LASSOS D'HERMIONE
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PiNDARE, Frag. 107.
Mais à Dieu il est possible défaire jaillir d^une nuit noire la pure Lumière.
Un petit jardin en terrasse ; au fond, une grotte ; Lassos, dans l'ombre crépusculaire, joue de la lyre.
Voix de PINDARE Lassos î Ohé, Lassos !
LASSOS
Fils ! C'est toi ?
Ton même pas qui sonne, dès la route d'Argos aux cailloux du sentier, ta même voix...
{JPindare entre ^ F embrasse Jilialement.)
Toi et ta lyre, vous chantiez le vieil hymne à Latone des longs soirs d'autrefois...
LASSOS
Je t'avais reconnu de loin
— l'oreille est bonne :
l'herbe étouffa tes derniers pas, complice ! —
Je te guettais, ici, depuis les premiers thyms,
et nous voici aux foins...
Mais, viens,
approche, mon fils,
je ne peux pas te voir :
mes yeux se sont éteints,
depuis des soirs...
(// lui passe la main sur les traits) Tes yeux sont toujours grands, tes doux yeux bleus. ... Ta barbe est lono;ue...
Déjà !
Suis-je si vieux }
Moi, je te vois à peine
— La nuit égale à tous est sur la mer d'Hydra —
Mais je te vois plus jeune qu'aux vieux jours,
maître,
avec ton hymne lancé à voix pleine !
avec ta subtile harangue !
et cette feinte de n'y plus voir clair — dans l'ombre!
LASSOS
Non, non ! entends-moi bien ;
mes yeux sont morts :
les heures me dépassent sans nombre,
je n'entends plus leurs pas de filles,
et je ne sais plus nuits ni jours ;
et, si je veille ou si je dors,
l'ombre est la même autour de moi, enfant :
je n'ai pas allumé de torche depuis des ans ;
il doit faire noir ?...
Pardonne, père, je croyais...
{A un geste de Lassos) Non, laisse ; j'aime l'ombre, aussi, du soir.
LASSOS, gaiement
Donc sieds-toi là, mon hôte
— comme si j'y voyais — donne-moi ta main, et pense
— Quand tu m'étais mon bel enfant choyé, pour une faute
je te causais, ainsi, mes remontrances — : alors que tu montais, tantôt, la côte avec la nuit
qui suit
et grimpe et te devance,
vers le jour qui recule,
elle mit son voile, enfin, devant tes yeux ;
tu frissonnas peut-être, comme moi
j'ai frissonné le long du crépuscule
où j'ai marché des mois
et qui se fit tout ombre et nuit :
car j'entrai lentement dans les ténèbres
où désormais je vis,
vieillard funèbre...
(^Gaiement) Avec un peu de rire aux lèvres, encore ! comme en ma barbe blanche s'attardent des fils d'or, dit-on...
Tu songes } Eh bien ! que songes-tu } Voyons !
Lassos,
je songe que vos doigts,
jadis,
et que vos lèvres
rythmaient l'ombre subtile en mots sans deuil,
cependant que je vous livrais mon âme enfant,
de toute sa belle fièvre ; \
si bien que l'ombre est claire sur le seuil ; \
et je songe
que votre lyre m'a fait bon accueil,
tantôt,
cependant que je montais vers son chant...
qui dans mon âme se prolonge ;
alors je songe aux premiers jours,
après le soir de Larissa :
à votre venue,
à mon vieux père sur le seuil,
au vent qui court ;
les longues heures de route dans le matin :
Thèbes et les lyres,
Corinthe nue,
et Argos martiale avec ses proues d'airain ;
et puis la halte, au soir, entre ces oliviers...
Je songe à ce que vous disiez,
à ce que j'ai pu dire...
{Un court silence ; il déclame à demi-voix) " Le rêve qui fut nous est tout ce qui demeure : la vie tourne liée avec sa ronde d'heures ; on songe de vieux songes, on refait les chemins..." Maintes fois, je suis revenu dans ce jardin, Lassos,
bien que ce soir je sois auprès de vous pour la première fois depuis alors...
Toute cette ombre autour de nous,
c'est l'ombre de ce premier soir, encore...
Lassos,
je songe que je suis bien, ici,
comme autrefois,
parmi les oliviers,
à écouter la mer,
à songer ce que vous diriez
me causant de ces maintes choses
toujours nouvelles...
Je songe que la jeune nuit est belle
et que je me repose.
{Un silence.) Mais vous } mais toi } mon père...
LASSOS
...J'ai vécu lentement ma vieille vie assise entre mes années endormies qui rêvent dans l'ombre claire...
Vois : les fugaces formes :
bercées à quelque chant des feuilles ou de la mer, elles dorment ;
écoute : elles bavardent en rêvant, l'une, puis l'autre, à demi-voix :
et c'est un cri de joie,
tantôt
et tantôt comme un sanglot ;
elles dorment en moi,
souriantes ou malicieuses
ou sottes à railler,
riant d'un rien ;
joyeuses,
ou tristes d'une vieille tristesse oubliée...
Elles dorment leur rêve,
menues,
avec mon passé sur leurs lèvres
aux doux mots familiers...
Elles dorment,
enfants d'alors, ou fillettes, ou filles,
autour de ma vieillesse qui veille et bâille,
recouvre, ça, l'une d'elles demi-nue
qu'agite quelque ancien songe encor fébrile ;
et par moments,
cette vieille chevrotante
chante,
ou raille
et puis se tait, comptant sur ses vieux doigts tremblants
les jeunes heures qu'elle veille.
et les renombre...
Mais je regarde loin à travers l'ombre...
[Un silence) (^Gaiement) Petit, l'heure est agile, j'ai vécu de ta gloire aussi, car le vent porte, jusqu'ici, le bruit des villes ; dis-moi ta vie, cette gloire virile, et ces soucis.
Elle s'en fut
ma belle vie !
vers le but inconnu
et je l'ai suivie,
docile, la trouvant belle ;
que sais-je d'elle }
Qu'elle me fut prodigue, à ce qu'ils content,
et que mon peu de gloire emplit le monde
au point que tout est vain, petit et fruste
et que j'ai honte
sous la nuit auguste...
Aussi, que t'en dirai-je ?
La jeune vanité qui tôt s'allège ;
qui parle — avec l'Infini derrière elle ! —
et, s'étant retournée, se tait.
peureuse,
aphone
et sotte ?...
Quoi donc ?
La rumeur des agones ?
Althis, au clair de lune ?
Les torches vives entre ses bosquets d'ombre
sonores de ma prosodie ?
Ou la fortune
diverse de mon cœur d'enfant ou d'homme :
ses joies ? leur nombre ?
Corine la riante tristesse,
Myrtis la triste joie...
La vie ! mais qu'est-ce ?
et que veux-tu de moi,
père ?
L'heure unique de vie est celle qu'on espère,
les lendemains anticipés qu'on vit en soi
sont morts avant de naître et le soleil retarde...
(^Un silence) J'ai traversé les foules murmurantes à pas lents, seul, comme un nom qui passe, avec un peu d'étonnement, en ombre, derrière moi ; et devant moi, ainsi qu'une épouvante, la gloire ! faisait signe qu'on fît place...
(Un silence)
LASSOS
Enfant, quel est ce deuil
et quelle est donc cette attitude ?
de regarder la vie identique et parée
comme du seuil
le prodigue se retourne
vers l'ombre de la maison patriale,
hésitant s'il veut fuir ou demeurer !
Et quel est donc ce dégoût taciturne
qui anticipe comme la lâcheté ?
Demain n'est-il hier ? — et tu le sais :
rentre ; la huche est pleine du pain de vie,
la cendre du foyer sous un souffle s'avive,
fais tienne la neuve flamme tôt jaillie
— pleure même, une heure, si tu sais pleurer,
mais laisse au cœur pauvre l'amertume évasive
et cette lâcheté qui se récuse...
Sois juge ;
écoute !
Je sais des heures sans durée
qui sont demain comme elles furent hier,
sans cesse égales ;
mais si tu doutes
et si tu veux savoir
si l'hommage des larmes dont Simonide est fier et pour lui seul, Lassos, écoute :
ceux de Céos
— ils ont un glorieux poète à la lyre vénale —
aux Poséidônia, songèrent aux théories, selon le rite de leur fête ; or, supputant le prix d'un chant de Simonide, et trouvant le prix fort
— le vieillard est, dit-on, avide de gloire... et d'or
et sait apprécier les chœurs qu'il mène —
ils vinrent me chercher dedans Athènes,
avec des lauriers et des phrases
(moins coûteuses à vrai dire) ;
sans être dupe, j'acceptais et pris ma lyre.
A la lune de Munychion,
tout était prêt :
les coryphées instruits, les voix d'accord ;
la mer, qui va vers Egine,
tourne au large
vers Cythère et la Crète,
bleue, riait de rayons ;
et tout le port,
entre le treillis des agrès, 4
semblait d'argent mobile.
Nous sortîmes du temple
en silence,
mais, dès le péristyle,
la voix unique de vingt jeunes hommes
jaillit
— comme le premier rayon d'aube exulte,
prémice, offrande de la vie ! —
et monte, grande,
rhythmée du murmure assourdi des voix adultes
— et telle
siffle la flèche de l'arc vibrant qu'elle débande
et fait sonore au poing de Phoïbos ! —
Et strophe sur strophe roulaient comme la mer
avec le chant des alcyons sur elle,
et tous les feux que fait jaillir la vague claire
et l'ombre qu'elle roule entre ses flancs :
le chœur monte et s'abaisse, marche et vire
selon le rythme de Poseïdôn,
et comme d'un vent
qui brûle les lèvres à peine effleurées,
ces marins de Céos en étaient ivres
et pleuraient...
Et Simonide et le jeune Bacchylide
et tout le reste...
pleuraient devant la majesté des nombres.
Et moi, chantant, je vivais,
Lassos,
comme brûle la flamme,
comme Teau sainte humecte et boit le sel,
comme Tair vole et vire,
comme verdoie le printemps éternel
et comme chante dans mon âme
la grande lyre
à l'unisson des astres de la nuit !...
(Un long silence. Lassos tire quelques accords de sa lyre reprise)
LASSOS, grave^ dans T ombre
Les astres de la nuit !...
La nuit...
Fils,
ta route sera longue encore
après ce soir-ci d'Hermione
qui dissipe mon ombre à ton aurore
et fait riche de joie mon vieil automne ;
quoi qu'il t'en semble,
entends ma voix de vieillard qui s'élève
et tremble
— comme un vent faible
entre les feuilles de tes lauriers.
Ecoute :
tu marcheras avec ton songe :
les courbes des monts gris,
les lignes de la mer,
le semis clair des îles,
l'ombre qui se rétracte et qui s'allonge,
la grâce évoluante des filles,
la svelte puberté des jeunes chairs
convergent en ton regard la joie de vie.
Prends tant d'amour au champ vivant des foules
que ton être en déborde
et fait ton âme saoule,
et vibre sur l'abîme de la joie humaine
comme une corde
de la lyre immense ;
laisse la haine
qui fleurit et se tane sans semence.
Prends toute la Scicanie qui broute et chante,
la grande Grèce et ses moissons mouvantes,
la Thrace où bruit l'interminable Thrène,
Thèbes et sa lyre, la calme Laconie,
la noble Athènes,
toutes les îles de la mer voûtée
et l'Argolie et l'Ionie,
leurs langues et leurs amours, et leurs beautés,
et bois l'Hellas entière en un regard ;
joins les rayons épars,
fais converger leurs joies,
d'Est et d'Ouest, du Nord, du Sud,
sois l'un et l'autre, puis tous :
ils se rejoignent et montent
vers la Cause qui se dénude ;
et levant tes yeux vers le soleil ébloui
aveugle-toi — et tu verras la Vie !
{Un silence) Maintenant, Poète, que vois-tu ?
Sélèné s'en est allée,
derrière le Taygète ;
je vois Aphrodite voilée
de son bleu voile
qu'elle agite, voluptueuse...
La belle étoile
et le clair mythe !...
Autour de nous tout dort,
la mer est paresseuse,
la brise est des Cyclades...
LASSOS
L'esprit déchoit ; tu vois la chair ;
c'est peu, regarde encore.
piNDARE, perplexe Je vois...
Je vois, par au-dessus des terres et de la mer, les astres de la nuit, par myriades !
LASSOS
Et maintenant, c'est trop de choses et tu n'y vois plus clair ; ferme les yeux, si tu l'oses ;
que vois-tu ?
PINDARE, souriant
Je vois ce que tu vois, sans doute, maître } LASSOS, très grave
Non pas encore, enfant, peut-être :
car moi,
moi qui par maints chemins me suis rendu
vers cette heure-ci, dont le pied pose
plus sourdement, comme celle qui guette ;
moi qui suis près du seuil par où l'on sort
fiévreux ou calme, selon l'âge, vers la mort ;
je vois, ô mon enfant, ô mon poète,
la route où tout retourne vers l'identité,
l'amour, l'espoir, la gloire, la beauté ;
enfant, je vois la Nuit d'Eternité...
SAPHO
MNÉCÉDICE
ixpâaeadal Tira (^afXL Koi vaTEpov a^^eiûv
Sa7r0w
Quelqu^un, je crois, se souviendra dans P avenir de nous.
Un espace que limite un portique clair sur l'azur déjà sombre : Mnécédice, appuyée à la stèle d'une entre-colonne, regarde la mer ; tantôt, Sapho, entrant, se penchera sur elle ; le chœur, cependant, qui s'apprête à évoluer, groupe, là-bas, Erinna, Gorgô, Démophilia, Andromèda, Athis, d'autres qui surviennent ; on chante à mi-voix.
MNÉCÉDICE
... Avant la nuit venue, avant la lune froide et nue, avant les flambeaux qu'on allume, que l'heure est pâle et fine i Ce fut une claire journée...
... Hymen, hyménée...
MNÉCÉDICE
Ce chœur, tantôt, ces doux mots confondus aux rires des flûtes et qu'on devine, résonne encore et rit
6o LA LUMIERE DE GRECE
gai, triste, ténu et lointain,
comme la chute
d'un ruisselet d'écume
dans le grand vide de ma rêverie...
— où donc mon rêve m'a-t-il menée ?...
CHŒUR
Hymen, hyménée...
MNÉCÉDICE
J'écoute,
je crois écouter
la clochette des chèvres d'Ida, frêle et claire,
errante et suspendue
sur l'abîme d'un antre ou de la mer
dont monte, atténuée, l'âme indiscontinue...
CHŒUR
Hymen, hyménée...
MNÉCÉDICE
Oui, c'est le rire indécis et farouche de quelque matinée :
le jeune printemps sur l'Hymette s'est retourné, une fleur à la bouche, en crainte de l'hiver
SAPHO 6i
attardé sur la cime du Pinde
et dont la robe bianche
traîne encore jusqu'au Pantélique...
Je rêve à la corolle chargée de rosée
dans l'aube d'avril, alors qu'un oiseau chante :
elle sent déjà sur elle se poser
le lourd baiser du soleil jeune qui donne froid :
la voici frémissante de désir et de joie
d'être sa proie...
SAPHO, survenant et qui se Denche sur elle
Que fais-tu } recherchant la solitude ainsi,
Mnécédice, toi ma prude
aux tresses d'ombre,
au front d'ivoire poli,
aux chastes attitudes .^
Pourquoi serais-tu sombre ^
toi plus gracieuse et plus jolie
que cette délicate Gyrinna
qu'emmène ailleurs l'époux }
Nous chanterons l'épithalame un soir, pour toi,
en mots de joie si souples et si doux
qu'ils seront comme l'étreinte des adieux
fleurie de toutes nos roses moissonnées...
CHŒUR
Hymen, hyménée...
MNÉCÉDICE
Ne plaise aux Dieux !
O grande amie, mon songe ailé
planait sur la mer aux cent mirages
du vol capricieux de ces mouettes attardées,
flottants pétales, fardés
du reflet de ce jour qui meurt ;
penses-tu qu'à toute heure
je rêve de mariage,
moi que le chant exalte, ardent et chaste,
jusqu'à ce que je pleure dans la nuit inquiète
du seul scintillement des astres ?
Si, comme tes fines mains créatrices,
la mienne, trop osée,
frappait un jour la lyre d'ébène
aux pures délices,
selon le rythme apparié de Mytilène,
tous mes vœux seraient exaucés...
CHŒUR
Hymne, hyménée, hymen...
SAPHO 63
MNÉCÉDICE
Pourtant, n'est-il pas triste,
triste et doux,
que Gyrinna s'en soit partie vers la demeure
de l'époux,
rompant la ronde où tournoyaient nos heures
et que sa voix haute et si claire
manque au beau chœur
que mène, ici, Sapho, au gré d'Aphrodite ?...
Maîtresse altière n'en es-tu pas attristée ?...
Je reste comme étonnée...
CHŒUR
Hymen, hyménée
(^Les voix meurent en un murmure d'' harmonie ; on commence a enflammer les torches fixées aux entre-colonnes^
SAPHO
Mon âme est l'aînée de la tienne,
Mnécédice aux beaux bras que tu lèves
en un geste d'amphore
dont ta voix est le vin ;
je vois clair dans la nuit lesbienne,
je pressens les aurores,
ma pensée anticipe sur le jour qui s'en vient.
Autres sont mes tristesses,
différentes sont mes joies ;
Mnécédice et tes noires tresses,
Mnécédice et ta grave voix ;
l'hymen harmonieux guette ta chair sacrée :
il t'entraînera vers la douleur qui crée,
vers la vie vaste et saine,
vers la joie identique, fatale et surhumaine
en son rythme éternel ;
un soir, assise au seuil de l'époux, épousée,
tu nourriras d'un lait paisible et maternel
le rêve de la femme en toi réalisé.
MNÉCÉDICE
Sapho qui mènes un chœur d'épithalame,
Sapho dont la voix dans la nuit d'ionie
rêve et roule et rejoint
le roucoulement des colombes,
Sapho dont le chant soudain vibre et retombe
comme l'aile en émoi des tourterelles,
pourquoi donc es-tu vierge ?
Pourquoi donc n'as-tu suivi l'époux ?
Mais que sais-je? Qu'ai-je dit?... J'embrasse tes genoux.
Pourtant
n'oserai-je t'imiter, Sapho ?
Ainsi que j'ai suivi de ma main sur la lyre
SAPHO 65
ton geste sans défaut
et le rythme ailé de ta voix essorée,
de ma voix hasardée, premier vol d'oiselet,
vers l'azur où la tienne monte et plane en chantant ?
SAPHO déjà détournée vers le chœur quelle groupe du geste
Claire enfant, le miel de tes lèvres adoucit nos mots graves.
MNÉCÉDICE
Si les mots graves et doux que tu poses
sur nos lèvres dociles
— telle une rose à la bouche,
un sourire aux fossettes —
n'étaient que jeux vains de poètes,
y devrais-je brûler mon âme
et mon corps de vierge
et mon rêve de femme,
pour m'abuser de mensonges ?
Sapho dont la voix se prolonge
en écho sur la mer aux cent îles
sonores de ces mots d'amour rieurs et doux
dont les roses fleurent l'émoi ;
Sapho qui n'a pas voulu l'épithalame ;
pourquoi bercerais-je un jour 5
sur le seuil de l'époux un enfant né de moi ?...
SAPHO
Prends ta lyre qui chante
et nous dirons l'amour ;
VOUS toutes,
harmonieuses et bien-aimées,
groupez le chœur, liez vos gestes et vos pas,
et chacune à son tour
variera l'antistrophe eurythmée.
(Le chœur évolue au chant de Sapho) L'amour est désir^ Mnécêdicéy grain semé^ fleur d'avril ; si r amour possédait^ Mnécédicé^ que désirerait-il?
Il désire et n a pas, Mnécédicé ma prude, r amour espère et craint :
il est incertitude ; il doit craindre de perdre ce quil croit posséder une heure, sinon il n est plus le désir, Mnécédicé, ma fleur,
mnécédice
On suit le sentier, on se hâte ;
SAPHO 67
— pourquoi^ folle^ te hâter de la sorte ?
— Je ne sais^ mais qui sait si au tournant^ là-bas^ où ma course m'emporte^
r amour ne m'a guettée depuis F éternité? Si je n étais folle^ je ne courrais pas ! Si je savais demain^ veiller ai s-je^ la nuit^ a guetter son aurore !
Je cours sous le ciel clair comme un chant de poète au pas de l'heure qui toujours fuit ; je suis folle ? Non : J'aime l Qui ? Je ne sais encore...
CHŒUR
I^a fièvre m'aveugle^ amour chasse la nuit du rire rose de l'aurore.
SAPHO
Erinna^ l'amour est l'amour
de la beauté parfaite^
car r agile beauté dépasse le vol lourd
oh le désir halète ;
son visage se ride d'angoisse^
vers la Beauté rebelle ;
de l'aile il défeuille les roses qu'il froisse
en sa hâte vers elle ;
s'il suit l'immortelle Aphrodite
c'est qu'il recherche en elle la beauté surhumaine^
68 LA LUiMIERE DE GRECE
/"/ nest pas né de la déesse
de Mytilène ;
mais il na cesse
qui! ne nons guide et ?ious entraîne
ardent et inlassé vers sa divinité.
ERINNA
Ce n est pas toi que f aime ^ c'est ton visage clair ^ ton sourire de miel ;
qu importe mon teint noir^ si je t'aime, lumière de mes yeux, clarté du ciel ?
Souris ; car je souffre ; ma douloureuse ivresse est risible et outrée ;
mais, laisse : 'mon amour m' abat et me redresse : c est par lui que je sais ta beauté ! n amour, depuis des nuits de délice et d'effroi, m'a tenue, blessée, par la main ; j'aimais avant de t' avoir vue, mais c'était toi que j'aimais, glorieux matin !
Toi ! non pas même, peut-être, ô clair visage, ta beauté rayonnée
m'aspire et je jh élève par dessus les nuages vers la divinité !
CHŒUR
Amour, toute splendeur filtre en ors aux feuille es ;
SAPHO 69
ta main contre ma lèvre est ta nudité chaste ; la joie que f appréhende^ ailes multipliées^ essaime mes désirs aux bleus jardins des astres^ et je ferme les yeux pour sentir le frisson du souffle amhroisien des dieux contre mon front !
SAPHO
Si l'amour veut la joie ^ Andromeda^
il la veut éternelle ;
il ne souhaite étreindre la beauté
qu'afin de se perpétuer en elle ;
il veut revivre dans un corps
ou renaître en un âme ;
la beauté frêle n est pas V objet du grave amour^
mais leur éternité l
Car ne faut-il pas que demeurent immortels
le reflet de la rose en Ponde qui s'écoule^
au front de la beauté le baiser de V amour ?
ANDROMÈDA
Oui, j'ai compris l'amour de Gyrinna la blanche
appuyée sur l'époux après le sacrifice ;
j'ai pleuré de la suivre des yeux, entre les branches,
s'en aller loin de nous
comme une heure s'enfuit
en nos rires d'enfance :
je sais qu'elle rêvait de renaître en des fils et nous avons chanté son rêve qui commence.
Mais qui dira ta joie, Sapho de Mytilène ? quand nos âmes sonores sous cette nuit sereine te vont couronnant de nos chants nés des tiens, violettes cueillies à même ton jardin... Fut-elle autre que celle qui t'étreint quand ta voix crée un rythme ?
SAPHO
...Celle-là... l'avez-vous pas compris ?
Ma Démophilie et toi Mnécédice,
oh ! celle-là, délice !
qui naît féconde selon l'esprit...
Dès sa jeunesse elle a porté en elle
le germe vigilant de son génie ;
dès bien avant la puberté,
elle sut l'attrait de la beauté des clairs visages ;
adolescente ardente et sage,
elle s'est émue des belles lignes de la vie ;
mais ce qu'elle a cherché en elles
(ah ! que sa quête du bel amour fut belle !)
c'est un reflet de toi, ô Beauté invisible,
un écho de ta voix inouïe ;
or, t'ayant reconnue, elle s'en est réjouie
SAPHO 71
en un grand cri d'extase qui vibre sur le monde, car au contact impérieux de la Beauté elle a tressailli, soudain féconde, mère d'un rythme éternisant !
ERINNA
Notre gloire, si nous sommes belles,
et si nos danses t'agréent, si nos voix te suivent,
ce n'est pas d'être belles, ni d'être aimées,
ce n'est pas que nos lyres résonnent
au gré de nos doigts plus experts
et donnent
un sens au souffle, un rythme à l'air,
ni qu'en reflets sur nos grandes ailes
la flamme des flambeaux coure et vive ;
mais c'est d'être belles pour toi qui t'exaltes,
Sapho, lyre d'or, voix unique,
c'est qu'aux lignes ordonnées de nos gestes,
aux poses drapées de nos tuniques
tes grands yeux d'ombre ouverts sur la nuit
aient vu le rayon de la Beauté céleste,
invisible pour d'autres,
déchirer l'infini...
SAPHO
Désormais tout amour la possède.
la lie aux choses la fond en la vie ;
les beaux fruits palpitent en sa main qui les cueille;
les grands blés boulent ;
en un chant de feuilles
que les galets roulent
la mer se diapré en prairie ;
le ciel rit et sa joie en reflète l'orgueil :
il naît de son baiser qu'effleure un jeune front
un frisson de clarté pareil au bruit que font
les battements mêlés d'ailes de tourterelles ;
et l'enfant né de son âme
étreinte par une âme
est beau d'autant plus que leur âme est plus belle
que le reflet de Dieu dans la chair de la femme...