‹ La louve; romanChapitre 7 sur 9 · LE POIGNARD · texte numérisé non relu

LE POIGNARD

on, Prospero, ce n'est point en désespérés qu'il nous faut combattre. Mourir pour Rome ne sert de rien, si en mourant on ne la sauve. »

Ainsi parla Scipione Crescenzi au jeune homme, en présence des amis assemblés dans la maison du Vélabre pour se concerter sur les moyens de chasser la tyrannie et de rendre à la Louve romaine la ville sacrée où se vautrait encore le bœuf Borgia. Tullio Brancaleone et les deux frères aînés d'Alba Colonna siégeaient à cette réunion, que consacrait une présence idéale. Posé sur un cippe de marbre rouge, le

buste de Rienzi planait sur les assistants, et l'âme du tribun se mêlait à leur conseil. Le grand mort avait l'air de délibérer avec eux. La voix grave de Scipione reprit :

«. Tu nous proposes, à la prochaine rentrée de ce faux César dans Rome, de te poster sur son passage avec ceux-ci (il désignait les frères d'Alba, Luigi et Marco). A vous trois, bousculant les premiers gardes, vous vous jetteriez sur l'homme; un de vous au moins serait tué par lui ou par les soldats les plus proches, mais tu espères que le dernier à périr aurait le temps de le frapper avant de tomber à son tour. Laissemoi te dire que tu ignores avec quel soin un tyran se garde. Tu ne connais pas davantage le vil instinct de la populace. En voyant attaquer son maître, son premier mouvement serait de se ruer, pour le défendre, contre ses propres libérateurs. ))

Brancaleone approuva d'un signe de tête.

« Mais, répondit l'aîné des Colonna, Marco, l'un de nous ne pourrait-il pénétrer au Vatican, ou dans le palais du Trastevere, en demandant une audience, et commencer l'entretien par un coup de poignard?

— Demander une audience à César Borgia, le plus secret, le plus solitaire de tous les princes? A celui qui laisse se morfondre, dans ses antichambres, les plus illustres? Au seigneur chez qui dernièrement l'ambassadeur de Venise

trouva porte close? Autre chimère. Il n'y a que son bourreau, le Micheletto, qui entre librement chez lui. »

Il se tut et réfléchit un instant.

« D'ailleurs, reprit-il, la tyrannie a deux têtes qu'il faudrait abattre d'un même coup. Le duc mort, rien n'est fait si le pape survit. Le roi de France, qui ne peut garder Naples qu'avec sa permission, le protégera. Tuer Alexandre et César ensemble, double impossibilité. Non, pas de meurtre. Trouvons mieux.

— Et quoi donc? demanda Prospero, qui n'abandonnait qu'avec peine l'espoir de frapper lui-même.

— La guerre. Il faut anéantir par une défaite irréparable la puissance militaire de César.

— La guerre? objecta Brancaleone. Mais ne sera-ce point là une entreprise plus difficile et plus rude que celle dont tu ne veux pas? Un meurtre s'accomplit avec un seul poignard! Et tu nous proposes une levée d'épées, de milliers d'épées! Où les prendre?

— Ecoutez-moi tous. J'ai des intelligences au camp de César : c'est là que nous trouverons les épées, Brancaleone. Pour détacher de son obéissance ses meilleurs condottieri, il ne nous faudra pas beaucoup d'efforts. Le principal, celui qui a amené tous les autres, Vitellozzo Vitelli, est déjà gagné à notre cause. César l'a blessé. Vitelli, pour venger son frère massacré par les

Florentins, a voulu leur prendre Arezzo et son territoire : il conspire avec le tyran proscrit, Piero de' Medici, contre la République. Borgia, sur les instances de la Seigneurie et d'un certain Macchiavelli, son secrétaire, a ordonné à Vitellozzo, sous les menaces les plus graves, d'abandonner sa conquête et de cesser ses menées. L'autre, frustré et humilié, ne lui pardonnera pas. Il a déjà fait partager son irritation à ses camarades.

— La chose tombe à merveille, observa Brancaleone avec contentement.

— Du reste, ils ont tous contre César un grief commun. En s'enrôlant à son service, ils s'étaient engagés à demeurer les amis de Bentivoglio, le tyran d'Imola. Et voilà qu'à présent le Borgia songe à le chasser de sa ville : il prétend faire d'eux ses complices dans cet attentat contre leur allié.

— Alors, dit Luigi Colonna, ils marcheraient peut-être avec nous?

— Je l'espère. Mais ces hommes de guerre sont toujours prêts à quitter un drapeau pour un autre, dès qu'ils voient quelque intérêt à changer. Il faudrait s'assurer de leurs dispositions, et, si elles sont telles qu'il est désirable, les y confirmer. Ce serait la tâche de ceux d'entre nous qui prépareront l'affaire hors de la ville. Ceux qui resteront auront à s'entendre avec les honnêtes gens de Rome pour organiser l'action

intérieure qui, le moment venu, secondera celle du dehors. Dans chaque quartier, dans chaque rue, les Borgia ont des ennemis; il faudra les connaître. Il faudra aussi, à coups d'argent, se créer des amitiés dans la populace, écumer les faubourgs. Lorsqu'il s'agit de procurer le salut de la patrie romaine, toutes les voies sont bonnes, tous les moyens sont purs. Et quand la liberté, ramenée par les anciens complices de César, rentrera parmi nous, qui donc regardera quelles mains lui auront ouvert les portes, fussent-elles de voleurs et d'assassins?

— Tu as bien parlé, Crescenzi, » répliqua Brancaleone.

Deux autres amis de Scipione, également, applaudirent à sa sagesse. Un instant, le silence plana. Les quatre vieillards suivaient le même rêve : celui d'Arnaud de Brescia, de Dante et de Cola di Rienzi. Ils assistaient en esprit à la renaissance de Rome antique : déjà ils s'agenouillaient devant la majesté de la Ville ressuscitée. L'œuvre qu'ils se juraient d'accomplir leur causait d'avance une allégresse austère. Ils auraient de beaux noms dans l'avenir : restaurateurs de la liberté, vengeurs de la patrie. Ils sentaient tressaillir en eux-mêmes l'âme héréditaire des Gracques et des Brutus. Pour les trois jeunes hommes, il n'en était pas de même. Soumis au vouloir de leurs aînés, chefs et maîtres de l'entreprise, ils ne voyaient pas sans chagrin que

l'on aboutissait à la tactique des ruses lentes et des temporisations, au lieu de l'action foudroyante. Prospero, surtout, en était désespéré. Il ne s'arrêtait point à la grandeur de l'œuvre rêvée par Crescenzi, Brancaleone et les autres : il n'apercevait que les retards apportés à sa vengeance, poursuivie dans la vengeance même de Rome. Renverser la tyrannie, que lui importait, s'il ne tuait le tyran ou plutôt le rival ?

Tout son patriotisme n'était que le déguisement de sa jalousie. D'abord, il avait pleuré Alba comme une morte. La première détresse de l'amour, dans le cœur d'un très jeune homme, prend une forme presque puérile : l'excès de l'accablement paralyse la colère, le désespoir est le même que celui d'un orphelin au moment où l'âme maternelle se retire et le laisse dans la nuit. Il y avait dans la passion de l'adolescent pour sa fiancée une telle tendresse! Tandis qu'elle l'abandonnait, qu'elle le reniait, il la chérissait encore, et, ravagé d'une douleur innommable, il ne pouvait se révolter contre elle, la cause adorée de son supplice. Il est des amours si absolues qu'il n'y entrera jamais de haine — de cette haine qui fait le fond principal de tant d'autres amours.

Peu à peu, néanmoins, quand le premier étourdissement dissipé le laissa reprendre conscience, la colère se fit jour à travers son déses-

poir. L'image d'Alba, à jamais envolée de sa vie, ne le hanta plus seule; l'image exécrable de César s'installa à côté d'elle dans sa pensée. Toute la violence des sentiments que sa tendresse avait refoulés éclatait maintenant, redoublée, et prenait sa revanche. Jamais rival ne fut haï davantage, delà haine qui lui était due et de la rancune qui ne pouvait s'exercer contre une infidèle trop aimée. Ces torts qu'il lui remettait à elle-même, il en rendait César responsable. La souffrance qui le tenaillait sans merci avait donc une figure réelle, des traits connus et odieux; elle portait un nom. C'était un être vivant, un être de chair, que l'on pouvait prendre à la gorge, terrasser, tuer. Et dans cet espoir-là Prospero était venu offrir son poignard à Crescenzi, l'ennemi de la tyrannie. Mais voici que maintenant Crescenzi lui demandait d'être prudent, d'attendre, de se réserver jusqu'à l'aboutissement de ces manœuvres politiques qu'il ne comprenait guère. Il se révoltait contre la déception.

Cependant Scipione l'observait à la dérobée; il remarqua son air abattu et devina aisément que le jeune homme ne renonçait qu'avec peine aux joies de la vengeance immédiate. Le laisser à Rome, sous l'œil des policiers pontificaux, dans cet état d'exaspération mal dissimulée, eût été imprudent : Prospero aurait éveillé sûrement leur méfiance et compromis par ses allures un

secret essentiel au salut de la patrie. Il fallait donc l'éloigner.

« Mon fils, dit-il en lui frappant doucement l'épaule, je te choisis pour l'un de mes envoyés auprès des lieutenants de César. Tu es jeune, courageux, adroit : tu ne ménageras pas ta peine et tu te tireras d'affaire avec plus de facilité qu'un homme trop connu de nos ennemis, comme Brancaleone ou comme moi. Je te donnerai tout à l'heure les instructions nécessaires. »

Quitter Rome! Perdre de vue le palais de son ennemi, la prison volontaire d'Alba, tout ce qui lui rappelait les deux êtres nécessaires à sa fureur et à son amour? C'était trop exiger de lui. Le jeune homme se refusait.

ce Seigneur Crescenzi... » dit-il.

Scipione arrêta la réplique commencée :

« Obéis-moi, mon fils. Mais ne doute pas que je ne sache te comprendre. Tu souffres de te confiner dans la tâche obscure et nécessaire que je t'assigne? Et surtout d'abandonner, pour de longs mois peut-être, la ville où respire celle que tu pleures? Mais il le faut. Je te promets un dédommagement. Quand l'instant sera venu, tu conduiras l'attaque. »

Les yeux de Prospero brillèrent.

« Merci, mon père, merci.

— Je déchaînerai alors ta colère contre César, comme les peuples anciens lâchaient contre l'ennemi les tigres qu'ils menaient à la guerre.

Elle nous sera utile. Jusque-là, mon fils, attends. Résigne-toi.

— J'essayerai.

— Emploie toute ta force à réprimer ta violence. Sache être prudent, habile et secret. Amasse silencieusement, patiemment, sur la tête de l'ennemi les charbons ardents de la vengeance que nous allons préparer. Comme nous, agis, tais-toi et dissimule. Me le promets-tu?

— Je vous le promets. »

Crescenzi le prit dans ses bras et le tint un instant serré contre sa poitrine. Un grand espoir exaltait et attendrissait à la fois le vieil amant de la liberté romaine. C'était le destin de la ville, le génie de Rome lui-même, qui lui avait envoyé Prospero. Ce jeune homme, qu'il embrassait comme un fils, deviendrait sans doute quelque chose de noble et de salutaire aux intérêts sacrés de la patrie. Dans cette poitrine d'adolescent, il y avait de la fureur et de la douleur assez pour faire dix héros. Ceux qui apportent, dans les combats pour le pays, une âme ulcérée par quelque inexpiable injure luttent avec une audace et une ténacité qui forcent tous les obstacles. Cola di Rienzi lui-même n'avait-il pas à venger son frère, tué par les sinistres barons de Rome, quand il se lança contre eux, plus fort qu'un torrent montagnard qui descend de l'Alpe où il a son origine? Le fils des Saveli promettait à la patrie humiliée un nouveau Rienzi.

Cependant, l'entretien avait repris après cette effusion. Brancaleone exposait le plan d'une ligue générale contre César : elle comprendrait Guidobaldo de Montefeltre, l'ancien condottiere du pape, dépouillé par le Valentinois de son duché d'Urbin, les Bentivoglio d'Imola, spoliés également, la sérénissime république de Venise et ses alliés. Crescenzi indiqua les citoyens considérables qui lui paraissaient susceptibles d'aider, parleur influence ou leur argent, au triomphe de la cause : presque tous avaient reçu des Borgia quelque injure, mais ils flottaient encore indécis entre la haine et la crainte. La discussion ne prit fin qu'à la nuit close, au moment où la lune se levait sur le Tibre et caressait de sa douceur vaporeuse les cyprès de l'Aventin. Crescenzi ne retint près de lui que le seul Prospero, qui devait partager son repas du soir. Les autres sortirent de cette étrange Casa-di-Rienzi, bâtie avec des morceaux d'histoire romaine, et leur groupe s'éloigna, en suivant le fleuve, dont les eaux blondes étaient devenues d'argent clair sous la nuit. Les quais étaient déserts, pourtant les hôtes de Crescenzi parlaient à voix basse. L'antique Vélabre, tout imprégné de souvenirs romains, regardait passer ce chœur d'ombres : la conjuration en marche.

Plus d'une fois, Prospero revint à la Casa-di- Rienzi prendre les instructions de Scipione. Il s'était fixé à Rome depuis la rupture de ses fiançailles et n'avait pas reparu au château d'Ariccia : sa famille ne le rappelait point, croyant qu'il cherchait dans les plaisirs de la grande ville l'oubli de son chagrin. Maintenant il allait partir pour l'Ombrie : le moment d'agir était arrivé, il fallait porter aux condottieri, cantonnés auprès de Pérouse, le message de Crescenzi. Prospero informa son père, par un billet, de son voyage, en donnant comme prétexte la nécessité de distraire sa pensée par l'aspect de lieux nouveaux étrangers à sa douleur. Puis, ayant embrassé encore le sage Crescenzi, il monta à cheval; il franchit les portes de la ville sans s'être une seule fois retourné sur sa selle, car s'il avait vu le palais où vivait Alba, ou les maisons voisines du Trastevere, il aurait probablement rebroussé chemin. Il eut la force de ne pas regarder en arrière. Sa volonté vainquit dans l'épreuve. D'ailleurs, combattant l'attraction d'amour, une attraction de haine s'exerçait à présent sur lui : en s'éloignant de l'amie perdue, il se rapprochait de l'ennemi qu'il voulait abattre. César était à pré-

sent dans la capitale des Romagnes, à Cesena; il s'y reposait de ses dernières conquêtes, celle de Piombino, d'Urbin, de Camerino, en préparant la soumission de Sinigaglia et de toute la côte de l'Adriatique jusqu'à Ancône.

Quelques jours après son arrivée à Pérouse, Prospero écrivait à Crescenzi :

cAinsi que vous me V avie\ enjoint, cher seigneur et vénéré père, j'ai vu Vitellono, afin de pressentir ses dispositions. Elles sont telles que nous les souhaitions, bien que l'homme m'ait paru d'un caractère prudent et calculateur, qui se tient volontiers dans une grande réserve d'où il n'est point aisé de le faire sortir. t^Çotre entretien n'a duré que fort peu d'instants, car Vitellono était malade. éMais j'ai bon espoir...

A partir de ce moment les missives se succédèrent.

Les condottieri ont tenu une première réunion à Todi. J'ai la joie de vous annoncer qu'ils ont fait un acte formel d'indépendance, sinon d'hostilité, envers César. Ils ont refusé absolument de participer à l'attaque d'Imola, qui est une griève injure à leur allié Hentivoglio. Vitellono, dont la maladie n'a pas encore pris fin, n'assistait pas à ces pourparlers, mais vous savei que parmi les adversaires de César il est celui qui a les motifs les plus sérieux de le haïr; il ne peut manquer d'imiter la conduite des autres...

Cette fois, les condottieri s'étaient donné rendez-vous à la Magione. Il y avait là, avec les deux Orsini, leur parent le cardinal, qui abandonne le Vatican, Guido Petrucci, Ermes et Annibal Bentivoglio, tous les officiers de César. Vitellozzo s'était fait porter dans son lit.

L'affaire a singulièrement avancé depuis Vautre jour. On ne se borne plus au refus d'obéissance, on prend l'offensive. 'Bentivoglio doit se charger d'Imola, Uitello\\o et les Orsini s'empareront de la Rocca de San-Leo, qui leur donnera la possession du duché d'Urbin. L'armée compte neuf mille fantassins, sept cents hommes d'armes et quatre cents arbalétriers. Entraînés par Ditelloi^o, les chefs ont prononcé le serment d'c4nnibal.

Urbin se soulève. César ne s'entête point à garder ce duché malgré les habitants : il dit qu'il le reprendra quand il voudra. Il retire spontanément ses troupes, mais avant d'évacuer les places fortes elles les brûlent. De tous les capitaines, le zMicheletto se montre le plus féroce. Ces ravages .ont fait dire au Borgia, dans une conversation avec éMachiavelli, le secrétaire florentin : « Les constellations, cette ana. née, ne paraissent pas favorables à ceux qui se ré- « voltent. y>

Le Borgia arme de son côté; il recrute sans cesse des soldats. Il est à Imola pour le moment. Ses

2fO LA LOUVE

nouveaux capitaines viennent l'y rejoindre. Il a près de lui un ingénieur militaire du plus grand mérite : on l'appelle Lionardo da Vinci. Il excelle, dit-on, dans les arts les plus divers, et singulièrement dans la peinture. Il a fortifie nombre de villes prises par César.

Les nouvelles d'aujourd'hui sont moins bonnes. Le roi de France protège ouvertement le Valentinois : il lui a donné deux cents lances. &>(os chefs hésitent, même Vitelloiio.

Les choses vont mieux. Tar jalousie, zMgr de Chaumont, gouverneur du {Milanais pour le roi Louis XII, a fait retirer les deux cents lances. Venise semble promettre son appui au duc d'Urbin. Les chefs reviennent à leurs premières dispositions.

Les condottieri, au moment d'agir, hésitent de nouveau. Taolo Orsini parle de se rallier, si César laisse en paix 'Bologne; Vitello~io lui-même est disposé à revenir, si on lui donne (( une honnête sécurité y>; il l'a fait dire à César. Cependant il soutient Urbin contre lui. Tout est en suspens. Les conjurés se divisent. Ce qui était certain hier se trouve douteux aujourd'hui. Chaque Jour amène une surprise.

César vient de gagner beaucoup de partisans dans les l^omagnes, et cela par une action atroce. Il avait chargé don %emiro de Llorca, son gouverneur gêné-

LA LOUVE 2fl

rai, de châtier sévèrement les citoyens de Cesena coupables de certaines menées contre lui; il était résulté de ces rigueurs une grande irritation dans la ville. Ce matin, on a trouvé devant la citadelle le corps du gouverneur revêtu de son costume; sa tète avait été plantée au haut d'une pique, et un écriteau proclamait que César punissait ainsi ceux qui molestaient ses peuples et méconnaissaient ses ordres. Tout le monde a cru cette affreuse comédie. Le crime nouveau a lavé César des autres crimes.

Les conjurés ont traité avec César. J'ignore s'il s'agir d'un accord véritable, ou s'ils n'ont pas une arrière-pensée. Vans ce cas, il resterait de l'espoir. César les verra a Sinigaglia, ou du moins l'un d'eux, accrédité par les autres : Uitello\\o probablement.

Ce fut la dernière dépêche que Crescenzi reçut de Prospère Quelque temps après, comme il commençait à craindre pour lui et se reprochait d'avoir confié à sa jeunesse une mission qui pouvait lui être mortelle, il le vit descendre de cheval, exténué, devant sa porte.

« Eh bien? lui demanda-t-il.

— Tout est perdu.

— Comment?

— L'entrevue de Sinigaglia était un guetapens. Les chefs se sont laissé surprendre.

— Ils sont arrêtés?

— Deux sont morts déjà : Vitellozzo, Olive-

2f2 LA LOUVE

retto. Notre cause est décapitée. Les autres vont être conduits à Rome et remis au pape. Tout est fini. »

Crescenzi médita un instant, la tête inclinée. On eût dit qu'il sondait la profondeur du désastre. Puis il reprit d'un ton calme :

« Raconte-moi.

— Voici. Le duc vint donc au rendez-vous de Sinigaglia avec toutes ses troupes; elles étaient plus fortes qu'on ne le pensait, car, afin d'en dissimuler le nombre, il les avait dirigées vers son campement, près du Metauro, par différents chemins. Au contraire, pour lui permettre de se loger plus commodément dans la ville, une grande partie des forces de la ligue s'était retirée à six milles, dans des châteaux du voisinage. Les troupes de César entrèrent librement dans Sinigaglia; Vitellozo, Pagolo Orsini et le duc de Gravina s'avancèrent à la rencontre du duc, montés sur des mulets. Vitellozzo, qui venait sans armes, vêtu d'une grande cape, montrait un aspect morne et découragé qu'on ne lui avait jamais vu, à cause des pressentiments qui le tourmentaient. Nous avons su qu'avant de se rendre à Sinigaglia il avait fait ses adieux à sa famille et donné à ses enfants les conseils suprêmes d'un homme qui va mourir. Lorsque les trois officiers furent arrivés devant le Valentinois, ils le saluèrent avec courtoisie; courtoisement aussi, il leur rendit leur salut. S'étant

aperçu que seul Oliveretto da Fermo manquait au rendez-vous, il fit signe d'un coup d'oeil au Micheletto d'aller le chercher là où il avait son logement. Quand on se mit en chemin, deux officiers du Valentinois se placèrent à la droite et à la gauche de chacun des chefs. On arriva bientôt devant le palais. César invita les quatre hommes à y entrer avec lui. Ils pénétrèrent dans la première salle; là il leur dit : « Veuillez m'attendre un instant, » et sortit sous prétexte de changer de costume. Alors, d'un geste, iVlicheletto donna le signal, et chacun des chefs fut appréhendé par les deux qui l'encadraient. Vitellozzo Vitelli et Oliveretto da Fermo ont été étranglés aussitôt; les deux Orsini vont être conduits au Vatican; ils sont réservés à la justice du saint-père. Ce sont eux qui porteront l'accusasation d'avoir organisé un guet-apens à Sinigaglia. Car César prétend qu'en venant à plusieurs au rendez-vous où Vitellozzo devait représenter seul tous les condottieri ils ont agi par quelque dessein de traîtrise envers sa personne. Voilà, cher seigneur et père, ce qu'il est advenu de ces hommes et de notre entreprise.

— C'est qu'ils n'étaient pas dignes de sauver Rome, » répondit gravement Scipione Crescenzi, sans témoigner de la déception qui l'accablait autrement que par un long soupir.

Cependant, il ne pouvait s'y tromper : le rêve de toute son existence, si proche un moment de

2f4 LA LOUVE

sa réalisation, venait d'être anéanti; la chance perdue ne se retrouverait jamais plus.

L'exemple de Sinigaglia retiendrait à l'avenir tous les officiers de César dans l'obéissance. D'autre part, le Milanais soumis à la France, son duc Lodovico prisonnier du vainqueur au château de Chinon, le royaume de Naples aux mains de Louis XII, la situation de César, allié des Français, devenait formidable. Maître incontesté de tous les Etats de l'Eglise, affermi dans cette possession par la volonté solennelle du roi de France, assuré de Venise neutre et de Florence favorable par de récents accords, il semblait maintenant intangible. Seule, la défection de ses capitaines, en l'affaiblissant, aurait pu entamer son prestige et lui faire perdre des alliances qu'il devait au besoin qu'on avait de lui. Mais voici qu'il avait traversé sans dommage l'épreuve décisive : il en sortait consolidé, augmenté dans son crédit et dans sa force.

Le moment d'agir était passé : on ne rappellerait pas l'occasion enfuie. Crescenzi n'avait plus rien à attendre du destin. C'en était fini, pour un temps plus long que sa propre vie, de tous ses rêves de liberté. Depuis plus de quarante années que les passions de la jeunesse s'étaient retirées de son cœur, il n'avait guère existé que par cet amour infini de la patrie, par l'espoir inavoué et opiniâtre de sa résurrection. Jusqu'à ces derniers temps, il s'était borné à en faire

LA LOUVE 2ff

la distraction de sa mélancolie : à peine s'il osait parler de sa chimère à son ami Brancaleone. Que pouvait-il entreprendre contre des maîtres établis dans une telle puissance, au-dessus des attaques? Mais un jeune homme était venu, en qui son enthousiasme avait cru reconnaître l'envoyé du destin, suscité par le bon génie de Rome. En même temps, un craquement s'était fait entendre dans le sombre édifice de la tyrannie : tout d'un coup, l'impossible avait paru faisable. L'œuvre ébauchée par Rienzi semblait pouvoir être encore tentée; à la faveur d'une bourrasque qui précipiterait les Borgia, peut-être arriveraiton à sauver Rome. Encore un peu de patience, et, qui sait? l'ordre des choses se renouvellerait sans doute. Un oracle avait parlé. En ouvrant le Virgile qu'il consultait avec superstition, Crescenzi était tombé sur l'églogue à Pollion et sur le vers fameux annonçant une ère nouvelle :

Magtius ab integro saclorum nuscitur or do.

A présent, tout était fini. Dans l'âme de Crescenzi une chose se mourait : celle qui avait été l'unique aliment de sa vie. L'austère patricien fut troublé d'un tel découragement que son stoïcisme fondit. Une larme coula sur sa joue.

« Mon père! » murmura une voix près de lui.

Il tressaillit et sentit une chaleur de honte lui brûler la face. On l'avait vu pleurer. Il avait oublié la présence de Prospero. Ses yeux se tour-

2f6 LA LOUVE

nèrent vers le jeune homme. Ils furent surpris de ce qu'ils virent. En cet instant où tous deux avaient à déplorer la défaite de leurs efforts et la ruine de leurs espérances, une joie singulière transfigurait le visage de Prospero.

« Mon père, reprit celui-ci, il n'est peut-être pas encore temps de désespérer. »

Crescenzi secoua la tête d'un air d'incrédulité douloureuse.

« Que veux-tu dire?

— Tout n'est pas perdu. Où la sagesse échoua la folie pourrait réussir.

— Explique-toi.

— Vous vous rappelez l'offre que je vous fis, le jour même où je vins pour la première fois dans cette maison, et que je vous ai renouvelée depuis à maintes reprises?

— Frapper César?

— Oui.

— Mais toi, te rappelles-tu ma réponse? Tu n'arriveras pas même jusqu'à lui. Ou, si tu y parviens, avant d'avoir seulement levé le bras tu seras égorgé par un de ses valets d'épée.

— Soit. Ma mort désormais ne saurait nuire à la cause en découvrant trop tôt nos projets; ils sont abandonnés. Et si vous saviez quelle joie elle m'apportera! »

Ses yeux brillèrent dans l'ombre qui descendait peu à peu par la fenêtre haute.

« Je mourrai pour Rome, mon père, mais je

LA LOUVE 2f7

mourrai aussi pour elle. Il y a des mois et des mois que je halette après cette volupté. »

Son visage garda encore quelques secondes cette clarté d'extase. Puis il devint farouche.

« Et qui sait? Si j'avais le bonheur de le tuer, lui, avant de mourir! Oh! ce poignard, quand il pénétrerait dans sa chair, quel délice de le sentir s'enfoncer, vaincre la résistance des fibres et des muscles, couper la trame infernale de cette vie comme une étoffe qu'on saccage! Et comme il rafraîchirait joyeusement mon visage, le jet de sang, de l'illustre sang des Borgia! Il doit être plus rouge que les autres sangs. »

Un sourire féroce contracta ses lèvres : le visage, qui gardait encore le charme et la mollesse de l'adolescence, parut celui d'un bel archange cruel, qui se charge avec joie des vengeances du Seigneur.

ce Les frères d'Alba voudront me la disputer, cette gloire. Mais je ne la leur céderai pas. Non, non. Mes droits l'emportent sur les leurs. Qu'est-ce que l'outrage fait à une sœur en comparaison de celui qui atteint une fiancée? Le misérable! Ce n'est pas elle seulement qu'il m'a prise : c'est son cœur. Il a fait en sorte qu'elle est deux fois perdue pour moi. Ah! j'ai gardé mon âme de toute haine contre elle, je me souviendrai toujours que je l'ai adorée, et je l'adore! Ma jalousie la plus effrayante s'arrête devant son image et l'épargne. Mais lui!... Laissez-moi agir,

2f8 LA LOUVE

mon père : fiez-vous-en à ma haine, comptez pour quelque chose ma folie et mon désespoir. Avec ce que j'ai à venger, je ne serai pas un mauvais champion de Rome. y>

Crescenzi le laissait parler; il se gardait d'interrompre cette véhémence. En vain il avait tenté de contraindre les destinées, elles s'étaient refusées à subir la pression de sa volonté. Désormais il fallait les laisser agir et s'abandonner à elles. Peut-être Prospero avait-il raison, et — ce que n'avaient pu les calculs et les intrigues des politiques — son audace, en éclatant tout à coup, ferait-elle jaillir du bouleversement des choses la liberté romaine. Si, comme jadis Rienzi près du Portique d'Octavie, il montait à cheval afin de proclamer sur le Capitole l'ouverture d'une ère nouvelle, le peuple le suivrait sans doute. L'ancienne république serait reconstituée sur le sol sacré, et les rois seraient forcés de la reconnaître. Quand ils sentiraient frémir autour d'eux la colère des multitudes, les cardinaux, pour sauver leurs biens et leur vie, n'hésiteraient guère à déposer le pape simoniaque, dont l'élection était nulle aux yeux de plusieurs. Le moine Savonarola n'avait-il pas déclaré déjà la vacance de son siège? Ou bien Prospero échouerait, il serait tué. Il aurait la mort précoce de ceux que les dieux préfèrent, la mort d'Harmodius et d'Aristogiton. Pouvait-on l'empêcher de courir vers cette destinée, meilleure au cœur

LA LOUVE 2fQ

désespéré que celle de vieillir dans les regrets? Non, il fallait le laisser libre de sortir de la vie par la porte sanglante, s'il ne pouvait s'évader de sa douleur par la porte triomphale.

Une fois encore, le vieillard serra le jeune homme sur sa poitrine. Et, quand il sentit le battement de ce cœur où palpitait la vengeance, il lui dit d'une voix douce :

« Fais ce que tu voudras. »

Après quoi, il l'étreignit plus fort, tandis que mentalement il invoquait en faveur de Prospero, volontaire de la liberté sainte et vengeur de toutes les victimes immolées au taureau Borgia, la protection du génie de Rome.

« A bientôt, dit-il, quand leur embrassement cessa. Et, lorsque tu seras prêt pour l'acte généreux, ne manque point de venir me voir. Ne suis-je pas le père de ta nouvelle vie et de ton âme romaine? Je veux que ma pensée soit avec toi, quand tu tenteras de conquérir cette gloire suprême au péril de ton existence.

— A bientôt. »

Ils se dirent adieu.

César, sûr à présent de la Romagne fidèle, était redescendu vers le sud. Il avait porté ses armes devant Sienne encore inféodée à son ad-

2ÔO LA LOUVE

versaire Pandolfo Petrucci, et, chemin faisant, ravagé le territoire. Ses soldats, auxquels il avait laissé entendre que cette fois, pour donner à réfléchir aux populations rebelles, il leur passerait quelques fantaisies de pillage, allumaient du feu sous les pieds des vieillards trop lents à révéler leurs trésors. Le duc était de l'humeur la plus charmante du monde; il laissait faire. Le soir, sur le front du camp, il se promenait volontiers, accompagné de son ombre, un jeune compagnon qui partageait sa tente et qui se comportait avec lui comme un page familier. Il était nerveux et svelte avec de longs cheveux ramassés sous une résille à la façon des Andalous; le brun de sa peau et le feu de ses yeux trahissaient l'Orient. La nuit, de la tente de César, un chant d'une bizarrerie émouvante, comme la complainte d'un fou, s'échappait et montait vers les étoiles. La voix qui chantait résonnait si étrangement qu'on n'aurait su dire à quel sexe elle devait son âpreté, sa fièvre et sa langueur. La Circé chantait pour plaire à son maître.

César avait encore un autre passe-temps. Sa belle-sœur, la marquise de Mantoue, Isabelle d'Esté, venait de lui envoyer cent masques, tous différents; elle savait sa passion de changer toujours de visage, grâce à eux, et de cacher toujours le sien. Car don César possédait une âme innombrable, et chaque masque disait une nuance de son caractère, une fantaisie de son

LA LOUVE 2ÔI

imagination. Il ne connaissait pas de plus grand plaisir que de les essayer tous, successivement, devant un miroir de Florence. Il y avait là des masques tragiques et des masques gais, des têtes d'empereurs, de princes, de guerriers, de mendiants, de fous; des têtes de Mauresques basanées, des têtes noires d'Abyssins, des têtes fantastiques de gnomes au nez crochu, aux lèvres à demi ouvertes pour laisser passer la fourche de la langue. Et c'étaient encore les têtes d'expression, aussi variées que nos passions et nos vices : celles du voluptueux, du paresseux, de l'avare; toutes les grimaces, tous les sourires. César Borgia posait tour à tour ces cartonnages sur sa face et se divertissait à l'illusion de changer sans cesse d'âme. Mais ces déguisements multiples ne représentaient pas toute la diversité de son génie, qui éblouissait le secrétaire florentin Nicola Machiavelli. Et, quand il les avait enlevés, quelque chose apparaissait de plus compliqué, de plus mystérieux, de plus inquiétant qu'eux tous : son propre visage.

Ce soir-là, comme le soleil se couchait, la Circé entra dans le pavillon de César, en écartant la belle tenture avec son bras nu qui semblait d'un bronze clair sous les anneaux d'or. Elle se coula jusqu'aux genoux du maître, d'un rampement de bête familière ; elle y posa, en la renversant, sa tête aux cheveux tordus en tresses serpentines, et pareille à celle des Méduses. Il

abaissa lentement son regard vers elle, tandis que sans parler elle lui souriait de ses lèvres minces.

« M'aimes-tu ? » dit-elle enfin.

César se pencha pour baiser, en réponse, la bouche questionneuse. Mais la Circé, prise d'un caprice soudain, se détourna pour éviter la caresse.

« Non, fit-elle brusquement, tu ne m'aimes pas. Si tu m'aimais, tu m'aurais accordé ce que je t'ai demandé si souvent. »

Il fronça le sourcil; il savait bien de quoi il s'agissait. Mais la favorite feignit de n'avoir point aperçu ce signe de mécontentement, et elle reprit :

« Chasse Alba Colonna. Veux-tu? »

Elle avait pris la voix câline de l'enfant qui demande un jouet. César secoua la tête.

« Pourquoi cette jalousie? Tu sais bien que je ne l'aime plus, elle!

— Alors fais-moi plaisir. Chasse-la.

— Non. Tu n'avais pas accoutumé d'avoir de telles fantaisies; tu n'as rien dit, par exemple, quand j'ai enlevé la Carracciolo et qu'il m'a plu de la retenir près de moi, malgré les clameurs de son mari et les remontrances de l'ambassadeur vénitien. Pourquoi exiges-tu que je renvoie celle-là après avoir supporté l'autre?

— La Carracciolo m'était indifférente. La Colonna m'est odieuse. Je sens qu'elle me mé-

prise. Le jour même où nous nous sommes trouvées en présence pour la première fois, quand je suis revenue avec toi de la guerre, elle m'a insultée. Je la hais. Je sais bien qu'elle ne m'empêchera pas d'être ta compagne véritable, de te suivre à la bataille et dans les camps; je ne redoute rien d'elle ni de personne, car il n'y aura jamais qu'une Circé comme il n'y a qu'un César. Je les défie toutes. Mais elle, je la déteste, entends-tu? Chasse-la.

— Non. »

Alors elle se releva lentement et prononça, trop bas pour qu'il les entendît, ces quatre mots :

« Tant pis pour elle! »

LIV%E P^EUVIÊéME

Page 1