LES FILS DE LA LOUVE
lE quartier du Vélabre est parmi les plus vieux de Rome. Il s'étend entre le Boarium, l'ancien marché aux bestiaux, et le Vicus Tuscus, la rue populeuse et mal famée qui reliait le Forum au Tibre et qui est devenue la via San-Teodoro. Après la basilique vétusté de San-Giorgio et l'arc des Changeurs élevé à Septime Sévère par les trafiquants du marché, on aperçoit à gauche, près d'un moulin, l'ouverture de la Cloaca Maxima, de l'égout formidable qui prouve, au dire de Denys d'Halicarnasse, la puissance romaine autant que les aqueducs majestueux et les routes indestructibles. Pendant les inondations, des masses
d'eaux s'y déchaînent; dans les tremblements de terre et les incendies, des maisons s'effondrent de tout leur poids sur la voûte de tuf et de travertin : l'œuvre de Tarquin résiste. La Cloaca reçoit l'eau sainte de la fontaine Juturne consacrée aux Dioscures : ses flots ont charrié les débris sanglants, dorés ou putrides de l'histoire impériale, les cadavres des Césars, des confesseurs de la foi, des esclaves et des filous. A son embouchure, près du Tibre, se réunissait la canaille sans gîte et sans pain, mendiants, portefaix, ravageurs, qu'on appelait « canalicoles ».
Sur la place, au bord du fleuve, Santa-Mariain-Cosmedin, grecque et byzantine, dresse son campanile. Non loin, l'Aventin verdoie de cyprès et de pins parasols; là s'ouvrait la caverne de Cacus, qui fournit à Hercule un de ses douze travaux ; là, pendant le moyen âge, le brigandage a pullulé jusque sous les murs vénérables du couvent de Sainte-Sabine. Près du Ponte-Rotto, voici la rotonde du temple du Soleil, dédié maintenant à sainte Marie l'Egyptienne, et celui de la Fortune Virile, où le peuple veut voir la commémoration de Servius Tullius, cet esclave qui devint roi. Ici l'on remonte dans le passé auguste bien au delà de la Rome impériale, presque à l'époque de ce Romulus en qui la naïveté de la plèbe salue le premier des papes.
A l'entrée d'une ruelle misérable et contre le temple de la Fortune, le passant aperçoit une
construction disparate. C'est une espèce de loggia bâtie avec des fragments antiques incrustés dans la muraille, colonnes, chapiteaux, frises, entablements : ils s'harmonisent assez bien à de grossières sculptures qui rappellent les débuts de l'école pisane. L'idée d'un assemblage aussi bizarre n'a pu venir qu'à un amant de l'ancienne Rome, qui voulut édifier sa demeure avec des souvenirs romains. Le peuple assure que le grand tribun du moyen âge, l'ami de Pétrarque, Cola di Rienzi, a demeuré là. A coup sûr, il n'y est point né, car on sait qu'il était fils d'un cabaretier installé près du Ghetto, dans le rione de la Regola. Mais il y a sans doute vécu une partie de son existence, parmi ces monuments d'une époque pour lui sacrée, lui le premier qui se soit penché sur la ruine des sépultures grandioses pour y déchiffrer les inscriptions toutes pleines encore de la majesté romaine après tant de siècles. Là l'histoire auguste l'enveloppait; il avait derrière lui la roche Tarpéienne, devant lui l'ancien camp de Porsenna et, à quelque distance, le pont Fabricius sur lequel le borgne sublime Horatius Coclès tint tête à l'armée étrusque.
Sous le pontificat d'Alexandre, la maison étrange était habitée par un personnage de vie solitaire et cachée, qui appartenait à l'illustre famille des Crescenzi. Elle a pour tige le vaillant orateur Crescentius, que l'empereur Othon fit
mettre à mort parce qu'il rêvait d'affranchir le peuple. Scipione Crescenzi avait hérité de l'âme du grand ancêtre, et il était républicain, quoiqu'il fût noble ec riche. Il possédait de vastes domaines dans la Sabine et des villas aux flancs des monts albains, à Rocca-di-Papa et à Tivoli. Mais, avec les biens de Crassus, il pensait sur toutes choses à la façon de Brutus.
L'heure n'étant point propice aux desseins généreux, il ensevelissait dans son cœur ses espoirs et ses haines. Il se consolait des vivants à vivre avec les morts. Ne pouvant ressusciter à lui seul la vraie Rome, celle dont le monde disait : « Elle fut )), il la faisait comparaître devant sa propre pensée, avec sa vertu, sa gloire, ses héros et ses sages. Il en étudiait religieusement les fastes vénérables, et, se rendant le contemporain de Métellus et des Gracques, il oubliait en leur société qu'il était né pour voir Rome foulée aux pieds par des tyrans venus d'Espagne et dont le sang s'était mêlé à celui des Maures de Xatifa. Si bien que, passant pour un maniaque de belles-lettres et un oisif de cabinet, il ne donnait point d'ombrage aux deux seigneurs Borgia, Alexandre et César.
Il errait en pèlerin à travers la Ville Eternelle. Souvent il s'asseyait au milieu du Colisée : il le retrouvait intact au fond d'un rêve, avec son revêtement de marbre, ses loges tapissées de soies orientales et son vélum de pourpre. Dans l'en-
ceinte millénaire, qui avait subi l'injure du temps et des hommes, où les familles romaines s étaient retranchées pendant les dissensions civiles, où les Anibaldi et les Frangipani, plus tard, avaient soutenu des sièges, et qu'enfin un tremblement de terre avait failli détruire, il revoyait le cortège de Néron débouchant par un souterrain, la majesté blanche de la grande vestale, le défilé des rétiaires et des gladiateurs, et les fauves bondissant soudain hors de l'ombre en pleine lumière, par la porte de la Mort. Ou bien il gravissait, au coucher du soleil, jusqu'à l'attique du monument, et de là, rempli d'une enivrante mélancolie, il regardait le jour mourir solennellement sur la campagne romaine.
En parcourant le Cirque Maxime, qui n'était plus qu'un vague pâturage au pied du Palatin, il croyait entendre le roulement furieux des chars, les claquements des fouets, les cris de la populace, le tracas des attelages renversés lorsqu'ils se heurtaient à vouloir passer de front la borne périlleuse. Il saluait, parmi les cyprès, la pyramyde de Cestius, récompensé éternellement par une sépulture magnifique d'avoir jadis organisé des banquets dignes du peuple romain. Il allait de l'arc de Constantin, puissant et sévère, aux thermes de Caracalla, pareils aux débris de quelque Babylone, avec leurs arcades ruinées telles que des ponts vertigineux et leurs dômes sublimes qui semblent emprisonner le ciel. Dans
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l'intervalle des offices à Santa-Maria-Rotonda, l'ancien Panthéon d'Agrippa et d'Hadrien, il restait debout pendant des heures, tantôt levant les yeux vers la coupole unique au monde, qui reçoit le jour par une seule ouverture centrale et mérita d'être comparée à la voûte céleste, tantôt les abaissant vers le sol pour voir, sur le pavement géométrique, les caprices de la lumière illuminer tour à tour les roses de porphyre et les prismes de jaspe.
Parfois il s'enfonçait dans la campagne romaine, entre les deux haies de tombeaux qui bordaient la Via Appia, enfouie sous les herbes. Des monts jusqu'à la mer, le désert frémissant d'histoire semblait consacré aux Mânes. Sur cette route aux trois quarts effacée il marchait environné par le souvenir romain, sans rencontrer personne; les anciens mausolées, comme celui de Caecilia Metella, la forteresse des Caetani, entourés de retranchements, hérissés de créneaux et de bucrânes, étaient devenus au moyen âge des nids de brigands ou des citadelles; ils répandaient sur la campagne une ombre farouche qui épouvantait le voyageur. Mais Scipione s'asseyait à leur base, Tacite ou Virgile à la main; il écoutait le Libeccio, vent tiède et triste, rôder en pleurant autour des décombres. Au bas du ciel la lumière ondulait, palpitait, vivait : les monts albains et ceux de la Sabine avaient l'air de bouger sous un poudroie-
ment d'or ; l'immense aqueduc de Claude, écroulé par places, s'allongeait à travers la campagne. Seul, dans cette solitude, un cheval paissait l'herbe incolore. Le vent inquiet passait et repassait sans cesse, tournant parfois les pages du livre que Scipione lisait. Et il croyait sentir, au désert, le grand souffle de Rome maternelle qui venait caresser le visage de son fils pieux. La Voie Appienne le retenait ainsi de longues heures. Mais quelquefois aussi il allait, par la via Salaria, vers l'antique Fidènes, qui s'élevait jadis sur sa colline hardie, comme un phare au-dessus de l'océan des plaines vertes, rousses et pourprées, et dont les ruines mêmes ont péri parce qu'elle eut l'audace de combattre à son aurore la Ville hternelle. Ou bien il errait tout un jour dans l'île Sacrée, le majestueux delta du Tibre, entre la branche vive du fleuve et sa branche morte, près d'Ostie, port de l'empire et berceau du christianisme. Et deux histoires, deux religions, deux humanités, deux mondes l'oppressaient sous un faix de souvenirs.
Aujourd'hui, la pluie persistante le privait de vagabonder ainsi à travers le passé romain. Enfermé dans sa « librairie » grecque et latine, il lisait les annalistes de sa ville, Denys d'Halicarnasse, Festus, Velleius Paterculus. Parfois il s'interrompait pour tourner amoureusement entre ses doigts quelque fruste médaille, une pierre gravée ou bien un de ces bijoux étrusques que
les ouvriers des champs, en culbutant une masure ou en retournant un jardin, trouvaient aux mains et aux cols des squelettes de femmes enfouis dans la glaise. Il rêvait profondément, mêlé aux âges morts. La tête inclinée sur sa poitrine, il méditait, ayant cessé tout travail. Quand il releva le front, il aperçut quelqu'un devant lui. Son ami intime, Tullio Brancaleone, adorateur comme lui de l'antiquité sacrée, et qui venait souvent s'associer à ses études et à ses songeries, était entré familièrement. Les deux hommes se tendirent la main.
« Ta visite est aujourd'hui pour moi un bienfait des dieux, Brancaleone, dit Scipione avec un sourire cordial. Cette pluie noyait mes pensées; elle s'infiltrait dans mon cerveau, malgré l'abri de ce sanctuaire où tu me vois réfugié. Les amis sont doublement précieux les jours où Jupiter semble menacer les pauvres hommes d'un nouveau déluge. »
Il employait volontiers en parlant les formes païennes, afin de rappeler jusqu'en son langage l'époque merveilleuse de Rome où il aurait souhaité vivre.
« Je te ferai le même compliment, Crescenzi, répliqua le nouveau venu. Je me sentais triste aujourd'hui : il m'a fallu tout à coup rapprocher de la tienne mon âme embrumée comme le Soracte en hiver. Mais j'espérais à peine te rencontrer. Ton voyage dans la Sabine...
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— Il vient de se terminer. Ah! Tullio, quelles joies austères et splendides j'ai goûtées là-haut! J'ai vécu sur le mont Gennaro des journées divines. Grâce à l'air de ces solitudes inaccessibles aux souillures du siècle, la jeunesse affluait dans mes poumons, dans mon cœur, dans mes veines. Mes jambes de vieillard étaient redevenues agiles pour gravir le lit caillouteux des torrents, unique sentier qui mène à ces sommets. Quand je suis arrivé au Pratone, sur le premier plateau, c'est la liûte des bergers, invisibles derrière les buissons, qui m'a souhaité la bienvenue comme dans une églogue de Virgile. Personne : des troupeaux de chèvres noires, des chevaux solitaires, çà et là, et toujours cette flûte aérienne qui semblait me guider ou me suivre. J'ai atteint le faite suprême, aigu et pierreux : mes regards se sont promenés sur toute la côte tyrrhénienne, du mont de Circé au lac de Bracciano, sur les neiges des Abruzzes, sur l'Océan des montagnes apennines, bronzées, vertes, ocreuses et pourpres. Jamais, comme là-haut, devant l'immensité ouverte à tous, je n'ai senti le crime de ceux qui veulent empêcher l'homme et la terre d'être libres. Puis je suis redescendu vers le misérable hameau de Marcellina. Quelle pauvreté, Tullio! Pas un champ, pas une prairie, pas un jardin. Mais les montagnards sont forts comme des héros; les montagnardes, avec leurs pendeloques et leurs bijoux de cuivre, sont belles comme
leurs mères les Sabines, que les Romains convoitèrent et qu'ils enlevèrent. Tullio, ce sont eux maintenant, ces paysans de la montagne, les vrais fils de la Louve. Ce n'est plus nous, dégénérés!...
— Qui sait? Il y a encore des Romains, Scipione.
— Qui donc? Toi? Moi?
— Je l'espère.
— Oui, nous gardons au cœur le nom et la mémoire de notre ville. C'est bien. Nous nous plongeons dans son passé auguste : nous baisons la poussière de ses ruines, nous soulevons avec piété l'urne où reposent des cendres héroïques, et nous épelons religieusement dans les inscriptions mutilées nos vieux titres de gloire. Et puis? Que faisons-nous pour réveiller, en nous-mêmes et chez les autres, une étincelle de ce feu patriotique qui peut devenir un grand incendie quand une haleine généreuse souffle dessus? Rien. Que dirait de nous deux le magnanime Rienzi dont je ne mérite pas d'habiter la demeure? Brancaleone, j'ai honte. J'ai honte pour nous deux. »
Un instant il tint son front baissé. Puis un subit enthousiasme lui fit relever la tête.
ce Songes-tu quelquefois, ami, quand tu franchis mon seuil — le seuil de Rienzi! — à la destinée de cet homme, à l'exemple qu'il nous a laissé, inutilement, hélas? L'ancienne Rome au-
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rait été fière d'un tel citoyen. Qu'il soit le fils d'un cabaretier, comme il est vraisemblable, ou, comme le veut la légende, de l'empereur qui vint pour délivrer l'Italie à l'appel de Dante, ah! peu m'importe. Il est lui-même bien autre chose qu'un empereur, puisqu'un moment il a été le génie de Rome. Rome a pris sa voix, son corps, sa figure. »
Ses yeux brillaient, visionnaires. Il reprit: « A vingt-huit ans, il avait vu un jour Pétrarque monter en triomphateur la rampe sacrée du Capitule et ceindre la triple couronne de lierre, de myrte et de laurier, tandis que des jeunes gens vêtus d'écarlate chantaient ses vers. Et il s'était juré qu'il gravirait lui aussi la sainte colline. Il l'a gravie en effet, à cheval et en armes, la tête nue, pour bien montrer qu'il était sans peur. Cependant ses ennemis étaient puissants encore, et peu de jours auparavant un d'eux l'avait frappé au visage en l'appelant par dérision du titre qu'il s'était choisi : consul des veuves et des orphelins. Ce matin-là, dressé sur la plate-forme auguste, comme sur l'acropole du monde, il a proclamé la déchéance de toutes les tyrannies et l'avènement des justes lois. Le peuple a crié : « Vive Rienzi! Vive le Capitule! » Rome éternelle s'est sentie revivre. Il a fait cela, le fils du cabaretier. Ah! celui-là avait lu, comme nous, et Salluste, et Tacite, et Tite-Live, et Sénèque. Mais ils lui avaient vraiment insufflé leur
âme, et ils lui ont inspiré ce qui ne se refera jamais.
— Les temps sont changés, Crescenzi.
— Oui, tu dis vrai, Brancaleone, ils sont changés en effet. C'est en vain qu'on a laissé son symbole sur la colonne de Latran : la louve de Romulus n'est plus la reine sauvage de Rome. Une autre la remplace : celle que Dante a vue dans l'âpre forêt : la louve maigre, irrassasiable, chargée de tous les désirs et de toutes les convoitises, celle qui a plus de faim et de colère après son festin farouche qu'auparavant. Celle qui s'accouple avec tous les monstres de l'enfer: hier avec le lion et la panthère, aujourd'hui avec le taureau Borgia. C'est de celle-là, Brancaleone, que les Romains de maintenant sont les fils. »
Il s'était levé, il marchait d'un pas fiévreux à travers la pièce austère et froide, éclairée de haut par un jour de sanctuaire.
« Rome, son histoire, ses morts et ses ruines, ils l'ont vendue au Borgia, à l'encan, comme on a vendu l'empire. Personne n'est plus sûr de son honneur ni de sa vie. Les massacres journaliers des citoyens ne sont rien encore : le pire est la tranquillité inhumaine de ceux qui survivent, en face de l'assassinat banal. On s'habitue à la mort des princes, des prêtres, des vieillards et des vierges; sur les embuscades nocturnes dans les carrefours, sur les égorgements en plein
midi au seuil des églises, sur le poison, sur les noyades, le peuple fait des chansons et les lettres des distiques latins. Parfois les barques ont peine à circuler sur le Tibre, à cause des cadavres. Avec les moissons de Tarquin jetées au tieuve et feutrées par le limon, on a formé jadis l'île Lycaonienne; on en pourra former bientôt une autre avec la moisson quotidienne des morts. Voilà ce que nous supportons, Brancaleone. On meurt, on voit mourir. Et les seuls qui sont à peu près épargnés, du moins tant que leurs services agréent, sont les estafiers, les ruffians et les proxénètes. Dis-moi, trouves-tu une grande joie à vieillir au milieu d'une Rome semblable? Et n'ai-je pas raison d'avoir honte pour nous deux?
— Que veux-tu, Crescenzi? Nous ne sommes que des vieillards. Que pouvons-nous à cela?
— C'est vrai : nous ne sommes plus bons que pour les conseils et les assemblées, et il n'y en a plus. Ou pour soutenir de notre argent l'effort de ceux qui pourraient se battre. Ou enfin pour mourir dans les rangs, lors de la bataille suprême. Mais il ne nous appartient plus d'entraîner l'armée et de donner les premiers coups. Soit! Il y en a d'autres qui sont jeunes et robustes, dont on a volé l'héritage, déshonoré la sœur ou l'épouse, massacré les parents. Et aucun d'eux ne se venge! L'autre jour un misérable avait vendu à Alexandre sa propre fille qui
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était mariée : l'époux a coupé la tête de son beau-père et l'a exposée dans sa vigne, avec un écriteau infamant. Lâche et stupide qui n'a pas osé ou n'a pas su frapper là où il fallait! Dire que tant de victimes journalières ne nous susciteront pas môme un libérateur! Le magnanime dont l'ombre ici nous couvre, Cola di Rienzi, a chassé la tyrannie pour venger son frère, qu'un baron avait fait assassiner. Qui donc vengera les victimes d'aujourd'hui en délivrant Rome? )>
Il s'était tu, sa parole vibrait encore dans le cœur de Brancaleone. Les deux hommes gardèrent le silence pendant un long moment. Pourquoi eussent-ils parlé? Ils étaient sûrs de penser les mêmes choses, et leur grave émotion eût débordé tout langage humain. Il y a dans le sentiment d'un Romain qui aime sa patrie quelque chose de plus que le patriotisme même, que l'amour étroit et jaloux de la terre natale et du ciel familier à nos premiers regards. L'âme de Rome et son histoire sont celles du monde : la religion que la Ville sainte inspire se confond avec celle de l'humanité, de son génie, de ses épreuves et de ses gloires. Une même piété incline tous les hommes devant la Mère universelle : qu'est-ce donc pour ceux qui n'en connaissent pas d'autre, pour les vrais fils de la Louve, qui sont nés dans l'enceinte sacrée, entre les sept collines?
Silencieusement, Crescenzi et Brancaleone se
tendirent la main : ce qu'ils avaient pensé ensemble sans le dire avait été entre eux comme une conversation muette, où ils avaient senti leurs âmes parfaitement conformes par la douleur, la haine et l'amour. Leur étreinte scellait cet accord.
Un serviteur frappa à la porte, entra. Il venait annoncer à Crescenzi qu'un visiteur demandait à être reçu. Le noble Scipione s'enquit de son nom et de sa personne.
« Je ne le connais pas, répondit le valet. Mais c'est quelque jeune patricien, sans doute.
— Amène-le-moi, » répliqua Crescenzi.
Tullio Brancaleone s'était levé; il serra une
nouvelle fois la main de son hôte :
« Je te quitte, dit-il. J'ai chez moi quelques amis, et je ne me suis échappé que pour te voir un instant.
— Que Dieu te garde, Tullio.
— Qu'il te garde, Scipione. y>
A peine venait-il de sortir que la porte se rouvrit et donna passage à un jeune homme, presque un adolescent, entièrement vêtu de deuil. Son visage, naturellement gracieux et doux, était d'une pâleur égale à celle des blessés dont la vie s'en va par toutes les veines; ses yeux étaient entourés de ces cernes violets que Dante appelle des couronnes de martyre. Ils demeuraient fixes; ils ne se portèrent même pas, quand il entra, du côté de l'homme qu'il était venu visi-
ter, implorer peut-être. Ils trahissaient l'insomnie plus encore que les larmes : ardents, vides, effrayants, c'étaient des yeux qui ne pouvaient plus dormir. Contrastant avec leur immobilité qui les taisait ressembler à ceux des portraits, la bouche remuait d'une façon convulsive et continue, ainsi que cela s'observe chez ceux qui viennent d'être torturés.
Scipione Crescenzi considérait avec une espèce de stupeur ce jeune homme, qui, dans l'âge de l'insouciance heureuse, avec cette chevelure d'un blond presque puéril, ces traits de page, harmonieux et jolis, exprimait de cette manière tragique une douleur inconnue. Il n'appartenait qu'à une époque de crimes et d'attentats surhumains de produire cette angoissante monstruosité d'une souffrance aussi aiguë dans un être à peine épanoui à la jeunesse et à la vie. Pour celui-là, vraiment, le malheur avait devancé l'âge. Crescenzi devina aussitôt une victime nouvelle des tyrans de Rome.
« Que désirez-vous de moi? d demanda-t-il sur un ton de bonté au visiteur.
Le jeune homme répondit d'une voix résolue et ferme, où vibrait la dernière énergie de son être épuisé :
<t Seigneur Crescenzi, j'ai pris confiance dans la renommée de vos vertus et de votre magnanimité pour venir jusqu'à vous en suppliant. Je vous demande l'appui de votre sagesse, de
vos conseils, de votre âme romaine. Vous voyez devant vous, seigneur, un volontaire qui s'offre à la mort pour l'amour de Rome... et de quelqu'un qu'il aime au delà de la mort. J'avais une fiancée, les Borgia me l'ont prise. J'avais une jeunesse, un avenir, une existence, je n'ai plus rien... que ma mort, et je voudrais l'employer le mieux possible pour la patrie, c'est-à-dire contre eux, n'est-ce pas?
— Oui, mon fils.
— Je ne suis pas seul. Les frères de celle qu'on m'a enlevée marcheront avec moi, pour la même cause. Je viens en leur nom. .Mon père, vous allez nous apprendre à mourir utilement en sauvant Rome, si c'est possible. Faut-il courir aux armées, avec des soldats que nous lèverons sur nos domaines.? Faut-il tuer avec l'épée ou avec le poignard, dans la rue, à l'église et pendant la messe? Nous sommes prêts. Voulez-vous de moi? Voulez- vous de nous? »
Le visage de Crescenzi s'illumina d'une joie sainte. C'était peut-être le salut de Rome qui venait d'entrer dans sa maison, dans la maison fatidique du grand tribun.
Il ouvrit ses bras au jeune homme. Et après une longue étreinte :
— Comment t'appelles-tu ? lui demanda-t-il.
— Prospero Savelli.
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C1RCÉ
ans le château de Torre-Astura vivait une créature bizarre qu'on appelait la Circé.
Après avoir quitté la rade bleue que ceinture la blanche Nettuno, le voyageur qui ne craint ni la malaria ni les buffles chemine pendant trois heures, entre le maquis et les flots, sur une étroite bande de sable où il enfonce à chaque pas. A droite, la mer Tyrrhénienne, couleur de violette, déroule ses moires assouplies : au milieu des limpides solitudes, une voile, qui dans l'éloignement paraît immobile, découpe un triangle aigu qui rayonne, s'assombrit ou se
dore selon la lumière et l'heure. A gauche, les hauteurs buissonneuses ondulent; parfois entre les broussailles apparaît une croupe tachetée, l'envergure de deux cornes : des troupeaux paissent sans berger. Sous un soleil cruel, entre la lande de bronze vert et le golfe d'améthyste, c'est une marine éblouissante et désolée qui s'étend à l'infini.
On arrive enfin, après ce rude pèlerinage, à Torre-Astura, la tour des Oiseaux-de-Proie, château fantastique dont les pieds baignent dans la mer, et que seul un pont fragile relie au continent. Si l'on contourne l'édifice et que l'on s'avance jusqu'à l'extrémité d'une mince langue de terre, on voit en face de soi une sorte de nuage noir sinistre, qui représente à peu près la tête et l'échiné d'un dragon rampant : c'est le Monte-Circeo, la montagne farouche et merveilleuse où vécut à l'aube du monde la fille du Soleil, Circé l'enchanteresse, reine des jardins et des pourpris magiques. Brusquement une humanité contemporaine des premiers âges et des mythes primitifs apparaît. C'est ici, aux portes de la Grèce et de l'Orient, le berceau de l'homme universel. Sous le tournoiement des faucons, Torre-Astura fait sentinelle dans ces parages de la fable, et semble garder les passes interdites du rêve.
La reine de ce château maritime était une grande fille noire et cuivrée, onduleuse comme
un serpent. Les pâtres et les pêcheurs l'avaient surnommée la Circé, parce qu'elle vivait solitaire et mystérieuse ainsi que la magicienne. Son père avait été un de ces barons sauvages, moitié brigands, moitié seigneurs, vrais vautours de la côte; sa mère, une gypsy qu'il avait enlevée autour d'un camp d'Egyptiaques, un soir qu'il maraudait à travers la lande. Cette créature du diable, dont s'épouvantait la contrée, avait fini par disparaître sans qu'on sût comment : les uns disaient que Satan l'avait reprise, les autres que son époux s'en était débarrassé en la jetant à la mer du haut de la tour, à cause de sa luxure et de sa perfidie. Le baron lui-même était mort dans une rixe, égorgé par d'autres seigneurs ivres, à la suite d'un festin. La Circé restait seule à dix-sept ans, mais cette orpheline, brigande comme son père, sorcière comme sa mère, valait au moins deux hommes avec ses couteaux à la ceinture, son poignard à la jarretière et ses fioles de poisons. Quand le baron fut trépassé, aucun des serviteurs ne broncha : tous ces féroces gaillards se rangèrent au commandement de la diablesse qui semblait les tenir sous un charme d'amour et de terreur. La Circé avait reçu les leçons de la Zingara : elle connaissait le tarot, les lignes de la main, la géomancie et les herbes qui rendent les breuvages maléfiques ou salutaires. Quand le premier croissant de Diane naissait sur la Maremme, elle
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errait parmi les broussailles et cueillait des plantes en chantant un air bizarre et lent; le pâtre ou le voyageur égaré tremblait à sa voix métallique, à la lueur de phosphore qui sortait de ses yeux, sous un voile de fantôme; elle s'en réjouissait, et longuement elle poursuivait leur fuite de son rire surnaturel.
Un jour, César passa près de Torre-Astura. Il s'occupait alors de fortifier Sermoneta, la citadelle enlevée par son père aux Caetani et qui, du haut des montagnes volsques, commandait tout le pays jusqu'à la mer. Par ses soins, le château était devenu quelque chose de formidable et de magnifique; il valait une ville à lui seul désormais. Des passages creusés dans la muraille permettaient de faire entrer ou sortir autant de soldats qu'on voulait; sur la première terrasse on pouvait exercer les troupes comme sur une place d'armes, tellement elle était vaste et bien aménagée. Pour le cas où les assaillants auraient forcé les portes et pénétré dans la cour intérieure, on avait la faculté de verser sur eux, par d'innombrables ouvertures, des jarres d'huile bouillante. Enfin, c'était une forteresse admirable. Lorsque César, accoudé aux créneaux,
regardait la Maremme bronzée et tachée de o
chênes-lièges, qui s'aplanissait jusqu'à la mer de Terracine, il pouvait se dire que du haut de la demeure militaire l'épouvante de son nom s'étendait comme une ombre sur tout le pays. Il
s'en fiait à la terreur qui le précédait partout en avant-courrière; accompagné seulement de deux ou trois bravi, il faisait à cheval de farouches randonnées, d'un bout à l'autre du territoire.
Un jour qu'il suivait le rivage de la mer, il poussa jusqu'à Torre-Astura, curieux de ce château qui semblait tombé du ciel parmi les vagues, au centre des solitudes. Il franchit le pont étroit et heurta la porte du pommeau de son épée. La tête brune de la Circé apparut entre les grilles d'une fenêtre; avec son menton aigu, ses lèvres minces et cruelles, ses longs yeux et ses boucles serpentines, elle ressemblait aux têtes de Méduses qui s'échevèlent, tragiques, dans l'orbe des boucliers.
« Qui êtes-vous? demanda-t-elle d'un ton bref.
— Don César de Borgia de France. »
A ce nom, elle ne manifesta aucune crainte. Ici, elle ne connaissait ni princes ni rois. Ce château échappait à leur suzeraineté; libre comme le songe, c'était un palais de sirène ou de fée suspendu par magie sur les abîmes violets. Toute seigneurie terrestre y perdait ses droits.
« Que désirez-vous? reprit-elle.
— Me reposer quelques instants, avec votre permission. »
Elle se taisait; elle regardait cet hôte inattendu et redoutable, hardiment. Il était beau.
« Entrez, » dit-elle.
Sans une hésitation, César franchit la porte que le gardien venait d'ouvrir toute grande, et ses hommes le suivirent. Ils étaient quatre en tout, et peut-être la tour des Oiseaux-de-Proie recelait-elle toute une nichée de gerfauts : ceux-ci ne demanderaient qu'à s'escrimer, du bec et des serres, contre les imprudents fourvoyés dans cette citadelle, rattachée à peine à la terre, à des lieues de tout secours humain. Personne cependant n'y songea. Don César était dans un de ses jours d'audace où il ne restait de l'aventurier mystérieux et profond qu'un capitan à l'espagnole, et il serait entré chez Satan comme à l'auberge, surtout quand la diablerie de ce regard le défiait et l'attirait. Pour ses serviteurs, ils ne savaient qu'une chose : le suivre jusqu'en enfer.
La Circé venait de descendre à sa rencontre; elle lui tendit la main, qu'il baisa. Elle se drapait dans une longue robe orangée et semblait ainsi vêtue avec les flammes du couchant.
Des hommes basanés et silencieux, déshabitués de la parole par trop de solitude sans doute, avaient pris la bride des chevaux et les entraînaient vers l'écurie. Sur un signe de la châtelaine, d'autres emmenèrent les compagnons de don César pour leur offrir de se sustenter. Borgia demeura seul avec la jeune femme dans la cour intérieure. Elle continuait à
le dévisager ardemment, sans la moindre honte, comme les filles de sa tribu quand elles se choisissent un amour, le soir, parmi les hommes du camp. Il s'était fait un grand silence autour d'eux; le jour allait mourir. Le soleil glissa dans la mer, s'y fondit presque instantanément ; les pourpres sanglantes et roses se figèrent, les ors s'éteignirent, les bleus même disparurent; il n'y eut plus que des pâleurs grises et des ombres violettes. La magicienne s'enveloppa de nuit, plutôt la nuit sembla sortir d'elle, de ses yeux insondables et de ses cheveux de ténèbres.
or Venez, » dit-elle à César.
Ils passèrent dans une salle où le repas était déjà servi.
ce II est tard, continua-t-elle. Les chemins s'effacent dans la lande, et vos chevaux sont fatigués. Vous resterez mon prisonnier jusqu'à demain, seigneur. »
Il remercia avec courtoisie et tous deux s'assirent. Ils commencèrent à manger. Un page noir leur versait à chaque instant les vins liquoreux des châteaux romains : le vin de Frascati, frais et suave; celui de Marino, qui est une rosée de soleil. Une grande baie s'ouvrait sur l'immensité limpide, le ciel pâlissant, la lune épanouie, large comme le fond d'un seau et toute d'or, la mer qui revivait sous la magie nocturne, et là-bas, en demi-cercle à l'horizon, les maisons claires de Nettuno. Le murmure des petites
vagues était énervant à force de douceur, comme le bruit d'un baiser continu. Deux paons blancs, au seuil de ce paysage dont ils semblaient les âmes pâmées, tournaient avec lenteur, dans l'encadrement de la porte, et les froides splendeurs de la voie lactée ruisselaient sur leurs queues qui balayaient la mosaïque du pavé.
Les convives parlaient peu; ils se laissaient envahir par un singulier charme. Malgré la soudaineté de la rencontre, ils croyaient s'être connus depuis longtemps, et une intimité subite s'improvisait entre eux. Le sang oriental, plus ancien que celui des aïeux espagnols, le sang des Maures de Xatifa, se réveillait dans les veines de César; il reconnaissait, dans l'ensorceleuse qui lui souriait, une sœur lointaine d'Afrique, tout à coup retrouvée. La Circé, à son insu, obéissait à une attraction semblable, quand ses yeux se fixaient sur le beau visage fier, sur les cheveux bouclés et la barbe dorée comme celle d'un jeune dieu. Ils se devinaient déjà pareils de race et de caractère; malgré les espaces interposés, les vicissitudes différentes au cours des siècles, ils se rejoignaient, le Morisque etlaZingara, et ils se ressemblaient, également cruels, trompeurs, lascifs et farouches, également splendides et désirables l'un pour l'autre. César avait posé sur sa luxure et sa férocité le masque du gentilhomme italien, mais ses instincts avaient gardé leur sauvagerie ma-
gnifique, et c'étaient eux, à présent, qui le poussaient vers la Circé, sa véritable compagne selon l'âme et selon la chair, la vraie femelle de ce mâle terrible.
« Et pourquoi voulez-vous que j'aie peur ici? disait-elle en répondant à une question. Je suis aussi farouche que ce pays. Les hommes et les bêtes, tout m'aime et me craint. Enfant, j'étais déjà plus hardie à la nage que les pêcheurs de la côte, et mes petits bras étaient déjà assez forts pour étouffer les esturgeons monstrueux. Quand je rencontrais dans la Maremme un poulain sans maître, je sautais dessus, et, lui mordant l'oreille, je le forçais à galoper, à franchir les buissons et les tourbières, jusqu'à ce qu'il tombât. Je n'ai jamais touché un fuseau ni une aiguille, mais je joue du poignard avec élégance. Puis, je suis la Circé, celle qui connaît le nom et la marche de toutes les étoiles, l'influx des planètes et les vertus des plantes; on sait que je lis les destinées dans les mains, et l'on a peur des paroles magiques que je pourrais prononcer sur les hommes, sur les enfants à leur naissance et sur les troupeaux. Nul ne songe à m'attaquer, beaucoup sont amoureux de moi, mais aucun n'a jamais osé me le dire.
— Si quelqu'un osait pourtant?
— J'en rirais. »
Et son rire surnaturel, son rire de fée, éclata dans la nuit. Telle l'harmonie aiguë que font
entendre les lames de verre quand on les frappe successivement. Puis sa figure redevint sérieuse.
« A moins qu'il me plût, » reprit-elle d'une voix concentrée en regardant César.
Le duc n'avait pas besoin d'en entendre davantage. Il se leva, il essaya de la saisir dans ses bras. D'une torsion de reins, elle échappa à son étreinte, et, lui jetant encore son rire démoniaque, elle courut à l'extrémité de la salle. Elle décrocha une sorte de guitare pendue au mur, et juchée sur le rebord de la haute fenêtre, hors de l'atteinte audacieuse, elle se mit à chanter tout en pinçant les cordes métalliques. César reconnut les paroles pour les avoir entendues jadis en Espagne, aux environs de Valence, un jour qu'il avait croisé une troupe de gitanos. La mélodie était bizarre, elle commençait comme une déploration traînée en notes graves et lentes, et disait la nostalgie des lointaines patries inaccessibles; puis elle montait, elle s'élançait tout à coup avec furie comme le désir se rue à l'assaut d'un bonheur défendu, et le tissu sonore se déchirait en clameurs stridentes. La voix de la chanteuse était d'une étendue inouïe : des roulements de gorge, des grondements sourds pareils à ceux d'une bête amoureuse ou blessée, elle passait brusquement à des cris aigus, à des appels désespérés; elle escaladait audacieusement les gammes et se posait d'un bond à des hauteurs extraordinaires. Cependant
les cordes de la guitare accentuaient de plus en plus leur sonorité mordante, dans la monotonie de l'accompagnement, qui tournoyait toujours sur le même rythme, donnait le vertige aux sens et aux nerfs.
La fenêtre ouverte sur la nuit laissait voir la lune, suspendue sur la tête de Circé comme un large et flottant nimbe d'or, le semis des étoiles fleuries au ciel et le miroitement de la mer assoupie. Quand la chanteuse eut fini, elle resta quelques instants immobile et silencieuse : elle demeurait sous le charme de son propre chant, encadrée dans la baie ainsi qu'une vision. Puis elle sauta de la fenêtre et, sans un mot, courut se jeter dans les bras de don César.
Le lendemain matin, le duc devait quitter Torre-Astura pour rentrer à Sermoneta et prendre ensuite le chemin de Rome. Mais il ne fit point seller son cheval, il monta avec la Circé dans une barque dont l'unique batelier détacha l'amarre, et le marinier, sur l'ordre de sa maîtresse, gouverna vers le Monte-Circeo. L'esquif s'en allait sur une mer de songe vers le royaume de la Fable, avec l'enchanteresse à son bord, et le vent qui bruissait dans sa voile latine semblait répéter un chant de l'Odyssée. César regardait ardemment l'étrange créature, qui, de nouveau silencieuse, rêvait au fond du bateau, les mains sur ses genoux, toute droite en sa robe de soleil. Dans ses yeux inquiets et las,
dans sa bouche détendue, il retrouvait tous les souvenirs de la nuit. Ils voguaient au milieu de la fraîcheur matinale où frémissaient des ailes d'alcyons; parmi l'écume d'argent brillait tout à coup un reflet d'émeraude aussitôt caché, une lueur de rubis qui faisait croire à quelque feu sous-marin allumé par sorcellerie : c'était un poisson qui prenait ses ébats entre deux eaux et remontait brusquement, tout joyeux, vers la splendeur du jour. Des brins de lumière flottaient dans les brises.
Ils atteignirent la montagne fabuleuse. Jadis, aux premiers âges de l'humanité sans doute, un morceau des Apennins était tombé dans l'Océan : il y avait formé une île, et c'est là que les jardins du Soleil verdoyaient, semés de fruits d'or, que Circé, fille d'Hélios et de Perse la blonde, avait accueilli le subtil Odysseus, dans ses demeures gardées par les lions et les loups montagnards. Peu à peu, les alluvions, en s'amassant, avaient changé l'île en une péninsule, de sorte que le promontoire magique s'avançait sur les mers en profilant sa masse sombre comme la tête d'un marteau.
La barque aborda dans une anse écartée; la dame de Torre-Astura guida César par les sentiers pierreux. Ils traversèrent des bois de châtaigniers gigantesques, parmi lesquels des débris de temples apparaissaient. Au fond de l'azur, des faucons tournaient, les ailes étendues, au-
dessus d'eux. Ils gravirent ainsi longtemps sans se rendre compte des progrès de l'ascension qui les rapprochait du ciel. Puis, la montée s'accentuant encore, la vue se dégagea. De chaque côté du chemin apparurent de bleus précipices, au fond desquels la mer au sourire innombrable miroitait. Un souffle d'immensité leur arrivait de toutes parts. Ils allaient maintenant avec une hâte joyeuse, pressés de conquérir le dernier sommet.
Ils y parvinrent : la magnificence suprême qu'ils étaient venus chercher s'épanouit brusquement entre les quatre horizons. Les montagnes de la côte se révélèrent jusqu'à Velletri; le panache argenté du Vésuve accusa Naples lointaine; Ischia, Caprée, Ponza, ces îles d'enchantement, fleurirent les eaux violettes. Un monde venait d'éclore. Au-dessous d'eux, flottant comme des écharpes aux flancs de la montagne, quelques brumes s'essoraient, s'ouvraient sous le soleil en radieuses déchirures.
Il s'assirent au bord des gouffres. Et la sauvage amoureuse, se penchant vers César, le mordit d'un baiser.
« Je voudrais rouler dans cet abîme avec toi, » lui dit-elle.
Il sourit. Il avait été aimé trop souvent pour ne pas s'être habitué à la passion des iemmes. Mais celle-ci le flattait plus que les autres; il la devinait presque aussi fière et aussi cruelle que
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lui. C'était une belle conquête. Il lui rendit son baiser. Des instants merveilleux s'écoulèrent.
Lentement, ils redescendirent, du côté de San-Felice, en foulant des gazons étoiles par toutes les fleurs d'un printemps qui s'éternise à l'ombre claire des oliviers. Là, sans doute, les dieux de l'Odyssée cueillaient le moly, la plante surnaturelle à la racine noire, à la corolle blanche comme le lait, qui seule combat les effets des poisons et des breuvages magiques. Comme ils franchissaient un sous-bois, don César et sa compagne virent le long d'un sentier passer un étrange cortège : des jeunes filles, sous des voiles de neige, suivaient un cercueil sur lequel on eût dit qu'il avait neigé aussi des roses candides et des lys; elles escortaient une de leurs compagnes vers sa sépulture, et ce deuil virginal et chrétien, processionnant au chant des cantiques, étonnait de sa pureté la montagne païenne. Puis il s'éloigna, disparut dans l'ombre glauque, tandis que César et la Circé sortaient du bois en pleine lumière et voyaient devant eux s'arrondir dans la mollesse adorable de sa courbe le golfe de Terracine, cette baie du ciel. Toute la féerie leur apparut, la nappe violacée, le rivage harmonieux prolongé à l'infini, la ville étagée sur son rocher calcaire, et, sur le promontoire, le temple ruiné de Vénus Obsequens, souveraine de ces parages.
La barque avait fait le tour de la presqu'île :
2o6 LA LOUVE
elle les attendait. Ils y remontèrent, et elle s'en alla vers la cité blanche, tendant aux brises sa voile qui s'emplissait de musique et de lumière. Ils côtoyèrent le fond du golfe de si près qu'ils distinguaient les ruelles escarpées de la ville haute, ses passages voûtés, ses cours noires, tout le chaos de palais ruineux que domine l'ancien temple de Rome et d'Auguste, la cathédrale de Saint-Césaire. Sur le rivage, des hommes barbus, à demi sauvages, chaussés d'alpargates, sortirent pour les voir passer, de leurs cases rondes semblables aux gourbis arabes : c'étaient les paysans des Abruzzes, que l'on fait venir, de juin à octobre, pour aider aux travaux des champs. Puis la nef latine dépassa la brèche taillée à pic dans la montagne au temps des Romains, le Taglio Trajano; elle entra dans un nouveau golfe, dans une nouvelle région de l'infini. Sur la gauche, au nord-est de Terracine, entre des forêts sépulcrales, le lac de Fondi, qui garde le souvenir de l'antique Amyclée bâtie par les Laconiens fugitifs, étendait sa nappe morte, couleur de plomb, comme les étangs infernaux, et contrastait avec la joie azurée de la mer Tyrrhénienrie. Entre les horizons, le poème des solitudes chantait silencieusement...
Le soir tombait quand la barque, ayant de nouveau doublé la masse fantomatique du Monte- Circeo, revint mouiller devant Torre-Astura. Le vent dormait, la voile pendait le long du mât, molle et inerte, l'air était d'une énervante douceur. L'ombre accrue changeait le paysage en un désert de cendre; seules, quelques lueurs violettes, derniers restes de la couleur effacée, traînaient encore sur la mer. Don César sentait dans toutes ses veines serpenter un langoureux sortilège; il ne pouvait chasser de lui l'influence de la sirène : elle, s'était mêlée à son sang. Jamais, dans ses amours rapides et fréquentes, aucune femme ne s'était emparée de lui à ce point. Toutes il les avait dédaignées une fois conquises, même Alba, qui lui avait immolé plus de pudeur et de grâces que les autres. Mais cette bohémienne, cette diablesse à la peau de cuivre, cette enchanteresse qui sortait de l'enfer ou de la mythologie, cette Circé enfin, ne ressemblait à aucune. Dans la soumission volontaire d'une telle amoureuse, subsistait quand même quelque chose de mystérieux et d'indompté qui trahissait la fauve. C'est cela qui la rendait unique et inoubliable...
ce Ecoute, disait-elle à César, seul avec elle dans sa chambre au sommet de la tour, jusqu'ici j'ai dédaigné tous les hommes... Ne souris pas; c'est vrai et je veux que tu me croies. Les hommes sont lâches; ils ont peur de tuer et d'être tués : ils sont faibles et petits ; ils ne savent que pleurer et gémir quand nous nous moquons de leur misérable amour. Si tu n'étais venu ici hier soir, je te jure que j'aurais vécu sans maître, plutôt que de donner à aucun d'eux le moindre pouvoir sur moi : je les méprise. Mais tu es venu. Je n'ai pas peur de toi, mon âme est aussi forte et aussi affranchie que la tienne; ton nom ne m'inspire pas comme aux autres un vil respect : ma race est la première du monde. Mais il n'y a que toi, César, en qui j'aie trouvé un homme et non un esclave. J'aime ton dédain de tout ce qui existe, ton orgueil, ton cœur magnanime que nulle pitié n'émouvra jamais. Tout le monde autour de nous est esclave, il n'y a de libres peutêtre à cette heure dans l'univers que toi et moi; car la férocité seule donne et conserve la liberté. César, nous sommes le seul couple indépendant. On dit que tu as une épouse, des maîtresses : quelles misères! Moi, je suis ta femme, César. Et tu n'en auras jamais d'autre, je t'en défie. »
Elle le mordit d'un nouveau baiser. Au dehors, sous la lune maintenant épanouie, tressaillait, dans sa joie complice, la mer amie des sirènes et des magiciennes.
Le lendemain, quand César Borgia ouvrit les yeux, il vit debout auprès de son lit, travestie en page sous un accoutrement militaire, grande, nerveuse, svelte et robuste, la Circé.
« Puisque tu vas reprendre la guerre, dit-elle, il te faut bien un écuyer. Veux-tu de moi, capitaine? »
Il la considéra un instant. Elle était belle et vigoureuse, comme un jeune Hermès, et cette beauté, dans le martial équipement, prenait un caractère acerbe et cruel, celui d'une divinité méchante qui fait sa joie des maux humains. Elle lui plut ainsi.
« Soit, » répondit-il.
Quelques instants plus tard, ils descendirent. Dans la cour, ils virent un groupe d'hommes sous les armes.
« Don César de Borgia, dit la Circé en les lui désignant, voici mes soldats que je vous donne. Vous pouvez les accepter sans crainte : ils ne vous feront point déshonneur. Les hommes de Torre-Astura sont les milans et les fauconneaux les plus hardis de la côte. Trois ou quatre suffiront pour garder la tour. Le reste des oiseaux de proie est à vous. »
Elle se tourna vers ses gens :
« Vous entendez, vous autres? C'est à don César, maintenant, que vous obéirez. »
Un grognement de plaisir sortit de dessous ces rudes moustaches. Les compagnons s'en-
nuyaient à Torre-Astura : on y avait si rarement la joie de se battre! A peine, de loin en loin, envoyait-on quelques arquebusades aux malandrins qui avaient la sottise de croire le château bon à prendre. Tandis qu'avec César, les faits d'armes, les pilleries, les coups de fortune, toutes les belles et plaisantes choses de guerre devaient être le pain quotidien des aventuriers. Borgia, d'un rapide coup d'ceil, les inspecta.
« Ils ont l'air solides, dit-il. Nous ferons ensemble de bonne besogne. Je vous enrôle, mes garçons. Vous n'aurez pas à vous plaindre de moi; je passe pour un seigneur libéral. Tâchez seulement de garder la discipline avec exactitude, car on dit aussi que je suis sévère, et on n'a pas tort. Madonna, je vous suis grandement obligé. Maintenant, en route! »
Déjà la Circé s'était mise en selle, d'un bond. Son cheval était harnaché de cuir rouge, à la turque; ses bottes cramoisies et brodées d'argent chaussaient jusqu'aux talons des étriers larges et plats qui se terminaient en pointes redoutables, comme ceux des cavaliers arabes. Les étrivières courtes, assise dans la selle profonde comme dans un fauteuil, elle enserrait la bête de ses genoux robustes : rien n'aurait pu la désarçonner.
Elle sortit du château avec César, et la troupe les suivit. Ils chevauchèrent dans la direction de Sermoneta. Pendant quelque temps, il suivirent
le bord sablonneux de la mer, où le sabot de leurs bêtes enfonçait à chaque pas, puis ils tirèrent sur la gauche et s'engagèrent dans le maquis semé de chênes-lièges, en pleins marais Pontins. Sur leur passage, les buffles, çà et là, cessant de pâturer, levaient leurs grosses têtes farouches, d'un air mécontent. A l'horizon, les montagnes volsques grandissaient peu à peu : ces premiers étriers de la chaîne apennine annonçaient la fin des Maremmes, du pays de la solitude et des fièvres. Après plusieurs heures de chevauchée sous un ciel éblouissant et morne, apparut enfin le nid d'aigle de Sermoneta, la forteresse qui jette son ombre jusqu'à la mer. Sermoneta, gloire ancienne des Caetani, leur opprobre à présent que le pavillon des Borgia flottait sur les murailles conquises.
Quelques jours après, don César revenait vers Rome : deux cavaliers l'escortaient. L'un d'une laideur formidable, le mufle couturé de cicatrices, la barbe rouge, dure et clairsemée, comme un buisson où le feu a passé, était sinistrement connu de tous. C'était son assassin de confiance, son bourreau, son capitaine à tout faire, Michèle Corella, le Micheletto. L'autre, très jeune, d'une beauté d'androgyne, ne pouvait être qu'une maîtresse travestie en page. Personne ne savait ni qui elle était ni d'où elle venait. Ses yeux brûlaient, lanternes du diable; sa bouche souriait cruellement, comme prête à
mordre. C'était la Circé, la dame solitaire et fatale de Torre-Astura; elle suivait docilement le maître, telle qu'une panthère apprivoisée. Le Borgia ne se séparait jamais de ces deux acolytes. Ils représentaient pour ainsi dire les deux aspects sous lesquels leur chef se manifestait tour à tour : l'aventurier magnifique, séduisant et implacable; le féroce brigand de carrefour, qui sortait tout à coup de l'ombre, le couteau à la main.
Alba Colonna était allée à la vigne de César sur le Janicule, vers le milieu de l'après-midi. La solitude du Trastevere lui était devenue intolérable, en l'absence du duc. Non point que celui-ci, avant son départ pour la guerre, y demeurât d'une façon continue : depuis qu'il était sorti de l'Eglise pour prendre le titre de capitaine général, il avait ses appartements particuliers dans le Vatican même, au-dessus de ceux qu'occupait son père, et il s'y tenait de préférence. Mais il venait fréquemment au Trastevere, dans les premiers temps surtout, pour réconforter la captive amoureuse. Peu à peu, son assiduité s'était relâchée, soit lassitude ou préoccupations excessives, ou nécessité de présider les conseils du Vatican. Quoique plus rare, la douceur de ses visites était cependant chère et précieuse à son amie : pourtant il s'y montrait, à l'ordinaire, impatient et distrait, l'esprit embarrassé d'intrigues de toute sorte. Voici qu'il était parti pour
la guerre et que la pauvre Alba avait perdu jusqu'à ces joies si parcimonieusement ménagées.
Ne pouvant plus rester ce jour-là entre ces murailles qui lui semblaient imprégnées de sa propre mélancolie, elle avait demandé sa litière. Lentement, bercée au pas balancé des porteurs, les yeux mi-clos à cause du soleil qui pénétrait entre les rideaux de brocart, elle avait fait, dans une espèce de rêve, l'ascension du Janicule. La litière avait passé devant Saint-Pierre-in-Montorio et le Tempietto, que le Bramante faisait construire à la place même qui vit le crucifiement du prince des apôtres. Elle monta plus haut et s'arrêta enfin au seuil de la Vîgna, un vignoble riant, décoré d'une villa pompéienne. Les porteurs déposèrent avec précaution les brancards sur le sol, les rideaux s'écartèrent, et, comme un astre matinal sort d'un nuage pourpre, Alba toute blanche parut, hors des tentures rejetées. Le jour brusque l'éblouit; un instant, elle protégea ses yeux avec sa main transparente et toute rose de lumière.
Puis ses regards, s'étant habitués à la splendeur excessive, errèrent d'un bout à l'autre de l'horizon, sur la pinède de Sant'Onofrio qui dentelait les collines de jade, sur l'océan bleuâtre et houleux que formaient les toitures de Rome, et sur les lointains aplanis de la campagne, semée de débris antiques. Les montagnes lumi-
neuses d'Albe lui apparurent : non loin de Rocca-di-Papa et du trapèze verdoyant qui était le Monte-Cavo, elle devina Nemi et son lac, près duquel, naguère, elle avait vu se lever son premier rêve, l'ombre de l'amour que l'amour devait chasser bientôt. Au delà de la Voie Appienne, c'était le chemin d'Ariccia, qu'elle avait suivi dans la nuit inoubliable, emportée à travers l'ombre sur le cheval blanc de don César, blottie contre la poitrine héroïque, le visage caressé par un souffle amoureux. Le paysage sublime étalé devant elle lui racontait ainsi toute sa vie qui avait tenu en quelques mois, sa vie qui contenait pourtant des choses infinies et qui, désormais, lui paraissait close irrévocablement, sur un trésor de souvenirs, comme un coffret dont la clef est perdue. Car elle n'attendait plus rien. Sa destinée était remplie; son âme s'était épanouie et n'avait plus qu'à se refermer en silence sur le secret de ses joies comme la rose se referme et se fane. Elle avait eu son heure, qui ne pouvait revenir.
Machinalement, elle ouvrit le Pétrarque qu'elle tenait à la main, et son regard tomba sur le sonnet qui commence ainsi :
Passer mai solitario in alcun tetto...
« Jamais passereau solitaire sur un toit, jamais bête sauvage en forêt ne fut aussi seule que moi, quand je ne vois plus le beau visage. Je ne con-
nais point d'autre soleil, pour ces yeux il n'est point d'autre objet... »
Comme elle était solitaire, elle aussi, depuis qu'elle avait perdu le visage de César, sa présence distraite et de plus en plus rare, hélas! mais encore si douce! Elle laissa le livre glisser à terre, trop accablée pour lire plus avant. Les heures passèrent. Le ciel bleu rougit, pâlit, se troubla comme la figure d'une vierge touchée par l'amour; sur la pinède de Sant'Onofrio, s'alluma une traînée de lumière orange, pareille au reflet d'un incendie lointain. Une gaze impalpable comme de la cendre fine couvrit les dômes bleus de la ville : les horizons, après une flambée suprême, se voilèrent. Alba Colonna rêvait toujours.
Parfois, des profondeurs du Trastevere, un chant montait jusqu'à elle : une mère tâchait d'endormir son nourrisson avec une de ces « Ninna-nanna » qui ont la douceur et la tristesse de toutes les choses très anciennes, et qui, pour mieux l'apaiser sans doute, imitent la monotonie de la plainte enfantine, le vagissement instinctif de la créature naissante qui s'inquiète et s'afflige d'avance au seuil de la vie.
Un souffle plus frais, en passant à travers l'air bleu, la réveilla. Elle se leva et demanda sa litière. Il lui tardait maintenant de réintégrer cette prison qu'elle avait fuie. Le jour mourant blessait d'une mélancolie trop aiguë son âme doulou-
reuse; elle avait hâte de se blottir dans l'ombre, d'échapper à la splendeur et à l'émotion qui sortaient de ce beau soir.
Comme elle rentrait en ville, la clameur déchirante des trompettes l'arracha tout à coup à sa pensée. Elle écarta les voiles de pourpre brusquement, pencha en dehors un visage d'anxiété et de fièvre. Un groupe de cavaliers, venant à elle, suivait la rive droite du Tibre : trois hérauts, la bouche collée aux buccins levés très haut vers le ciel, sonnaient de tous leurs poumons une fanfare qu'elle reconnut. C'était celle qui, d'habitude, annonçait l'arrivée de César Borgia à sa ville de Rome. Alba tressaillit.
César revenait. Amertumes présentes, retours sur le passé, ombres projetées par l'avenir, tout disparaissait. La nuit de son âme s'en allait en lambeaux, déchirée par les éclats de ces trompettes de triomphe. Le crépuscule moribond, couleur de sang et d'agonie, irradiait à présent le ciel comme un feu de joie. César revenait.
Le cortège n'était guère nombreux; il ne s'agissait pas d'une entrée solennelle : le duc ne faisait que traverser Rome avant de se porter de nouveau vers les Marches et les Romagnes. Quelques gardes du corps ouvraient le chemin
devant lui; il parut aussitôt derrière eux. Alba le regardait, tremblante de plaisir. Mais tout à coup elle porta la main à son cœur et se rejeta en arrière. Elle se mit à sangloter derrière les rideaux de pourpre.
A la droite de don César, qui avait le Micheletto à sa gauche, la Circé chevauchait. Elle avait quitté son habit de page : une robe des Flandres, la plus belle qu'on avait pu trouver au camp parmi le butin d'une expédition récente, descendait en flots de pourpre sur les flancs de son cheval. Un béret à longue aigrette cerclée d'un anneau de rubis coiffait sa tête vipérine. Elle promenait sur la foule son regard d'une audace tranquille. Tout en elle révélait la favorite nouvellement installée dans les bonnes grâces de son seigneur. Son visage était magnifique d'insolence; sa beauté avait l'air orgueilleuse et damnée : c'était bien celle d'une princesse de Bohême et d'une fille du diable. Du haut de sa haquenée, elle laissait tomber sur la foule un mépris splendide. Elle semblait lui dire : « Regardez-moi et saluez-moi, je suis la maîtresse de votre maître et la reine de votre roi à tous. »
Alba Colonna venait de comprendre que tout était fini pour elle. Jusqu'alors elle n'avait craint que la lassitude de son amant, la prépondérance des ambitions et des soucis politiques sur son pauvre amour. Voici qu'elle assistait à l'avènement de la rivale triomphante qui arrivait de
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l'inconnu pour la dépouiller, la chasser et la rejeter au néant.
Et les trompettes sonnaient toujours. Elles sonnaient puissantes et tragiques, comme pour la prise et le saccage d'une ville; elles sonnaient éperdument la mort de tous les espoirs dans l'âme de la sacrifiée...
Les rideaux de pourpre se refermèrent. La litière, close maintenant, suivait le Lungotevere, semblable à une châsse somptueuse. Elle recelait une image de douleur, un visage en larmes. Les clameurs et les chants d'apothéose poursuivaient l'infortunée, qui maudissait la marche trop lente de ses porteurs. Et, dans la nuit rouge que formaient autour d'elle les tentures en se rejoignant, elle distinguait toujours, à côté du cavalier, la créature vêtue de la robe ardente qui descendait le long de son corps telle qu'une coulée de feu, coiffée de ce béret hardi sous lequel s'amincissait et s'aiguisait sa tête vipérine.
Quand elle rentra au palais du Trastevere, elle s'y retrouva seule: elle l'était toujours depuis le départ du duc. L'unique créature à laquelle elle parlât était une esclave caucasienne, une brune à la peau blanche et à la voix très douce, qui, par sa façon de glisser comme une ombre autour de sa maîtresse et de s'adapter discrètement à la mélancolie de celle-ci, se confondait avec les fantômes qui traversaient la pen-
sée d'Alba. Mais, ce soir-là, elle avait dû s'absenter du palais pour quelque service, et la jeune femme, quand elle y revint, n'y fut point accueillie par la consolation silencieuse que lui offrait humblement ce visage familier et tendre.
Elle s'assit dans un angle déjà obscur de la chambre; sa tête s'inclina sur sa poitrine, et, libre de pleurer, elle pleura. Que ferait-elle de sa vie désormais? Lutter contre la rivale? Elle n'y pouvait songer. Il lui avait suffi de la voir et de se comparer à elle. Cette fille hardie, cette amazone sauvage était pour César la vraie compagne. C'était elle qui devait le suivre à la guerre, respirer avec lui la fumée des champs de carnage un soir de victoire, entrer à ses cotés dans les villes prises. Mais elle, la pauvre AlbaL.
Vainement elle s'y était efforcée, elle n'avait pas pu fondre son âme avec celle de son maître : au nid du vautour, elle demeurait la simple colombe fascinée, épouvantée plus encore qu'éblouie; cet effroyable amour l'avait meurtrie, sans la transformer. Elle n'était pas devenue semblable à l'homme qu'elle aimait, bien qu'elle lui eût sacrifié le meilleur d'elle-même. Don César avait triomphé sans lutte des pudeurs de la vierge et de la patricienne; il avait contraint la fille des Colonna à déclarer devant son père qu'elle préférait son amour à la religion du foyer et de la race : son orgueil maintenant devait être
pleinement assouvi. Il avait épuisé toutes les satisfactions que pouvait lui donner l'aventure : pourquoi s'y serait-il attardé? Il n'aimait déjà plus Alba quand il avait quitté Rome. Elle s'en était bien aperçue. Mais alors sa tristesse était du moins sans jalousie. Maintenant elle savait qu'elle était remplacée, et par qui : elle avait vu...
L'abîme de son chagrin reculait encore plus profondément dans l'infini.
« Et pourtant, don César, dit-elle à haute voix comme elle eût prononcé une prière, je ne voudrais point, à cet instant de mort, ne vous avoir pas connu. )>
L'exaltation qui naissait de ce désespoir même la mit debout : ses sanglots jaillirent, tumultueux et pressés, comme dans une agonie; et, à chacun d'eux, dans une propulsion véhémente, elle semblait vraiment rejeter hors d'elle-même l'âme passionnée qui l'étouffait. Puis la crise s'apaisa, le mal se retira d'elle, s'éloigna peu à peu dans le silence. Il ne lui resta plus qu'une effrayante lassitude; il y avait en elle un goût presque tranquille de la mort. Elle demeura en effet pendant de longues minutes telle qu'une morte, et elle savoura la douceur noire du tombeau.
Puis lentement la conscience lui revint, et le supplice de penser recommença. Que ferait-elle? Redemanderait-elle à César sa liberté? Pour
quel usage? Elle ne pouvait revenir parmi les siens, son père la chasserait. D'ailleurs, même si le foyer accueillait sa détresse, le souvenir de tout ce qu'elle avait quitté, renié, profané, de tout le passé virginal qu'elle avait laissé à Nemi et qu'elle retrouverait, lui rendrait intolérable le séjour de sa première existence. Irait-elle au cloître? Elle y pensait en frissonnant. Elle sentait le froid de la prison sainte glacer son âme ardente de douleur et ses ailes désespérées se meurtrir aux parois. Encore une fois, que feraitelle?
Les images violentes du présent, les fantômes de l'avenir se mêlaient aux sourires de sa première adolescence qu'elle venait de ressusciter en y pensant; la paix mortuaire des couvents et l'infamie somptueuse de la ville s'opposaient dans son imagination que la souffrance avait affolée. Une sorte de démence l'envahissait, et elle était la bienvenue, puisque le tourment de se sentir et de se voir vivre allait peut-être en être aboli.
Mais tout à coup la malheureuse a tressailli. Elle vient d'entendre, dans une galerie voisine, un pas souverain qu'elle ne pourrait méconnaître. César arrive près d'elle. Elle ne l'attendait plus. Tout disparaît à cette approche; la créature amoureuse cesse de souffrir, de craindre, même de penser; un grand bouleversement, un tumulte de joie qui la fait trembler, son cœur
qui bat à l'étourdir : c'est tout. Il entre. Il a son air accoutumé de hauteur et de courtoisie, son regard qui charme et qui dompte. Gracieux sans empressement, comme s'il l'avait quittée de la veille, il va vers elle. Il la prend dans ses bras : c'est toujours le même baiser. Elle se demande si ce ne fut point une vision de la folie, cette image surgie tout à l'heure, dans la rencontre au bord du Tibre. Existait-elle réellement, la cavalière en robe de feu, au visage aigu, aux yeux insolents, qui chevauchait aux côtés de César dans Rome comme si elle eût été la reine de ce roi?
« Combien j'ai plaisir à vous revoir! » murmure don César, le visage près du sien.
Et peut-être est-ce vrai. En quittant la magicienne de Torre-Astura, il goûte, dans le rafraîchissement de cette présence retrouvée, une passagère douceur. L'amour de la Circé ressemble au parfum des plantes qui s'imprègnent sur les rochers des souffles maritimes; il en a la puissance et l'âcreté. La tendresse d'Alba est suave à respirer comme l'âme d'une rose blanche. Elle dégage une volupté bonne à recueillir, dans les intervalles de la passion sauvage, pour cet homme qui les veut toutes.
Qui sait?
Il a pris les mains d'Alba, il continue à lui parler d'un ton caressant. Elle regarde la face trompeuse et adorée, elle écoute la voix qui
ment aux femmes et aux hommes, qui prodigue avec des inflexions si habiles les faux serments d'amour et de politique. Elle sait que nul ne se parjure comme don César avec grâce et maîtrise; il s'en est vanté à elle-même le jour où, naïvement, elle l'a interrogé sur les mystères formidables de son être intérieur, où elle s'est penchée sur les abîmes qui s'ouvrent en lui comme un vertigineux enfer. Ment-il encore? Veut-il toujours d'elle et lui revient-il dans un retour de caprice ou de désir? Tient-il, par un restant d'orgueil, à garder sa proie soumise et frémissante?
Qui sait ?
Mais tandis qu'il lui parle et que son regard tombe sur elle si lentement, si puissamment, elle éprouve une langueur bienheureuse où se fond toute sa peine, et le mensonge probable qui la charme est plus vrai que la réalité puisqu'il en triomphe.
« Alba, dit-il au bout d'un instant, j 'ai quelque chose à vous demander.
— A moi, César? répliqua-t:elle tout heureuse.
— Demain soir, à l'occasion de ma rentrée dans la ville et de mon nouveau départ, j'offre une fête aux dames de Rome dans mes appartements du palais apostolique. Je désire que vous y veniez. »
Le visage d'Alba se couvrit d'une pourpre de
honte. Elle dans une fête, après le scandale que sa folie douloureuse avait causé dans le patriciat romain tout entier! Qu'exigeait-on d'elle? Pour courir vers son rêve elle avait pu oublier le monde quand elle s'oubliait elle-même; faudrait-il aussi le braver? Parmi celles qui viendraient à la fête de don César, les unes par plaisir, les autres par crainte, n'osant risquer de lui paraître hostiles par leur abstention, il s'en trouverait certainement qui la reconnaîtraient, qui l'examineraient avec la curiosité implacable des femmes pour chercher sur son visage les marques de la confusion ou de l'audace, pour deviner si elle était heureuse dans sa faute et dans son amour, ou si elle n'avait pas commencé déjà de les expier tous deux. Don César vit son hésitation et son trouble.
« Qu'est-ce donc? lui dit-il. Ma prière vous déplairait-elle ?
— Pardonnez-moi, répondit-elle tremblante, car une certaine dureté avait changé la voix flatteuse de tout à l'heure. Pardonnez-moi, César. Mais j'ai peur de reparaître si tôt devant celles qui ont gardé le souvenir de l'ancienne Alba, qui jugeront inexorablement la nouvelle.
— Auriez-vous honte de votre amour pour moi, Madonna? Honte de moi-même?
— Oh! seigneur!...
— Voulez-vous m'accueillir par un refus le jour où nous nous revoyons, après les dangers
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de la guerre que je viens seulement d'interrompre et que je vais reprendre? »
Il vit qu'elle pâlissait à ces insinuations, à ces reproches. Elle allait céder encore.
« Est-ce que cette absence vous aurait changée si vite, Alba? Vous m'aviez donné de votre affection pour moi une autre opinion.
— Assez, je vous en supplie. J'irai à cette fête; je vous le promets. Mais j'irai masquée.
— - Pourquoi? Vous me priveriez du plaisir de montrer à mes hôtes, en celle qui veut bien être mon amie, toute la grâce qu'un visage de femme peut posséder? Vous n'y avez pas songé, Alba. Ils ne me pardonneraient pas votre beauté cachée, votre sourire et vos yeux cruellement voilés. Et moi-même je finirais par croire que vos protestations étaient fausses il y a un instant, et qu'en vérité vous rougissez de paraître aux yeux de tous ma souveraine et ma dame. »
Sa galanterie raillait-elle? Alba ne voulut point se le demander. Ironique ou sincère, il priait, c'est-à-dire qu'il commandait irrésistiblement. Elle se soumit.
« Soit, dit-elle, j'irai sans masque.
— Vous êtes une merveille de bonne grâce, Madonna, » répondit-il en s'inclinant pour lui baiser la main.
Brusquement, elle l'interrogea :
« Quelle était cette femme qui vous accompagnait ce soir à votre entrée dans Rome? »
Don César sourit légèrement.
« C'est, répondit-il, la dame suzeraine du château de Torre-Astura, qui nous est fort essentiel pour la sauvegarde de nos côtes. Nous lui avons rendu visite, il y a peu de temps, et nous avons été assez heureux pour en faire une excellente vassale de l'Eglise. Elle paraît nourrir un singulier dévouement pour notre personne. y>
Il sourit encore dans sa barbe blonde, embaumée de parfums orientaux. Et cette fois l'ironie ne se déguisait plus. Alba ne pouvait désormais garder un doute. Cependant elle se résolut davantage encore à ne point manquer la tête du palais apostolique. Cette femme y serait. Elle voulait, malgré tout, la revoir, et même, si elle s'en trouvait la force, lui parler.
Les appartements des Borgia, cèdes 'Borgtœ, occupaient au Vatican deux étages. En bas, dans les salles des Pontifes et de la Vie-des-Saints, décorées par le Pinturicchio, Alexandre donnait ses audiences; en haut, dans les Smn\e que le duc de Gandia, sa victime, avait habitées, César vivait sa vie toujours mystérieuse, se couchant à l'aurore, se levant à la fin de l'après-
midi. Il était rare qu'il en sortît et qu'il y rentrât sans être masqué. Il y organisait des fêtes païennes auxquelles le chef des chrétiens assistait volontiers, avec sa cour de cardinaux et de nobles dames. Il en fut ainsi ce soir-là. Dans la salle où on allait donner la comédie, Alexandre siégeait sur un trône, majestueux et souriant. Il avait près de lui son bien-aimé César et sa chère Lucrezia. Un an ne s'était pas écoulé depuis la mort du prince d'Aragon, et déjà sa veuve, rappelée à Rome, était de nouveau fiancée. Du vivant même d'Alphonse, Alexandre et César avaient eu l'idée de la marier à l'héritier de Ferrare pour affermir la situation du Valentinois dans les Romagnes voisines. Et la créature de « cire molle » aux traits vagues, aux yeux indécis, ayant assez pleuré le mort sous les courtines de deuil qui faisaient de son lit un catafalque, s'était encore une fois résignée à prêter aux desseins de la famille son âme inconsistante et la docilité de son corps. Déjà elle avait reçu les cadeaux de fiançailles : la chaîne de grosses perles et de rubis qu'elle portaitau col, présent d'Hercule d'Esté, son futur beau-père, avait appartenu à la duchesse de Ferrare. Le pape lui avait donné les autres bijoux dont ses bras, ses doigts, ses cheveux dénoués étaient couverts. « Tout cela pour Lucrezia! avait-il dit à l'ambassadeur ferrarais en plongeant ses mains dans un coffret de perles qu'il remuait joyeusement.
Je veux qu'elle soit la plus triomphante princesse de l'Italie. »
Autour de Lucrezia, les dames romaines fleurissaient la salle. Les camorres de pourpre, les mantes de brocart aux franges dorées, frémissantes comme des paillettes de soleil, les résilles d'un vert plus délicat que celui des feuilles nouvelles, les voiles givrés de diamants sur les cheveux blonds flottants et pareils à des brumes lumineuses, la blancheur des gorges, le fard audacieux des visages : toute la splendeur féminine était là, offerte, et le Vatican ressemblait ce soir-là au palais du roi Salomon. Mais celle que les regards de tous cherchaient, et qu'ils distinguaient dans l'éblouissement qui remplissait la salle, était une créature singulière, vêtue d'une robe couleur de flamme vive, assise tout près de don César : la Circé, avec sa beauté cruelle de sirène et de magicienne.
Le Valentinois, habillé de velours à la française, causait et souriait avec affabilité en se penchant vers ses voisines. La scène brillante, adaptée aux usages du théâtre antique par les soins du savant Porcari qui avait conseillé les artisans, demeurait vide encore. Enfin, un acteur costumé en Romain et qui avait fort bon air sous la toge, parut, salua, et commença un prologue : il représentait le poète Plaute qui venait, après un compliment aux Borgia et à toute l'assistance, expliquer l'argument de ses £Mc-
nechmes. On commençait à l'écouter avec attention. Mais soudain les yeux des spectateurs se détournèrent de la scène. Une jeune femme venait d'entrer.
Blonde, très pâle, douloureusement belle, l'arrivante était drapée avec la chasteté d'une statue. La même clarté candide rayonnait de son visage et de son vêtement blanc. Pour gagner la place qu'un serviteur de César lui indiquait non loin du maître, elle parcourut les rangs de l'assistance comme une traînée de lumière. Les hommes la considéraient avec une admiration curieuse; le regard des femmes s'armait d'hostilité : les uns et les autres lui rendaient ainsi le même hommage. C'était Alba Colonna.
Sur son passage, elle recueillait des allusions chuchotées qu'elle ne voulait pas sembler entendre : Rome tout entière savait son histoire. Et selon qu'on se rappelait ce que la vierge patricienne avait osé par amour, contre son nom, son honneur, et les siens, ou qu'on avait égard à son trouble présent, à sa pudeur, à ses yeux baissés, on la proclamait éhontée, ou bien on la jugeait sans force ni passion, au-dessous de sa propre légende. Cependant elle poursuivait son chemin, défaillante, glacée, étourdie par les battements de son cœur. Enfin, elle arriva à sa place et s'assit. Elle se trouvait en face de Circé.
Le spectacle commença. La comédie latine n'était guère intelligible pour la partie la plus
nombreuse de l'assistance; les gentilshommes et les dames : seuls, quelques cardinaux plus lettrés se délectaient à la vis comica du vieux poète. Aussi l'attention des auditeurs, abandonnant la scène, se porta toute sur les deux femmes rivales. De même que l'histoire de la patricienne, Rome, depuis la veille, connaissait l'aventure de la nouvelle favorite que don César avait ramenée de la Maremme sauvage. Si opposées, les deux maîtresses intéressaient également la curiosité publique. Laquelle des deux l'emporterait? La gitane noircie au feu d'enfer, la fille de Bohême, parée par Satan son protecteur des plus damnables séductions, aurait-elle raison de la créature qui n'avait à faire valoir qu'une douceur désarmée, un charme virginal que même la passion n'avait pu détruire? Don César devinait cette question au fond de toutes les pensées; il trouvait un orgueilleux amusement à laisser tout le monde dans l'incertitude du choix définitif qu'il daignerait faire. Il lui plaisait d'être envié pour deux triomphes à la fois, de montrer à Rome les deux captives amoureuses de son caprice indolent. C'est pourquoi il avait exigé qu'Alba vînt à cette fête.
Cependant la curiosité de l'assistance s'était peu à peu détachée des amies de César pour se reporter sur la scène. Les éMénechmes achevés, on donnait maintenant une fort belle mauresque, un de ces ballets où l'on voit se dé-
mener en dansant des nègres, des Turcs, des monstres et des satyres. Des sauvages effroyables échangeaient de grands coups de bâton sans interrompre leur ronde; des chevaliers aux armes splendides conversaient par gestes avec des princesses et des fées. La fable païenne mêlait agréablement les fauves et les dryades aux ermites et aux anges. A la fin, parut, sur un char traîné par une licorne, une belle jeune fille qui, d'un coup de baguette, délivra cinq infortunés captifs d'un sommeil magique. Ils rouvrirent soudain leurs paupières scellées par un charme et chantèrent un hymne d'actions de grâces à leur bienfaitrice, tandis que les luths, les violes, les fifres et les flûtes éclataient tous ensemble en un concert merveilleux qui plongea l'auditoire dans le ravissement. Seules, étrangères au spectacle, oubliant les spectateurs, Alba et Circé se dévisageaient en silence.
Le divertissement prit fin à son tour. L'assistance se leva en tumulte pour passer dans la salle voisine, où l'on avait dressé la table du souper. De grands candélabres somptueux la chargeaient, éclairant la vaisselle d'argent et d'or, les bassins, les plats, les aiguières, les flacons, les vases aux riches cannelures, et toute la profusion des mets qui sollicitaient de loin l'appétit. Sobres comme des Espagnols, les Borgia dédaignaient pour eux-mêmes les délices d'une chère apprêtée, mais ils ne les ménageaient point
à leurs hôtes, voulant, en cela comme en tout le reste, les traiter magnifiquement.
Au moment de franchir le seuil, don César s'avança vers les deux femmes et les prit chacune par la main.
ce Madonna, dit-il à Alba en la regardant avec une autorité douce mais implacable, vous avez trop d'amitié et d'attachement à notre personne pour ne point accueillir avec joie notre nouvelle amie, la dame de Torre-Astura, qui donne généreusement au saint-siège son château, ses soldats, et mieux encore : son affection. »
Elles se considérèrent de nouveau en silence, comme tout à l'heure, mais avec une tension plus dure de leurs âmes rivales et opposées, dans ce face à face. Le regard de la Circé triomphait; celui d'Alba s'emplissait de révolte et de désespoir. Son accablement, sa douceur navrée et qui d'avance rendait les armes tout à l'heure, avaient fait place à quelque chose de nouveau et de farouche, qui tout à coup se levait en elle.
Don César maintenant avait disparu dans la foule somptueuse; le remous des costumes bigarrés, des nudités éclatantes, des bacchanales et des mascarades, l'avait englouti.
Les deux adversaires restaient seules en présence. Personne ne faisait plus attention à elles. Les uns se pressaient autour de la table servie;
les autres, couples d'amoureux qui s'étaient retrouvés ou qui s'accordaient pour la première fois dans la joie de cette fête, s'en allaient, les bras à la taille, chercher les coins propices. Quelques-uns, qui avaient déjà bu, élevaient la voix : mille conversations se formaient, des poètes de cour récitaient aux cardinaux érudits leurs épigrammes latines et leurs madrigaux aux dames. La valetaille se bousculait pour faire, à grand'peine, son service dans le pêle-mêle des groupes. Le tapage augmentait de minute en minute; l'odeur de mille parfums mêlés s'exaltait dans l'air presque irrespirable. Toute cette foule avait le vertige, et les murailles peintes de la salle, les personnages mythologiques épars dans les fresques du plafond tournoyaient au son des flûtes et des cors, qui chantaient aux lèvres des musiciens invisibles.
« Madonna... » dit enfin Alba.
La Circé, dardant sur elle son regard aiguisé de cruauté et d'ironie, éleva les sourcils sans répondre.
« Madonna, reprit la voix à peine perceptible dans le vacarme de l'orgie, est-il vrai que vous aimez don César? »
La bouche mince de la Circé se plissa, moqueuse.
« Ne l'aimez-vous point vous-même, Madonna, et ne l'avez-vous point témoigné avec assez d'éclat? Alors, vous ne devez point douter
qu'il ait pu, à moi aussi, me donner de l'amour.
— Et depuis quand l'aimez-vous?
— Depuis le jour, récent encore, où, passant devant Torre-Astura, il s'est arrêté à ma porte et où il est entré chez moi. Je l'ai vu, il m'a parlé, il n'en a pas fallu davantage pour lier nos destinées. Nous nous aimons.
— Non, non, c'est impossible.
— Pourquoi?
— Je l'ai aimé la première. Il m'aime.
— Mais il m'a prise, il m'a emmenée. Et c'est moi qu'il emmènera désormais à la guerre, à travers les dangers et la mort. Est-ce ainsi qu'il vous aime, Madonna? Savez-vous passer les jours et les nuits à cheval, monter avec les soldats à l'assaut des murailles, manier la hache d'armes, l'estoc pesant et le frêle poignard, être mieux que la maîtresse d'un capitaine : son lieutenant et son camarade? Moi, je le sais. »
Alba baissa la tête. Elle s'était déjà dit à ellemême ces choses, qui, dans la bouche ennemie, devenaient plus fortes et plus cruelles. Puis son orgueil patricien se redressa.
« Mais moi, Madonna, j'ai donné à don César, en ma personne, une maîtresse dont il a pu être assez fier. Je lui ai sacrifié, outre moimême, la gloire des Colonna, dont je suis, et celle des Savelli, à qui je devais m'allier : deux lignées de princes romains, plus nobles que des rois. »
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La Circé éclata de rire.
« Soit. Et que voulez-vous qu'il en fasse? Qu'est-ce qu'un passé mort pour celui qui tient déjà le présent et qui veut l'avenir, pour le maître qu'attend l'Italie? D'ailleurs, Madonna, depuis quand les sacrifices nous ont-ils attaché un amant?
— Je n'en disputerai point avec vous, Madonna. J'ignore la façon dont les hommes conduisent leurs amours; il n'y a eu pour moi qu'un homme. Pour en raisonner, il faudrait être comme vous, sans doute...
— Que voulez-vous dire?
— Il faudrait avoir accueilli souvent, dans la solitude favorable du château de Torre-Astura, les amants de fortune qui passent sur le chemin. »
La Circé avait blêmi : elle allait peut-être bondir sur sa rivale, les griffes en avant. Un mouvement violent de la foule les sépara; les invités, obéissant à un ordre que les deux femmes n'avaient pas entendu, se reculaient vers le fond de la pièce, de façon à laisser le milieu libre. En même temps, les valets enlevaient les grands candélabres qui éclairaient la table et les posaient sur le plancher. Brusquement, voilées à peine de gazes roses et zinzolines, pressées en files bondissantes, avec des cris et des rires, les cinquante plus belles courtisanes de Rome entrèrent; elles dansèrent une sorte de cordace
audacieuse, et en dansant elles rejetèrent leurs écharpes. Elles apparurent entièrement nues. Alors, entre les candélabres alignés, Alexandre et César jetèrent des châtaignes qui roulèrent au loin, et les cinquante belles filles se mirent à courir sur les genoux et sur les mains pour les ramasser, en passant entre les lumières qui faisaient resplendir la blancheur de leurs corps.
Alba et la Circé, sans rien voir de l'orgie qui les empêchait de se joindre, croisaient leurs regards, ennemies désormais jusqu'à la mort.