu'il jalouse en tant qu'homme. Elle avait paru manifestement dès le premier jour qu'ils s'étaient rencontrés. La personne du prince de Salerne frappait la vue par une noblesse et un éclat qui ne le cédaient guère même à la splendeur physique du duc de Valentinois. Celui-ci l'avait entendu désigner comme le seigneur le plus beau de l'Italie; c'était un titre auquel, jusqu'alors, lui-même avait eu droit. Pareille usurpation ne se pouvait tolérer. Il ne pardonnait pas non plus à son beaufrère la passion conjugale de Lucrezia, pour laquelle il trahissait une jalousie bizarre. Aussi des paroles menaçantes lui étaient-elles échappées;

Alphonse de Bisceglie, se souvenant du duc de Gandia, avait jugé prudent de fuir.

Le jubilé de deux ans était commencé déjà; on ne voyait parla ville que des gentilshommes et des dames à cheval, se rendant aux églises dont la visite importe pour le gain des indulgences et qui n'ouvrent qu'en ces saintes occasions leur porte jubilaire. Alphonse put donc traverser la cité léonine et Rome tout entière avec sa suite sans qu'on le remarquât. Une fois sur la route d'Albano, il piqua vers Naples, laissant Madonna Lucrezia dans l'inquiétude et les larmes.

La fille d'Alexandre n'avait pas vingt ans; elle était d'une beauté douce : « Ella ha dolce ciera, » disaient les ambassadeurs vénitiens. Son caractère semblait aussi de la même cire molle que l'impérieuse main de la destinée modelait à son gré. Son père l'avait unie enfant à Giovanni Sforza, par une fantaisie de sa politique; par une autre, il avait dissous ce mariage sous un prétexte odieusement grotesque. De tout cela elle avait peu souffert, n'aimant. ni ne haïssant Giovanni. A présent, c'était une autre chose; elle chérissait le prince de Salerne qu'on lui avait donné, qu'on allait peut-être lui reprendre, et, de le sentir menacé, elle ne vivait plus. D'un cœur dévot, abîmé dans la contrition et dans l'angoisse, elle faisait oraison dans les temples où elle se rendait sur sa haquenée couverte de

pourpre. Elle humiliait sur les dalles, devant les autels, son front blanc que ceignait un bandeau de perles, tandis que son beau sein demi-nu haletait sous un collier royal, dans la ferveur des supplications qu'elle adressait à la Vierge Auxiliatrice. Elle ne priait point pour gagner les indulgences jubilaires, mais pour que Dieu touchât le cœur des siens et qu'il empêchât le crime dont leur cruauté menaçait son amour.

Puis, sur l'ordre de son père, elle avait dû quitter Rome afin d'aller exercer en son nom la régence à Spolète, à Nepi, à Foligno, qu'il venait de prendre aux grands barons romains. La douceur de l'Ombrie et de ses montagnes qui frémissent sous la lumière, la paix divine qu'offre la vallée du Clitumne et la sauvagerie sublime du Monte-Luco, où vivent les ermites, déjà plongés dans le ciel, avaient un peu apaisé et rassuré son âme, arrachée au bourbier sanglant de Rome.

Mais il avait fallu revenir. Le prince de Salerne, gagné par les promesses et les flatteries, l'avait imprudemment rejointe dans son palais de l'Esquilin, et les caresses qu'on leur prodiguait à tous deux la faisaient secrètement trembler. Alexandre et César pardonnaient à tout le monde. Même doria Sancha, exilée à Naples pour ses menées, venait d'être rappelée auprès de son mari, l'imbécile GorTré. Tant de clémence justifiait les pires appréhensions.

Cependant le Borgia était rentré au palais du Borgo. Dans la galerie il trouva le Micheletto, qu'il y avait laissé. Il vint à lui, brusquement, et lui mit la main sur l'épaule.

« Ecoute, dit-il; j'espère que je peux compter sur toi?

— Votre Seigneurie le sait bien, grogna l'autre en réponse.

— Oui, tu es hardi, tu es habile, je n'ai plus à l'apprendre. Je t'ai vu à l'œuvre. Mais je vais avoir besoin de toi pour une entreprise redoutable qui veut être préparée discrètement et de longue main. Tout ton dévouement va m'être nécessaire. Si tu le sentais fléchir en toi, Micheletto, tu ferais bien de te rappeler deux choses. D'abord, c'est moi qui t'ai arraché au Sammarocho : d'une parole, je t'y replongerais... »

Le Micheletto frissonna. Parfois, après de lourdes orgies, il avait encore des rêves, où il se retrouvait prisonnier de la prison épouvantable. L'humidité de la geôle pourrissait ses os; une odeur de moisi lui piquait la gorge; des ténèbres l'environnaient, percées par la lueur rougeâtre d'un seul lumignon. Il voulait fuir, il s'élançait. Brusquement, une saccade douloureuse lui meurtrissait la cheville; c'était sa chaîne qui lui rappelait la limite de son perpétuel esclavage. Il s'éveillait alors, haletant, couvert de sueur.

« Puis, ajouta le duc, notre saint-père m'a pardonné à moi-même la mort du noble Gandia,

mon très regretté frère, mais, s'il venait à apprendre que tu en as été l'instrument, il lui reviendrait peut-être un certain goût de vengeance dont tu n'aurais guère à te louer.

— Seigneur duc!... »

Le bravo claquait des dents, lui, courageux à la façon des tigres : il connaissait les bourreaux du Vatican.

« Bon, n'en parlons plus. Je ne doute point que tu ne me serves avec zèle et loyauté, Michèle Corella. La chose faite, je te promets un genêt d'Espagne, beaucoup d'écus d'or et un pourpoint aussi beau que le mien, mais écarlate, car il faut entre nous quelque différence. Maintenant, écoute-moi. »

Ils conversèrent quelque temps à voix basse, tout en marchant. Puis don César dit au Micheletto avant de le congédier :

« Il est bon qu'on me croie en ce moment tout occupé de folies. Je t'autorise à raconter partout, à ceux qui l'ignorent, cette aventure de la fille du vieux Colonna avec ton maître. Va, maintenant. »

Le Micheletto le salua humblement et s'en fut. Pour César, il revint auprès d'Alba. Il la trouva assise près d'une fenêtre qui s'ouvrait sur une cour intérieure toute verdoyante de palmiers, et que rafraîchissait le jaillissement d'une fontaine. Elle était occupée d'un ouvrage de femme qui lui échappa des mains quand elle l'aperçut. Il

s'approcha d'elle; ses doigts crispés tout à l'heure sur l'arme homicide se plongèrent dans la belle chevelure. Le regard céleste d'Alba remonta lentement, passionnément vers le sien; il exprimait un silencieux enthousiasme, et il offrait l'hommage d'une soumission fervente. Tous deux restèrent ainsi un moment sans parler, «c Je songe à une chose, Alba, dit enfin César.

— Laquelle, seigneur?

— Il serait humain de tirer vos parents de la peine. Leur inquiétude pour vous doit être extrême. Il est préférable que vous leur appreniez vous-même la vérité. Vous allez écrire à votre père.

— Mais, seigneur, ne craignez-vous pas?...

— Sa vengeance? Non. Les Borgia et quiconque leur touche, même de moins près que vous, n'ont rien à craindre dans Rome. Il me plaît au contraire que mes actions soient publiées.

— Mais que dirai-je à mon père?

— Ce que je vous dicterai. Venez à cette table. »

Elle le suivit docilement, s'assit à la place indiquée et se prépara à lui obéir.

« Cher et vénéré seigneur et père, » commença César d'une voix calme.

Elle fit un dernier effort et se mit à tracer les caractères, en tremblant un peu. Il continua :

« Je suis ici par ma propre volonté, dans le palais de don César de 'Borgia de France. Je suis ve-

nue lui demander asile pour me soustraire à un mariage qui m'était devenu odieux. »

Elle hésita quelques secondes à renier ainsi formellement l'ancien amour. Puis elle pousuivit:

« J'y suis traitée selon mon rang. Je regrette la douleur que ? ai pu vous causer... »

Elle s'arrêta et laissa tomber la plume, sa tête s'affaissa sur le papier, d'une brusque secousse. Pour la première fois la maison quittée et ceux qu'elle venait de désoler pour toujours lui apparurent. Quelques instants, elle sanglota ainsi. Puis elle releva son visage, soudain empourpré de larmes.

— Ecrivez, dit paisiblement César.

Elle ramassa la plume à terre.

(( zMais je vous déclare qu'il n'est point de force qui soit capable de m' arracher d'ici tant que j'y voudrai demeurer. Je mourrais plutôt que de quitter don César. »

En traçant ces dernières lignes qui exprimaient sa foi, sa passion, sa folie, elle parut se transfigurer. Et, quand elle eut achevé, d'un bond elle fut debout, jetée contre la poitrine du maître, les bras à son cou; il la caressait, satisfait, plein de condescendance. Alors elle prit sa main, sa main tant de fois meurtrière et qui venait de tuer encore; humble, elle la baisa. Lui souriait.

« Signez, maintenant, » lui dit-il avec douceur.

L'angoisse, la douleur, l'épouvante s'étaient installées au château des Colonna. Alba ne rentrant pas malgré l'heure tardive, Clarice était allée à sa rencontre sur la route de Genzano. Elle poussa jusqu'à la chapelle sans l'apercevoir; elle pénétra dans le sanctuaire rustique, espérant l'y trouver plongée dans la méditation amoureuse ou dévote qui devait lui faire oublier le moment du retour. Elle n'aperçut qu'une paysanne agenouillée sur la première marche de l'autel, une autre fiancée, sans doute. Madonna Colonna se pencha vers elle et lui demanda si une jeune fille n'était pas venue tout à l'heure prier la Vierge. La comadine n'avait vu personne.

Affolée, Clarice sortit de la chapelle. C'était le temps où le brigandage terrifiait la campagne, les Maremmes et Rome même. La rapine, le meurtre, le viol jaillissaient à l'angle des chemins, du creux des ruines antiques, à l'orée des bois de cyprès ou de châtaigniers. Jusque sous les murailles des châteaux, malgré le nom et la force des grands barons, ils se glissaient en rampant, de broussailles en broussailles; puis, tout à coup, ils se dressaient pour mordre.

Deux villageois rentraient à Nemi : Clarice

les interrogea. N'avaient-ils pas rencontré d'étrangers sur la route?

« Que Votre Seigneurie m'excuse, répondit le plus âgé. Nous en avons vu deux, il y a quelque temps déjà. Un seigneur beau et magnifique, monté sur un cheval blanc, et son écuyer, qui était d'assez mauvaise mine. Ils ont fait halte tout près d'ici, après nous avoir dépassés : ils avaient l'air d'attendre quelqu'un. Au bout d'un quart d'heure, une dame les a rejoints : nous n'avons pas pu apercevoir son visage, elle avait un voile, à cause du soleil. Le seigneur lui a parlé, elle est venue à lui.

— Ensuite, continua le plus jeune, ils ont dû tirer par les bois, car nous ne les avons plus vus. ))

Clarice ne douta plus du guet-apens, que ce fût un crime d'amour ou de brigandage. Le cavalier avait attiré Alba sous un prétexte, puis il s'était saisi d'elle, il l'avait emportée au plus profond de la forêt, bâillonnée, liée en travers de sa selle. Peut-être était-elle morte maintenant. Ou, si elle vivait, pour quels supplices et quels outrages? Comment Madonna Colonna aurait-elle supposé que, près d'épouser le fiancé de son choix, sa fille s'était jetée, de toute sa passion, dans les bras d'un ravisseur appelé par elle?

Elle rentra; elle trouva Virginio, qui attendait anxieusement le retour des serviteurs envoyés par lui pour explorer tous les ravins et battre

tous les buissons. Prospero et les deux frères aînés d'Alba, Luigi et Marco, s'étaient joints à eux : un des éclaireurs galopait vers Genzano pour questionner le veilleur de la tour du guet. Des pêcheurs parcouraient le lac, plongeaient. Mais bientôt la nuit tombante allait interrompre les recherches.

Les serviteurs revinrent, n'ayant rien découvert ni rien appris; puis les frères d'Alba, enfin Prospero, le dernier, avec un tel égarement que le vieux Colonna, au milieu de son angoisse, en eut pitié.

« Ah! mon père, s'écriait le jeune homme en serrant la main du vieillard, que ne suis-je mort aujourd'hui! »

Maîtres ni serviteurs, personne ne reposa. La journée du lendemain et celles qui suivirent furent pareilles : doutes, explorations vaines cent fois renouvelées, enquêtes fiévreuses auprès des paysans, réponses confuses et contradictoires, accroissement de l'angoisse et du mystère. Le père avait fini par se pétrifier dans un effrayant silence; la mère pleurait interminablement et semblait un spectre avec deux yeux enflammés; son plus jeune fils, Renzino, pleurait de la voir pleurer, tandis que les deux autres s'exaltaient dans une ardeur stérile de vengeance contre des criminels inconnus, et que Prospero, tournant entre ses doigts sa dague nue, blasphémait et délirait.

Peu à peu le désespoir des uns et des autres perdait de sa violence et se faisait plus morne, plus lourd. La mort s'installait au château, eût-on dit. Le deuil en prenait possession. Les serviteurs ne parlaient plus qu'à voix basse. Les grands chiens préférés d'Alba rôdaient autour de sa chambre, flairaient les objets que ses mains avaient touchés en dernier lieu. Parfois, les deux plus beaux, ses favoris entre tous, s'asseyaient sur le seuil, comme pour faire sentinelle, et à de longs intervalles, leurs têtes aiguës dressées vers son fantôme pour eux visible, ils jetaient dans le silence des hurlements mortuaires qui glaçaient les os. Superstitieux, les serviteurs n'osaient faire taire ces voix qui sans doute obéissaient à une puissance inconnue

. Les heures passaient dans la solitude et le néant. Tous pareils maintenant, les hôtes du château avaient des yeux fixes et fous. La vie était suspendue. Un malaise étrange se répandait sur la bourgade entière : Nemi aimait et craignait ses seigneurs; depuis l'attentat mystérieux qui venait de les atteindre quelque chose avait paru s'écrouler dans le pays. L'air était chargé d'horreur et d'effroi, comme après un sacrilège.

Cependant, lancé au galop de son alezan qui semblait avoir été roussi au feu d'enfer, un cavalier, de mine bestiale et louche, traversait Genzano, risquant d'écraser la marmaille qui polissonnait dans les rues. Il s'engagea sur la route

LA LOUVE I4l

en corniche qui domine le lac; en approchant de Nemi, la brusque montée le força de ralentir son allure. Il arriva devant la porte du château, que gardait un homme appuyé sur sa longue pertuisane à banderole. Là il s'arrêta court.

« Pour ton maître, » dit-il brusquement au soldat en lui jetant une lettre.

Avant que l'autre eût le temps de l'interroger et qu'il eût seulement ramassé la missive qui venait de tomber entre ses bottes, don Michèle — le Micheletto — avait tourné son cheval et lui enfonçait ses éperons dans le ventre. Il s'enfuit comme un démon ; sans s'être retourné une seule fois, il disparut. L'homme ahuri tenait encore sa lettre à la main, tandis que le galop s'éloignait et que décroissait sur la route le bruit d'enclume. A la fin, il sortit de sa stupeur et se décida à remplir sa commission. Le papier portait bien en effet le nom de l'illustre Virginio Colonna, son maître.

Le pertuisanier traversa une antichambre, un corridor, puis il pénétra dans la salle où le grand baron se trouvait, parmi les siens, silencieux comme lui. Il lui remit la lettre.

« C'est d'Alba! s'écria Virginio en se dressant d'un bond. Elle est vivante. »

Et d'un geste pieux, comme il eût baisé une image sainte au sortir d'un péril, il appuya ses lèvres sur le sceau, sans voir l'impur blason des Borgia qui souillait la cire blanche.

— Lisez vite! » s'écrièrent toutes les voix autour de lui.

Il commença :

(( Cher et vénéré seigneur et père... »

Mais il n'alla pas plus loin. Un sursaut l'avait rejeté en arrière; son visage avait changé terriblement; un rugissement sortit de sa gorge; sa main laissa le papier tomber à terre.

« Mon Dieu! » murmura-t-il, les yeux grands ouverts.

Déjà Clarice avait ramassé la lettre. Elle lut à son tour. Dans l'égarement de sa physionomie, se confondaient la joie de savoir Alba vivante et une horreur telle qu'elle dépassait tout ce que son angoisse avait pu imaginer. Elle fondit en larmes : son instinct de femme la jeta, émue d'une pitié infinie, dans les bras de celui que la catastrophe devait faire souffrir davantage, de Prospero.

« Hélas! s'écria-t-elle sanglotante, elle vit! Oui, elle vit! Mais elle est perdue pour vous, Prospero! Pour nous!

— Comment?

— On nous l'a enlevée.

— Qui?

— César Borgia.

— Je le tuerai.

— A quoi bon? Elle ne reviendra jamais ici.

— Pourquoi?

— Elle l'aime. Elle ne vous aime plus. Elle ne nous aime plus.

— C'est impossible.

— Elle nous le dit.

— Donnez. »

Et il tendait la main vers le papier fatal. Clarice, par compassion pour ce qu'il allait souffrir encore, ou par une pudeur suprême envers sa fille, essayait d'arrêter son geste.

« Non, non, s'écria-t-elle suppliante, ne lisez pas.

— Je le veux. »

Il s'empara de la lettre; d'un regard il la parcourut.

« Un mariage odieux! » murmura-t-il, en répétant les termes cruels qui anéantissaient jusque dans le passé les joies pures de son amour. La destruction de son bonheur s'étendait jusqu'aux souvenirs. Il ne lui resterait pas même l'amère douceur des regrets. Tout s'abolissait, tout sombrait d'un seul coup dans le néant définitif. Tout était bien fini à présent.

A son tour, il éclata en sanglots, la tête dans ses mains. Seul, le vieux Colonna ne pleurait pas, debout au milieu du groupe écroulé, qu'il dominait comme la ruine sévère d'une tour basaltique s'élève dans la campagne romaine au-dessus des tombeaux plus humbles. Le sentiment du déshonneur lui rongeait les entrailles; son orgueil agonisait dans une indicible torture; sa face ne frémissait même plus. Il se tenait rigide, immobile, comme les cadavres de ceux que le

souffle de la fournaise a suffoqués dans un incendie et que la mort a saisis dans une attitude, au milieu d'un geste commencé, le bras tendu, la bouche ouverte.

L'horloge sonna une heure quelconque; ses vibrations se prolongèrent en résonances interminables dans le cœur de ces malheureux, qui crurent entendre le tintement de leurs vies brisées sous le marteau de la fatalité. Au milieu du nouveau silence, une voix s'éleva, celle de la mère.

« Virginio, » dit-elle timidement.

Les épaules de Colonna tressaillirent : arraché à la torpeur de son désespoir, il tourna lentement son visage vers celle qui lui parlait.

(( Virginio, reprit-elle, je ne peux pas croire que notre en "ant ait écrit ce qu'il y a dans cette lettre comme sa pensée et sa volonté à elle. Ecoute, avant de la condamner, je t'en prie. Ecoutez aussi, vous autres... Prospero surtout. Elle est entre des mains formidables. Vous savez ce que peuvent oser des Borgia. On l'a peutêtre forcée à nous envoyer cette lettre monstrueuse pour nous faire croire qu'elle est la complice de ce César, pour nous ôter l'envie de la lui réclamer. On l'a obligée à nous renier, à renier son fiancé. Quand elle a écrit, peut-être qu'elle avait le poignard de ce monstre sur la gorge. Comment aurait-elle résisté aux menaces, aux bourreaux, notre colombe?

— Oui, vous avez raison, s'écria Prospero, à qui cet espoir de ne pas trouver Alba coupable fit presque oublier un instant le malheur de sa perte.

— Vous avez raison, » répétèrent les deux frères de la jeune fille.

Le vieux Colonna hocha la tête.

« Clarice, dit-il, c'est votre amour maternel qui a parlé. Le cœur d'un père est moins prompt à s'abuser, quelque désir qu'il ait de ne pas croire au crime de son enfant. Dieu sait si j'achèterais votre illusion de ma vie!... Enfin, ce que vous vous imaginez n'est pas impossible : je n'espère rien, mais je dois, pour mon honneur, agir comme si j'espérais. Demain, je serai à Rome.

— VirginioL. Que voulez-vous faire?

— Je verrai Alexandre. Je demanderai au Père universel de me faire rendre ma fille. Nous verrons ce qu'il me répondra. Au moins, je saurai, après cela, ce qui peut bien rester d'humain dans son âme. #

Le chef se tut. Un peu d'espoir tremblant revivait au cœur des siens. Peut-être que la lettre d'Alba n'exprimait point sa pensée; peutêtre qu'Alexandre VI ne serait pas impitoyable.

Le lendemain, comme il l'avait dit, Virginio Colonna était à Rome et, toute superbe déposée, sollicitait une audience du saint-père. Elle lui fut accordée pour le jour suivant.

Alexandre ne craignait plus cette famille des Colonna qu'il avait écrasée. Il ne lui déplaisait

point de s'admirer dans l'attitude de l'homme accueillant et généreux. Il attendait avec une satisfaction orgueilleuse la visite du vaincu ; il escomptait la joie que lui donnerait la présence d'un Colonna au Vatican, dans ce même palais où Sixte IV avait signé l'arrêt de mort d'un parent de Virginio, car depuis longtemps la papauté poursuivait, tantôt de sa justice sanglante et tantôt de ses anathèmes, cette race encore indomptée bien qu'à demi détruite.

Le pontife venait de s'entretenir avec César des affaires de l'Etat dans ses appartements privés; à peine avait-il été question du Colonna et de ses griefs. Tandis que son père se rendait dans la salle de la Vie-des-Saints, où il donnait ses audiences, le duc restait en deçà de l'entrée, que cachait une tapisserie flamande, de celles qu'on nommait « arrazzi » à cause d'Arras où elles étaient fabriquées. Ainsi il pourrait intervenir dans la conversation s'il le jugeait opportun, puisqu'en somme c'était de lui surtout qu'il s'agissait.

Dès qu'Alexandre se fut assis sur le trône spécial qui remplaçait, en ces circonstances, la cathèdre plus somptueuse réservée pour les grandes cérémonies, l'officier de garde introduisit Virginio Colonna.

Il entra vêtu de deuil, pâle et courbé. Il tremblait un peu de l'effort qu'il imposait à son orgueil en venant ici; une volonté héroïque le

commandait et le poussait. Il n'omit aucun des prosternements obligatoires, et à trois reprises ils interrompirent sa marche jusqu'aux pieds du souverain pontife.

« Nous sommes heureux de vous voir, très cher fils, prononça Alexandre avec un mélange d'onction et de dignité. Notre main paternelle a dû s'appesantir sur vous jadis, mais votre âme ne nous en restait pas moins chère, et il nous plaît de vous accueillir avec les paroles de la paix éternelle.

— J'en remercie Votre Béatitude, répondit Colonna la gorge serrée.

— Et que désirez-vous de notre faveur et de notre dilection, très cher fils?

— Votre Sainteté, magnanime Alexandre, ne peut l'ignorer. Je viens lui demander ma fille.

— La garde de cette âme précieuse ne nous a pas été spécialement commise, noble Colonna.

— Votre Sainteté me comprend. Alba est... la captive de don César. Sur un ordre de son père, il ne peut refuser de me la rendre. C'est cet ordre que je viens chercher. »

Dans le ton ferme et plus élevé avec lequel furent prononcées ces dernières paroles, il y avait comme une sommation. L'ordre qu'il réclamait, Virginio l'intimait déjà lui-même au souverain pontife.

Alexandre sourit légèrement, comme s'il eût

dédaigné d'apercevoir la brusquerie impérative de l'accent et de la phrase.

« Votre fille n'est point captive, Virginio, répondit-il. Elle s'est réfugiée librement dans le palais du duc, pour échapper à un mariage qui lui répugnait, paraît-il.

— Faux rapports. Elle-même le voulut, ce mariage.

— Autrefois. Maintenant elle a changé d'avis. Tout à l'heure le duc nous affirmait qu'elle vous avait annoncé sa résolution dans une lettre.

— Dictée par lui. Cette lettre, signée d'elle, écrite toute par elle, n'est pas vraiment d'elle. C'est par force qu'il la lui a arrachée, par force qu'il la tient elle-même chez lui prisonnière.

— Vous vous égarez, mon fils. Nous vous protestons... »

La tapisserie se souleva : César parut.

« Laissez, mon père, dit-il. Il ne convient pas à la majesté du chef de l'Église de discuter avec un de ses vassaux.

— Qu'avez-vous dit, seigneur duc? Vassal!... Prenez garde! »

Le vieux Colonna s'était rejeté en arrière et toisait César; il semblait chercher à son côté son épée absente. Le Valentinois s'adoucit. Et avec une nonchalante condescendance, qui rendait dédaigneuses ses façons d'excuses au vieillard :

« Je n'ai pas voulu vous insulter par ce mot, seigneur Colonna. Je m'enorgueillis moi-même d'être le vassal très obéissant de notre seigneur commun, Sa Sainteté Alexandre. Je dis que la chose est à régler entre vous et moi, qui sommes princes romains tous les deux; aussi bien n'est-ce pas moi qui suis ici en cause. Virginio Colonna, je vous affirme que votre fille ellemême me supplia de l'enlever, que je n'ai jamais rien fait pour la retenir, que ce qu'elle vous a écrit est vérité pure. Elle s'est placée sous ma protection de chevalier, de chrétien et de gentilhomme : je ne vous la livrerai pas; je la garde. Vous ne me croyez point? Vous allez donc la croire. »

Il était sorti avant que Virginio eût le temps de répondre. Un instant après, il reparut, avec une femme voilée. La poussant, la soutenant, il l'amena jusqu'au milieu de la salle. La face invisible, les épaules secouées de sanglots, cette forme blanche ressemblait à une Iphigénie arrêtée par la faiblesse et la peur sur le chemin du sacrifice et cachant ses larmes sous le voile des victimes. Colonna, d'un bond, fut à côté d'elle; son geste furieux arracha le voile. Alba, protégeant de son bras replié la honte de son visage, ressembla aux allégories de la Pudeur que les statuaires grecs nous ont laissées. Mais, au lieu de garder une immobilité harmonieuse, tout son corps délicat, parcouru de tremblements, fré-

IfO LA LOUVE

missait comme une lyre. Cette posture de détresse et d'humiliation irrita Virginio davantage : elle était déjà un aveu.

« Misérable! »

Alba courba la tête sous l'injure: elle parut attendre qu'il la frappât. En effet la main de Colonna s'était levée, mais, sans achever le geste, le bras retomba le long du buste, comme s'il avait été brisé tout à coup. Colonna se taisait: qu'avait-il besoin d'interroger sa fille après ce silence où elle s'accusait? Mais César ne l'entendait point ainsi; il voulait une satisfaction entière, car il n'était jamais las de triompher.

« Alba, dit-il, votre illustre père est ici pour recevoir vos déclarations au sujet de la conduite que vous avez tenue. Dites-lui si vous vous êtes enfuie volontairement de sa maison pour ne point épouser Prospero Savelli, à qui vous -étiez fiancée. »

Elle ne put répondre, mais sa tête s'inclina sur sa poitrine.

« Est-ce également de votre plein gré que vous continuez à demeurer sous notre sauvegarde et dans notre palais particulier? »

Elle répéta le même signe.

« Alba Colonna, poursuivit César impitoyable, nous vous offrons, si vous avez cette proposition pour agréable, de vous faire reconduire, avec une escorte digne de votre rang, au château du seigneur Virginio Colonna, votre

LA LOUVE If I

père, à moins qu'il ne vous plaise mieux de le suivre et de partir immédiatement avec lui, qui est venu vous réclamer. Vous seule déciderez si vous devez nous laisser ou rester sous notre protection. Faites un pas, un mouvement vers le seigneur Colonna, et nous saurons comprendre votre volonté, i

Elle demeura immobile. Quelques paroles, à peine murmurées, sortirent de ses lèvres :

« Don César, gardez-moi! »

Le duc demeurait impassible; Alexandre se retranchait dans sa gravité d'idole sacrée et lointaine. On n'entendit pendant plusieurs secondes que le souffle palpitant de la victime, de la proie misérable disputée par deux instincts, deux tyrannies, deux cruautés. Pour avoir choisi de céder à la plus redoutable, elle n'en était pas moins déchirée par l'autre.

Aux murailles de l'appartement, les saintes du Pinturicchio souriaient avec une douceur profane.

Le visage de Colonna prenait une rigidité immobile, il ne décelait plus ni colère ni souffrance : le durcissement soudain du masque annonçait que le cœur aussi s'était pétrifié.

« Reste donc avec lui, prononça enfin le vieillard. Je te laisse à cette destinée : qu'elle suffise à ta punition. Je ne confierai point ma vengeance à Dieu. S'en soucierait-il, lui qui souffre un Alexandre sur ce trône et un César à côté de lui? »

If2 LA LOUVE

Le duc allait bondir, mais le pontife l'arrêta du geste.

(( Laissez, mon fils, nous ne voulons point entendre ces vains outrages. Puisse le Seigneur, qu'il blasphème, les remettre à ce malheureux égaré... Virginio Colonna, l'audience que nous vous avions accordée vient de prendre fin. »

Colonna s'était redressé ; il se retirait lentement, tel qu'une statue qui marche. Que pouvait-il contre les Borgia, en plein palais apostolique, seul, dans le fort de la bête malfaisante? Toutes les issues étaient gardées; il y avait des soldats dans tous les corridors, au bas de chaque escalier. Un geste de provocation aurait suffi pour que cette canaille, toujours aux aguets derrière les portes, fît irruption : des bravi le massacreraient, lui, le grand baron romain. Il s'en alla donc sans un mot, la tête haute. Au moment où il allait passer le seuil, une voix l'appela :

« Père! »

Alba tendait les bras vers lui. Virginio s'était retourné; il ne répondit que par un regard tel que la malheureuse se cacha la figure dans ses mains. Puis il sortit. L'officier qui se tenait à la porte le salua de l'épée. Alba rouvrit les yeux et vit César à côté d'elle. Désormais, c'était bien fini. Son passé, sa vie de jeune fille, son ancienne innocence et son bonheur d'autrefois venaient de la quitter pour toujours quand son

père, le premier maître de son existence, avait franchi le seuil. Maintenant il n'y avait plus au monde pour elle qu'un homme et qu'une destinée.

César souriait. Il lui prit la main.

<a Vous voyez, dit-il, que nous avons fait entendre raison à ce terrible seigneur. Vous êtes désormais à l'abri de ses remontrances et de ses persécutions.

— Hélas! répondit-elle, j'ai peur. M'aimerezvous bien, don César?

— Comme ma vie. »

Et il baisa ses yeux qui avaient pleuré.

Les saintes madones du Pinturicchio gardaient leur sourire; elles savaient ce que valent et ce que durent les amours du siècle.

Virginio Colonna, à présent, chevauchait vers la porce Capène. Il recueillait sur son passage les saluts du peuple et des patriciens qui honoraient en lui le plus illustre sang de Rome. Quelques-uns seulement, craignant les rapports des gens de police dissimulés partout, s'abstenaient de tout hommage envers le prince que les rigueurs pontificales avaient atteint à plusieurs reprises. Il allait, indifférent à la courtoisie des uns et à la lâcheté des autres. Parfois, cependant, il tressaillait lorsqu'une remarque proférée par quelqu'un d'une voix mal étouffée l'avertissait que son dernier malheur n'était plus secret. Rome savait maintenant, depuis

If4 LA LOUVE

plus longtemps que lui peut-être, le déshonneur infligé à la race des Colonna. Ainsi l'avait voulu César lui-même, pour que le bruit suscité autour de sa plus récente folie lui permît de travailler tranquillement à son effroyable projet.

Cependant Rome était toute tumultueuse de bruit et de fêtes. Le pape avait prorogé bien au delà des limites ordinaires la durée du jubilé, afin que la ville profitât plus longtemps du concours des étrangers qui venaient y perdre leur argent tout en gagnant les indulgences. Les réjouissances étaient continuelles : au Campo-di- Fiore, courses des juifs, des jeunes gens et des vieillards; courses de chevaux, genêts, barbes, pouliches, au mont Testaccio; courses d'ânes et de buffles sur la place Saint-Pierre; mascarades sur la place Navone; fêtes des taureaux et des porcs qui commémoraient, dans la Rome catholique, les suovetaurilia de la Rome païenne. Le carnaval semblait durer toute l'année, d'autant plus que la multitude des costumes différents qui chatoyaient dans les rues donnait l'idée d'une cité folle dont les habitants se seraient travestis en toutes guises. Les taverniers et les prêtresses de Vénus y trouvaient leur compte; aussi les boutiquiers et les changeurs, grâce à l'ignorance où étaient ces forestier i du prix des choses et de la valeur des monnaies. La plus forte aubaine était cependant pour l'Eglise;

deux écuyers en armes montaient la garde auprès du tronc aux aumônes, dans chacune des quatre basiliques majeures que les pèlerins visitaient nuit et jour.

Le gendre de Sa Sainteté, Alphonse d'Aragon, duc de Bisceglie et prince de Salerne, donnait naturellement l'exemple de cette pieuse assiduité. Un soir, vers onze heures, il sortait du Vatican et se dirigeait vers la basilique de Saint-Pierre; au moment où il mettait le pied sur la première marche de l'escalier, un groupe d'inconnus se jeta sur lui. Circonvenu, appréhendé, terrassé, il recevait aussitôt trois grièves blessures, à la tête, au bras droit et à la cuisse. Puis les sicaires, le laissant pour mort, s'enfuyaient à toutes jambes; une quarantaine de cavaliers, postés à peu de distance, les entouraient pour les protéger, et, les escortant ainsi, les conduisaient jusqu'à la porte Pertusa. L'affaire avait été merveilleusement combinée, et pour la mener à bien, en pleine cité léonine, à deux pas du Vatican, il avait fallu tout l'énergique savoir-faire du Micheletto, aiguillonné par le désir de complaire à son maître et de ne pas retourner au château Saint-Ange.

Cependant, le prétendu cadavre étendu sur les degrés de Saint-Pierre s'était soulevé à demi; s'appuyant sur le bras gauche qui n'avait pas été troué par les poignards, Alphonse d'Aragon parvint à se mettre à genoux, regarda autour de

I f6 LA LOUVE

lui : il n'y avait plus personne. La porte devant laquelle il était tombé était précisément en face de celle qui ouvrait sur les appartements privés du pape : il s'agissait d'arriver jusque-là. Il réunit, dans sa volonté de vivre, tout ce qui lui restait de forces. Rampant, se traînant, ramant de son bras valide qu'il étendait devant lui pour s'agripper à l'arête d'un pavé, à une saillie du terrain, il avait l'air de nager dans son sang.

Le frôlement de son corps contre les pierres faisait un bruit mol et sourd; son épée cliquetait; ses gémissements et ses râles montaient, sinistrement, dans la nuit, comme s'ils étaient sortis de dessous terre. Un rayon de lune éclaira brusquement le visage, livide partout où il n'était pas ensanglanté : Alphonse d'Aragon ressemblait aux fantômes d'assassinés qui reviennent éternellement au lieu du crime. Un garde qui veillait à la porte, se trouvant tout à coup en face de cette vision, fit un bond en arrière.

« Ami, murmura le spectre, ami... aide-moi... soutiens-moi. Je me meurs. »

Le soldat reconnut avec épouvante dans ce blessé lamentable le gendre du pape. Il courut à lui, et, de ses deux bras lui entourant le corps, il l'amena jusqu'au seuil, l'accota contre les marches. Puis il fut à l'intérieur pour appeler ses camarades qui somnolaient. Ils arrivèrent; leurs yeux encore gonflés s'ouvrirent avec terreur sur ce spectacle. A peine réveillés, ils avaient déjà

LA LOUVE If7

tout compris, et, se souvenant du duc de Gandia, ils prononçaient en eux-mêmes un nom qu'il eût été mortellement dangereux d'articuler à haute voix.

Sans perdre un instant, ils saisirent le prince pour le transporter auprès de Madonna Lucrezia, qui se trouvait dans les appartements du pape. Il poussait de faibles cris : atteint à la fois à la jambe et près de l'épaule, on ne pouvait le toucher sans le faire souffrir. La montée de l'escalier fut celle d'un calvaire. Au bruit, Alexandre et sa fille étaient accourus, ainsi que le cardinal Monreale leur parent, qui était venu passer la soirée avec eux. Une clameur aiguë déchira l'air, un corps tomba lourdement sur le plancher : Madonna Lucrezia s'évanouissait.

« Il est mourant, dit le cardinal Monreale. Mais peut-être lui sera-t-il permis encore de se reconnaître avant de paraître devant Dieu. »

Il s'approcha du prince et dévotement prononça la formule de l'absolution in articulo m or tis.

Alexandre se taisait et gardait les yeux secs. Du premier coup, sa pensée s'était portée sur César. Le duc ne lui avait pas déclaré formellement son projet; il le lui avait laissé pressentir; le pontife n'ignorait point combien il importait à l'ambition de son fils que Lucrezia redevînt libre pour une nouvelle alliance, et à sa rancune que l'Aragonais expiât sa tiédeur à le servir,

if8

ainsi que l'audace de rivaliser avec lui de beauté et de mâle prestige. Mais, ayant pardonné à César la mort de Juan son bien-aimé, il ne pouvait s'irriter gravement contre lui pour un crime envers un indifférent, et qui servait avec tant d'efficacité leur politique à tous deux. Tout au plus estimait-il que son cher Valentinois abusait un peu du poignard dans le règlement des affaires de famille; davantage, il craignait quelques complications du côté de Naples, où l'accident d'un prince royal, quoique illégitime, soulèverait sans aucun doute des accusations justifiées. Heureusement, il pourrait compter sur l'intervention du roi de France.

Madonna Lucrezia n'était pas encore revenue à elle; la face blanche parmi ses cheveux dont l'or factice se déroulait, elle gisait sur un fauteuil, en face de son mari. Cependant le médecin du' Vatican avait été appelé. Comme il arrivait, Madonna Lucrezia rouvrit les yeux. Etouffant ses sanglots, elle le regarda anxieusement examiner les plaies, tâter le pouls du blessé, interroger le souffle haletant de sa poitrine. Quand il eut achevé, elle s'approcha de lui, et tout bas : « Il va mourir? y> demanda- t-elle.

Le médecin ne répondit que par un geste de dénégation. Puis il se tourna vers les gardes :

(( Demain, quand le prince aura reposé, vous le transporterez dans la nouvelle tour, au milieu du jardin; il y respirera plus à l'aise qu'ici. »

LA LOUVE If 9

Il s'occupa de poser le premier appareil : la princesse l'aidait gauchement, à cause de son angoisse même.

« Il n'y a pas de danger probable pour cette nuit, dic-il. Restez auprès de lui, Madonna, et, s'il le demande, donnez-lui à boire avec modération. Je ne crains qu'un accès de fièvre à cause de la blessure à la tête. S'il venait à délirer, faites-moi prévenir. Je ne quitterai pas la chambre voisine. »

Il sortit; Alexandre s'était retiré dans ses appartements privés. Lucrezia resta seule près de son mari avec un serviteur. La lampe qui brûlait sur une haute colonne l'éclairait en plein. La fille d'Alexandre n'avait pas encore vingt ans. Son visage blanc, épanoui, aux traits réguliers quoique peu accusés, aux grands yeux immobiles, au menton arrondi et fuyant, était encadré par ses cheveux blondis qui l'enveloppaient comme deux ailes; de chaque côté, une longue mèche tordue en spirale tombait le long des joues, venait caresser la naissance de la gorge. Un cercle d'or, qui brillait sur la- peau neigeuse du front, retenait un filet constellé de diamants et de perles : Madonna Lucrezia ne quittait jamais cette résille, même lorsqu'elle portait les cheveux épars pour les laisser sécher après un lavage. Surprise par la catastrophe, la princesse de Salerne n'avait point ôté le costume somptueux du jour, incommode pour la veillée au

1 6o LA LOUVE

chevet du blessé. Elle avait gardé sa robe de velours noir, aux manches ouvertes: dans les divisions du corsage, on apercevait la chemisette en toile des Flandres.

La fille du cruel mais joyeux Alexandre, celle dont l'ambassadeur de Parme disait : « Tout son être respire l'allégresse et le sourire », n'était plus elle-même en ce moment. Abattue, anéantie, elle semblait se demander comment elle avait pu être élue pour ces destinées tragiques, elle, créature de gaîté et de frivolité.

Depuis quelque temps, elle se rendait compte enfin qu'elle ne vivait point sa propre vie, mais celle que son père et son frère lui imposaient. A onze ans déjà, elle était fiancée avec un jeune Valencien, don Chérubin de Centelles, et il était décidé qu'elle passerait son existence en Espagne; puis Alexandre, rompant le contrat, la donnait à un Catalan venu à Naples avec les Aragons, don Gasparo de Procida. Il n'était alors lui-même que cardinal; devenu pape, il estima que le fils d'un simple comte n'était plus pour sa fille un parti sortable, et, manquant une seconde fois à sa parole, il maria Lucrezia avec Giovanni Sforza, qui apportait en dot l'alliance milanaise. Mais bientôt César le faisait repentir de ce calcul au moment où Milan abandonnait la cause de l'Eglise; il lui proposait de trancher le lien matrimonial d'un coup de poignard; le pape acceptait. Ayant appris à con-

naître les siens, Lucrezia devina le complot.

Un soir, Giacomino, le camérier de Giovanni, étant près d'elle, voici qu'elle aperçoit César, qui traverse la cour du palais. « Vite, cache-toi derrière cette tapisserie, » dit-elle à Giacomino. 11 obéit. César entre, prend place à côté d'elle et se met à lui conter avec grâce les nouvelles de la cour. Entre temps, il l'informe négligemment que l'ordre est donné de poignarder Giovanni. Après s'être entretenu ainsi fraternellement avec elle, il la quitte. Giacomino sort de dessous la tapisserie. « As-tu entendu tout ce qu'il m'a dit? lui demande Lucrezia. Va donc et fais-le savoir à ton maître. » Giovanni saute sur son cheval turc et galope vers Pesaro. Il y arrive en vingt-quatre heures; à l'entrée de la ville son cheval tombe mort. Quelque temps après, Alexandre, n'ayant pu faire assassiner le mari, dissout le mariage, en obligeant Giovanni à signer lui-même l'attestation de sa prétendue incapacité.

Lucrezia, qui a pris l'habitude de se soumettre, se résigne à la séparation. La voilà encore une fois fiancée, mariée presque aussitôt à Alphonse d'Aragon; son époux est un bel adolescent, trop beau puisqu'il excite la jalousie de César. Lucrezia se met à l'aimer avec toute la passion dont est capable sa nature douce, molle, inerte comme son visage : dolce ciera. Et César le tait poignarder. Car elle ne s'y trompe pas : le coup

ne peut partir que de sa main, déjà fratricide. ^ Ainsi donc, voilà sa destinée : être l'appât vivant que son père et son frère jettent à la convoitise des princes. Ses amours ne doivent durer que le temps nécessaire à l'évolution d'une combinaison politique. On lui désigne un homme qu'il lui faut aimer, et, dès que son cœur s'y habitue, on l'en sépare. Ses intrigues conjugales, nouées sans qu'elle y ait consenti, sont brutalement tranchées par le crime ou la ruse. Mais cette fois elle aime de toute sa pauvre âme faible et passive. Et autant qu'elle peut elle se révolte.

La fièvre que redoutait le médecin se montra bénigne ; don Alphonse reposa cette nuit presque paisiblement. A l'audience du matin, le pape affecta la plus profonde douleur à propos de l'attentat; il fit placer des sentinelles aux portes de l'appartement où l'on soignait son beau-frère. Entrant dans cette comédie, César publia un édit défendant à quiconque de pénétrer en armes dans la cité léonine, depuis le château Saint- Ange jusqu'à Saint-Pierre. Le lendemain et les jours suivants, le prince de Salerne parut aller un peu mieux; la cour de Naples envoya un médecin avec la charge de surveiller celui du pape et de déjouer les tentatives d'empoisonnement par lesquelles on voudrait suppléer à l'inefficacité des blessures.

La nouvelle du crime n'avait pas produit dans Rome l'émotion à laquelle César lui-même s'était attendu : le meurtre du duc de Gandia avait blasé le peuple sur les tragédies domestiques du Vatican et tari d'un seul coup ses facultés d'indignation et d'épouvante. Le fils d'Alexandre ne se refusa point la jouissance élégante de contempler sa victime : raffinement d'audace ou d'hypocrisie, mais la première était plus probable. A la stupéfaction de tous, il entra dans la chambre du blessé. D'un air affable, il se dirigea vers le lit où don Alphonse reposait; il s'approcha de lui, la main tendue.

« Vous m'excuserez de vous offrir la gauche, lui dit le prince de Salerne en essayant de sourire. Je ne puis encore faire aucun mouvement du bras droit.

— Votre blessure vous fait-elle toujours beaucoup souffrir, très cher frère? lui demanda César courtoisement.

— Plus que je ne voudrais, répliqua don Alphonse. Les plaies à l'épaule sont les plus douloureuses, comme vous le savez. .»

La tête était presque guérie : on venait de retirer les bandages. L'entaille formidable de la cuisse se cicatrisait : les médecins, celui du Vatican et celui de Naples, se trouvaient d'accord pour prédire que sous peu de jours le blessé pourrait faire quelques pas dans sa chambre.

« Je suis heureux, très cher frère, poursuivit

le Valentinois, de constater que Votre Grâce est dans la voie de la guérison et de la santé. Cet infâme attentat tournera à la confusion de ceux qui l'ont commis en faisant la plus impie de toutes les injures aux lois humaines et divines. »

Il prononça la dernière phrase avec un accent de raillerie qui n'échappa point au prince et qui fit frissonner Madonna Lucrezia, assise auprès du lit avec sa belle-sœur doiîa Sancha. Elle savait les menaces que cachait l'effrayante ironie de son frère. César resta quelques instants encore dans la chambre. Il lui plaisait de prolonger cet entretien avec celui qu'il avait voulu tuer, qui en était sûr et qui, par une prudence suprême, n'osait pas le lui laisser voir. Enfin il sortit; Lucrezia put respirer.

Dans le corridor, au moment de descendre l'escalier, il rencontra l'orateur de Venise, Polo Capello, venu aux nouvelles.

« Vous imaginez-vous, lui dit-il, que ces Romains sont assez crédules pour répéter partout ce qui se dit à Naples : que j'ai voulu faire assassiner don Alphonse? Certes, je ne suis pour rien dans la chose, mais entre nous, cher seigneur, ce fou aurait bien mérité de ma part un traitement de ce genre. Depuis qu'il est revenu à Rome ses procédés envers moi ne se peuvent qualifier. Il me marque une inimitié inconcevable. »

L'ambassadeur crut devoir se féliciter de la

LA LOUVE lof

guérison probable du prince, ce qui le dispensait de répondre directement.

a Oui, il va mieux, répliqua le duc. Mais les hommes sont tous mortels, et sujets à tant de misères! Ce qui ne s'est pas fait à midi peut se faire le soir. »

11 quitta le Vénitien stupéfait de ce qu'il venait d'entendre. Pour se laisser aller à de telles menaces, il fallait que don César fût bien sûr de sa puissance et de la lâcheté des Romains.

Un mois environ s'était écoulé ainsi : don Alphonse était maintenant en convalescence; sa beauté d'adolescent pâli semblait plus délicate et plus touchante. Lucrezia redoublait d'amour pour lui; elle ne quittait pas sa chambre. Il s'appuyait à son bras pour faire quelques pas et venir jusqu'à la fenêtre du belvédère, ouverte sur les admirables jardins du Vatican. Les verdures des cyprès, des pins parasols et des buis géants luisaient sous le soleil d'été avec un éclat métallique; l'odeur des parterres montait, dilatée, épanouie, dans l'air chaud qui tremblait continuellement d'une immense vibration bleue. Splendeurs, rayons, arômes semblaient réunis en un seul faisceau; la vie universelle exaltée inspirait aux deux époux un passionné désir de vivre. Lucrezia baisait fiévreusement sur le visage aminci du jeune prince la terrible cicatrice, et en pensant qu'on avait voulu le lui tuer, qu'une menace obscure planait encore sur cette

tête, elle défaillait de tendresse pour le bienaimé.

« N'est-ce pas, disait-elle, nous partirons bientôt?

— Oui, répondait-il très bas. Dès que je pourrai seulement me tenir à cheval, nous nous enfuirons tous les deux. »

Une ombre passa à peu de distance de la galerie. Lucrezia frissonna en l'apercevant. « Taisons-nous, dit-elle.

— Pourquoi?

— Là-bas... l'homme de mon frère. )> C'était en effet le Micheletto qui les avait

épiés.

« J'ai peur, » ajouta-t-elle.

Ils sentaient le même souffle froid passer entre leurs épaules malgré le soleil d'août. Mais une voix insouciante, une voix de jeunesse et de bonheur montait d'entre les verdures jusqu'à eux. Un jardinier chantait quelque ballata amoureuse. Et du fond de la galerie une espèce de gnome vêtu de rouge et de jaune, avec un bonnet à grelots et une perruque rousse, vint en sautillant et en boitillant vers le prince. Sur son dos une bosse aiguë dansait de façon comique tandis qu'il frétillait ainsi. C'était le bouffon Farfarello, tout fier de porter le même nom qu'un diable de Dante.

(( Eh bien, cousin Alphonse, cria-t-il en fausset, te voilà maintenant tout à fait gaillard, que

tu contes Hcurcttc à Lucrezia? Prends garde; je suis jaloux, tu sais. »

Les jeunes gens sourirent. Ils avaient oublié le pape et le duc formidable.

Le 1 8 août au soir, don César, suivi du Micheletto, se faisait ouvrir la porte de l'appartement où reposait son beau-frère; il laissait son affidé dans le corridor et entrait seul. Lucrezia et Sancha se trouvaient au chevet du lit.

« Dehors les femmes! s'écria-t-il brutalement. Je ne veux personne ici. »

Il avait la figure d'un démon. Les princesses épouvantées, devinant ce qui allait arriver, se mirent à pousser des cris. iMais déjà il en avait saisi une de chaque main ; de ses doigts terribles, il leur broyait les os; il les jetait hors de la chambre. On les entendit hurler dans le corridor, ruées contre là porte que César en s'adossant maintenait fermée. Elles heurtaient de leurs fronts le bois solide, qu'elles égratignaient avec leurs ongles. César s'était croisé les bras.

« Monsieur mon frère, dit-il froidement, c'est à présent que vous allez mourir.

— A l'aide! A l'aide! criait le malheureux.

— De l'aide? En voici. Entre donc, Micheletto! y>

Et, comme il avait démasqué la porte, le bravo hideux entra. Agile comme une bête, il avait déjà sauté sur le lit, passé au cou du blessé un lacet pareil à celui dont se servent les muets du

l68 LA LOUVE

sérail : les assassinats aussi se faisaient volontiers dans ce temps-là à l'orientale. De ses genoux puissants, il défonçait la poitrine du misérable. Don Alphonse ne pouvait crier, mais il sortait de sa gorge des râles plus forts qu'un bruit d'orage; on eût dit que c'était un taureau et non pas un homme qui agonisait. Telle était l'angoisse qui étouffait ce malheureux prince. Pendant cette exécution, les deux femmes, maintenues vigoureusement par les soldats de Micheletto, glapissaient d'une façon sinistre, et l'on aurait cru entendre le cri nocturne des stryges autour des cimetières. Enfin le Micheletto, qui était couché sur sa victime, se releva tranquillement et dit :

« C'est fait. »

Ce meurtre ne troubla ni la cour ni la ville. Le cadavre fut transporté nuitamment, sans chants, sans lumières, dans la basilique : on eût dit que ce mort était suivi par des ombres. Et, dans son Uiaire, Burckhardt, le maître des cérémonies, entre une nécrologie de Domenico Capranica, camérier apostolique, et le compte rendu de la réception faite à Thomas de Villeneuve, chambellan du roi de France, écrivit simplement :

« Le 18 de ce même mois d'août, comme l'Illustrissime don Alphonse d'Aragon, duc de Bisceglie et prince de Salerne, — qui, le soir du 1 5 du mois de juillet, avait été grièvement frappé, et à la suite de l'attentat avait été porté dans la tour neuve, dans le grand jardin de Saint-Pierre, où on le gardait avec soin, — semblait ne pas vouloir mourir de la suite de ses blessures, il fut étranglé dans son lit à dix-neuf heures, et le soir, à la première heure de la nuit, on porta son cadavre à la chapelle de Notre-Dame-des-Fièvres. Don Francesco Borgia, trésorier du pape, l'accompagna avec toute sa maison. On s'empara des médecins et d'un certain bossu qui était attaché à sa personne, et on les enferma au château Saint-Ange. Mais, l'enquête faite, tous furent mis en liberté, car ils étaient innocents, ce que savaient parfaitement ceux qui avaient mission de les arrêter. »

César, si épris du mystère qu'il donnait rendez-vous la nuit aux ambassadeurs et qu'il se masquait toujours pour courir, à travers Rome, à ses affaires ou à ses plaisirs, ne tint nullement secrète son œuvre sanglante, que le peuple acceptait avec indifférence. Mieux encore : il arbora très haut son crime. Il se vanta d'avoir tiré vengeance du prince de Salerne, qui avait voulu le tuer, et il racontait qu'un jour, en se promenant dans les allées du jardin pontifical, il avait entendu siffler à ses oreilles la flèche d'un archer

napolitain aposté par le mari de Lucrezia. Il ne réussit point à passer au rang de victime, mais Rome domptée se tut sur ce nouveau forfait. Elle commençait à en prendre l'habitude.

Seule, une ombre gémissante et courroucée importunait les hôtes du Vatican. Lucrezia s'obstinait aux reproches et aux larmes. Elle assaillait son frère de ses violences; elle obsédait son père de ses douleurs. Alexandre et César ne la reconnaissaient plus. Elle avait cessé d'être cette âme neutre, cette « cire molle » qu'ils avaient pétrie selon leurs caprices jusqu'alors. Quelque chose qui ressemblait à une conscience s'éveillait lentement en elle. La première souffrance réelle de sa vie lui faisait apercevoir qu'il existait peut-être un monde moral dont ses tyrans ne se souciaient pas, dont elle ne s'était pas doutée elle-même jusqu'à présent. Elle avait vu longtemps sans être émue l'ordre de la justice renversé autour d'elle; maintenant, c'est en elle qu'on l'outrageait, en lui enlevant le bonheur où elle avait droit, l'époux qui lui appartenait par les justes lois. Sa révolte contre les Borgia lui ouvrait pour la première fois les yeux sur la tyrannie. Elle n'avait été jusqu'alors qu'une enfant souillée par l'infamie des exemples paternels et fraternels ; maintenant, elle devenait une femme. Certes, elle ne serait jamais une héroïne; elle n'appellerait point l'Italie à la vengeance de son époux assassiné. Elle ne lèverait

point une armée pour punir les assassins, ainsi que Catherine Sforza l'eût fait à sa place. Mais, pour cette fois, la créature docile se dressait contre la volonté féroce des siens, plaintive, irritée. A force de larmes, de deuil, de silence même, elle faisait de sa personne un reproche vivant, qu'ils voyaient sans cesse devant eux. Qui sait d'ailleurs ce que peut créer de désordre dans une âme de femme une idée fixe, un perpétuel chagrin? Fatigante aujourd'hui, elle pouvait demain devenir dangereuse; il y avait déjà à Rome, autour de doua Sancha, un parti napolitain dont on n'était guère sûr. Ces gens ne se rallieraient-ils point autour de la veuve pour venger le parent du roi?

Aussi, un jour qu'il venait d'avoir avec son fils une longue conférence, Alexandre fit appeler la princesse de Salerne au palais apostolique. Il lui représenta que le séjour de Rome était funeste à son repos et à sa santé, parce qu'il lui rappelait le malheur qui l'avait frappée dans cette ville. En conséquence, il avait choisi pour elle, dans sa sollicitude, un lieu paisible pour qu'elle y apaisât ses esprits, offensés d'une telle douleur. Elle aurait donc à faire le plus promptement possible ses préparatifs de départ. La résidence qu'il lui assignait était Nepi, qu'elle avait habitée déjà, à proximité de Civita-Castellana.

C'était un exil. Lucrezia le comprit; elle in-

clina la tête sous la bénédiction paternelle, et partit. Six cents cavaliers, vêtus de deuil comme elle, la suivaient. La troupe sombre et magnifique, chevauchant à travers l'immense campagne romaine, semblait avoir été commandée pour quelque funèbre carrousel dans les lointains châteaux de la Mort. Madonna Lucrezia emmenait avec elle son petit enfant, Rodrigue, qui était né peu de temps avant son veuvage. Elle laissait à Rome un fidèle serviteur, Vincenzo, gardien de son palais. Quand elle fut installée à Nepi, dans son château, où elle ne voyait que des plaines nues et des montagnes volcaniques en fusion sous un morne soleil d'été, elle lui écrivit pour qu'il lui envoyât des draperies noires dont elle voulait faire son ciel de lit, tel qu'un catafalque. Et elle signait sa lettre : la très malheureuse princesse de Salerne.

Au fond du palais Borgia, dans le Trastevere, Alba Colonna, blottie dans son amour comme dans une prison enchantée, ne sortant qu'à peine, dans une litière close, pour se rendre à la vigne que César possédait sur le Janicule, avait ignoré le début sanglant de l'affaire; elle venait seulement d'apprendre, par la bouche du duc lui-même, ce qu'il appelait le châtiment de son ennemi, traître et déloyal. Elle l'écoutait,

émue, non de pitié envers le jeune homme immolé, croyait-elle, pour avoir attenté à l'existence sacrée de César, mais d'une sorte de crainte tardive à cause des périls que César luimême disait avoir courus. Elle s'imaginait entendre siffler à ses oreilles la flèche de l'archer napolitain dans le jardin du Vatican.

Ainsi s'achevait cette prise de possession si complète d'une âme, d'une raison, d'un coeur. Alba avait cédé d'abord à l'impérieux ascendant physique par lequel César s'emparait immédiatement de toutes celles qui avaient l'imprudence d'affronter la fascination de son regard. Elle s'était donnée sans presque savoir qu'elle se donnait; puis le sortilège infernal du génie avait agi à son tour : elle avait eu le vertige en se penchant sur le gouffre de cette âme, et elle avait souhaité de s'y abîmer. Son vœu se réalisait; elle tombait d'une chute sans fin, comme en un rêve, dans le précipice désiré. Elle avait renié son premier amour, abandonné les siens; elle abdiquait toutes ses pudeurs, tous ses scrupules; elle avait soif d'être initiée plus entièrement encore au mystère de cette pensée qui reculait, quand elle croyait l'atteindre, dans un lointain de plus en plus ténébreux. Pour elle s'effaçait déjà la distinction entre le juste et l'injuste; la vertu quittée se décolorait, le crime magnifique, sous la figure de son amant, l'attirait et l'éblouissait. Cependant elle ne pouvait respirer à l'aise

dans l'atmosphère chaude de violences et lourde des vapeurs du sang. Mais de cette angoisse même, comme de tous ses sentiments, elle faisait encore de l'amour, car la passion se nourrit de ce qui nous trouble et s'exalte de ce qui nous désespère.

César devait bientôt repartir. Il allait rallumer la guerre dans les Romagnes d'abord, puis du côté de la Toscane et sur les frontières de Naples. Une grande tristesse gagnait le cœur d'Alba; elle comprenait enfin que pour cet homme il n'était qu'une seule véritable maîtresse : l'ambition. Même quand elle avait, par moment, l'illusion de le posséder, de l'avoir à elle seule, ce rêve perpétuel d'avenir, où il s'isolait du présent, le maintenait dans un éloignement toujours pareil, inaccessible comme un dieu. Et elle ne l'en aimait que davantage. Il était sans cesse en train de nourrir quelque projet formidable où elle ne pouvait rien comprendre, qu'elle n'apprenait le plus souvent, comme les autres, que par l'exécution. L'âme farouche près de qui elle vivait ne se manifestait à elle que par des éclairs et des coups de tonnerre.

Et, quand don César, au retour d'une de ces expéditions mystérieuses qu'il ne faisait guère que la nuit ou du moins dans l'équivoque du crépuscule, retirait enfin son masque, cette âme gardait le sien.

Page 1