‹ La Lumière de GrèceChapitre 4 sur 14 · ATHIS · texte numérisé non relu

ATHIS

Tes fils et tes filles,

tes pensées,

les voici : nos pas que tu guides,

Voix divine,

nos joues roses de gloire, nos lignes

enlacées,

notre chœur

et nos voix qui s'élèvent en un chant cadencé

né de toi et de nous...

SAPHO 73

SAPHO

O mes sœurSj bénies

soient les femmes qui vous ont formées

à l'image éperdu de l'époux ;

mais moi, Sapho, maternelle,

n'ai-je engendré vos âmes

harmonieuses !

Ce chant, cette danse qui fondent

au rythme des mondes

la jeunesse et l'éternité,

ne sont-ils nés de moi ? vos voix, vos pas ?

N'est-elle, votre beauté !

ma Vie féconde ?

ALCÉE

Ai ê' riysç ïaXiov 'ifxepov >'/ <à\<ov^ Kal fxf] TL FeiTrrjv yXwaff SKvica icàicoy, alSùJç KE a ov KÎyavEv OTTTrar', à\X eXsyeç Trepi rut ^iKaïuç.

5/ fu avais eu le désir des choses nobles et belles, et si ta langue n'avait préféré une phrase vile, la pudeur n^ aurait pas fait baisser tes yeux, mais tu aurais parlé selon la justice.

Au marbre de l'hémicycle que barre l'ombre des cyprès, Sapho, adossée, voit miroiter à travers le branchage le golfe où vogue la lune d'hécatombéon ; Alcée est debout à son côté. On entend un jaillissement d'eaux vives.

SAPHO

Ce murmure de l'eau, n'est-ce la voix lointaine

de lèvres belles

à travers la nuit ?

Sa fraîcheur, à nos tempes, est-ce une haleine,

un souffle d'ailes ?

On respire dans l'ombre un goût de fruit...

ALCÉE

Un éclat de la lune sur le golfe qu'elle moire

flotte, là-bas, entre les branches du verger ;

le bruissement continu de la mer,

ample et léger,

soutient le chant roulé des sources lestes ;

ne dirait-on, ce soir,

qu'Orphée aux lèvres encore chantantes,

porté par sa lyre vibrante aux brises, revient, bercé des flots, vers Methymna ?...

SAPHO

Voix d'Ionie trop douces, lèvres qu'on farde, n'est-il, dans tous vos murmurants échos, un son d'airain ?

{des trompettes au loin se répondent^

ALCÉE

Les nôtres prennent la garde.

SAPHO

O nuit ardente d'insomnie !

O clartés vives :

nul mythe où ne s'inscrive

la défaite de l'ombre

en mots de joie :

quel chant,

Orphée, myste premier du nombre,

quel sanglot de la grève, quel thrène des grands bois

peut pallier ta mort ?

Ta Moire lamentable est toute dévêtue

du manteau d'or souillé que traînent les bacchantes...

Pourtant

le mythe négateur affirme et chante

SAPHO 79

que, si le désir brutal tourbillonne et tue,

la passion exalte et vivifie ;

la vie est franche :

la saveur de la brise ne m'assoifFe

qu'autant qu'il est des fruits aux branches

sous la nuit moite

et que mes lèvres s'y étanchent ;

cette voix des sources n'est humaine à notre oreille

qu'autant qu'il est des lèvres vives,

des voix de filles, là-bas — écoute !

que lie un hymne à Sélèné...

(^Chœurs lointains)

ALCÉE

Un fruit, un hymne ! C'est toi, Sapho...

Va cueillir de ta main

le fruit sonore de la gloire qui, s'il choit,

retentit comme un cri aux dalles

et vibre au long du corridor des âges !

ALCÉE

Demain...

Crois aux présages :

les dieux acquiescent.

8o LA LUMIERE DE GRECE

SAPHO

L'attente énerve...

Ce miroitement, ces chants me bercent ;

il semble que l'on dorme ;

le marbre est froid contre ma nuque ;

là-haut, la nuit énorme

s'ouvre et recule,

s'élargit comme un geste harmonieux,

beau rêve qui précise

la forme redoutée des dieux...

ALCÉE

Comme ton âme est vaste,

les visions, par troupes,

y tournent au rythme évolué des astres...

SAPHO

La tienne, comme une coupe, si tu la remplis à pleins bords, est à la mesure de toute ivresse, Alcée...

alcée

Je l'ai tendue aux grappes que tu presses, je me suis enivré d'un vin trop fort.

SAPHO 8i

SAPHO

Ah ! qu'il t'exalte et qu'il t'impose

— tresseur de rêves roses,

vannier du bord de routes bleues —

Tacte, enfin ! qui fera de ta pensée

un geste qui crée,

un geste de dieu, que dis-je ? d'homme ;

Alcée, la gloire implacable te somme :

elle est là-bas, derrière l'aube ardente,

elle marche au pas des heures,

elle vient...

ALCÉE

Sapho, la nuit

est pâle et lente ;

l'ombre (n'y as-tu pas songé ?)

nous roule au pli léger

d'un même manteau d'infini...

Tresseuse de violettes,

chaste Sapho, sourire de miel,

cette heure n'est-elle nôtre encore, entre terre et ciel ?

Des paroles montent à mes lèvres,

pourtant je ne sais que te dire,

la honte me retient...

SAPHO

Que si ta langue ne s'apprêtait à dire 6

des choses sans noblesse,

ne te suffirait-il des clairs mots anciens

dont frémirent nos lyres ?

La pensée belle

se pare de paroles agiles comme des ailes ;

si le désir du Vrai, du Beau, du Bien

gerçait ta lèvre

d'un feu pur et farouche,

quelle honte fausserait ta voix ?

quelle pudeur te clorait la bouche ?...

Songes-tu qui nous sommes ?

Quand l'esprit d'une femme étreintun cerveau d'homme,

quel dieu rabat le vol des grandes âmes éprises ?

De par quels gestes de méprises

pendent, tout emmêlés,

les écheveaux du beau métier de rêve

où l'on oeuvrait à deux ?

Quel poids d'argile adhère aux sandales ailées ?...

Alcée, au nom des dieux !

Nos haines haut dressées,

nos espoirs déployés

au vent d'enthousiasme,

n'ont-ils'gréé pour la tempête un vaisseau clair ?

Nos opulentes énergies,

englouties et noyées.

SAPHO 83

dériveraient au gré des courants de la mer ! La passion t'enlace et te submerge :

prends ma main : tremble-t-elle ?

regarde par de là mes yeux de vierge : la gloire est belle :

Le dégoût d'un vil démos asservi

joyeux sous la morsure des verges

pourvu qu'en aient saigné des flancs divins ;

l'horreur des heures médiocres que mesure,

rigide, avide, somnolente,

la sagesse d'un Pittacos

aveugle et sûr ;

l'honneur des saintes élites,

pur choix des dieux propices aux moins indignes ;

l'ordre du clair cerveau que guette un bras d'athlète,

soit qu'il lance le disque

soit qu'il manie le plectre ;

tout l'orgueil téméraire qui ose et risque ;

L'Antan qui rit, approuve, fait signe,

derrière ces heures-ci d'opprobre,

au lendemain viril dont notre glaive,

du haut en bas,

va fendre le manteau de fille... »

Alcée, de tout cet horizon clair qui s'élève,

84 LA LUiMIERE DE GRECE

cœur débile, âme abâtardie,

toi que i'ai convié comme un amant divin

au chevet las de la Patrie

pour un baiser fécond et surhumain

d'où naîtrait, à ton gré, la liberté laurée !

tu n'en ferais, te retournant vers moi

— ignominieusement, vers une femme —

qu'une heure erotique et futile,

qu'un frôlement de chair honteuse et vaine.

ALCÉE

O forme, ô voix ! ô gloire de Mytilène !

SAP HO

Si tu le veux, mais d'une volonté royale,

je suis ta gloire réalisée !

Agis, poète, ton poème :

épouse ma pensée ;

deviens toi-même.

Je te sais brave

(malgré ta pauvre histoire du bouclier jeté,

ta lâcheté de bravade et ton masque

désabusé)

aime donc la gloire armée :

prends Tépée et le casque ;

ma forme, ma voix, mon ivresse t'exaltent ?

sois digne d'elles et d'assumer leur poids sacré,

vêts-toi des beautés qui te créent :

Aime !

Mais tu ne sais aimer :

ton âme est en détresse ;

penses-tu donc que l'amour s'assouvisse ?

La soif n'est pas l'ivresse ;

la passion n'est pas le vice.

Si j'aime,

ma passion me déifie :

je deviens mon poème ;

telle, jaillie des cordes de ma lyre,

une harmonie,

complexe et une,

s'élargit sous le ciel, emplit la nuit,

empiète sur l'immensité des dieux...

[Elle tire un accord de sa lyre) De l'heure, j'ai créé, avec vos longs fils d'or, moires, aux fuseaux funèbres, un manteau léger à mon rêve, et je le tisse à même vos ténèbres au geste clair de ma pensée ; le voile ondoie et glisse

et, m'élevant, je grandis comme une ombre rose ; ces monts, tendus éperdument vers l'infini, soudain s'avivent :

cette île, désir captif, en moi s'est libérée ;

mon rêve, fondu au sien que j'ai transfiguré,

monte, sonore dans l'aube et rejoint l'empyrée

où, déjà hors d'haleine,

le quadrige du jour

se cabre et se déploie :

je suis la joie,

je suis l'amour,

je suis la gloire de Mytilène

qui plane et monte...

ALCÉE

O t'aimer, Sapho, dans la nuit !

Te ravir, sans remords ni honte,

aux dieux resplendissants !

Grappes de violettes, tes boucles

m'effleurent ;

ton bras contre ma joue

palpite comme le miroitement des vagues, des étoiles;

ta voix est la brise du printemps sur la mer...

SAPHO

Sois donc la voile !

Déjà demain va s'appeler aujourd'hui ; l'orient s'irise, l'ombre recule ; allons-nous vivre encore selon autrui

SAPHO 87

nous dont le sang est comme un vin qui brûle,

nous dont la voix sait donner à la brise

le sens divin d'une sagesse autre

que celle qui borne de pierres le champ de vie,

de formules brèves, de gestes courts ?

alcée

Sapho, tu es la nuit même qui rêve et parle et raconte demain...

SAPHO

Non, laisse ma main...

Je ne suis qu'une femme encore pour toi,

ton désir rampe ;

tu groupes autour de moi (que sert de feindre ?)

la gloire, la nuit, la vie,

pour leurrer ta pensée appesantie

de l'espoir de m'étreindre ;

voilà la honte, Alcée ;

un pauvre geste ravale ton rêve

à la mesure d'un peu d'herbe froissée,

d'un sanglot, d'un soupir...

ALCÉE

Ta pensée m'enveloppe, ton haleine

m'enivre,

ta parole est un parfum...

SAPHO

Alcée, Alcée,

n'es-tu plus le poète

dont je veux faire un dieu ?

Le désir est sans but que celui qu'il s'assigne

ne verras-tu, dans ton image que reflètent

mes yeux de ténèbres en mes boucles bleues,

qu'un homme semblable aux autres,

ivre de s'assoupir, mort à demi,

entre des bras de femme ?

O désespoir !

Ne sauras-tu transposer cet effroi sacré,

dont ton corps tremble

au contact de mes mains,

en force invincible, ruée à la gloire ?

S'il faut mourir,

et si l'aveugle étreinte cherche à perpétuer

la beauté qu'elle assaille

déforme et brise,

ne saurais-tu survivre

en procréant en un geste de gloire

la neuve liberté de Mytilène ?

ALCÉE

Tu fais de moi le verbe d'un poème, Sapho ;

SAPHO 89

en refermant mes bras sur ta pensée,

j'étreins ta chair...

Entends-moi bien :

Cette heure de fièvre,

si vaste que la fasse ton beau geste,

si chaste que la crie ta lèvre,

est palpitante comme ta gorge harmonieuse,

est chaude et riche du parfum de ta voix ;

te n*ai pas honte de t'aimer comme un homme

ce rendez-vous me Fas-tu pas donné ?

SAPHO

Va, passe,

si tu n'es plus qu'un homme

qu'es-tu venu me parler bas dans l'ombre ?

ALCÉE

Non, mais écoute :

si l'aube encore silencieuse et pâle,

dont vont jaillir tantôt les voix sans nombre,

pour ma gloire

ou ma honte,

s'ensanglante d'un meurtre expiatoire,

ma main sera-t-elle moins prompte

au flanc de Pittacos,

ma voix moins sûre

à pousser au carnage

un peuple mauvais courtisan de la déroute,

pour ce que, dans ma barbe, et dans ma chevelure

j'emporterai le parfum de tes violettes,

Sapho ?

Ah ! Sapho...

SAPHO

Laissons ; adieu... écoute...

{Une trompette sonne du haut de F Acropole^ l'heure est venue... tu hésites, tu doutes }

ALCÉE, qui s'est dressé^ se retombant vers elle Tu m'as grisé d'un vin trop fort !

SAPHO

Tu as jeté ton bouclier, Alcée,

ton pauvre amour est nu ;

hélas ! je l'aurais vêtu d'une armure d'or !

Pour vaincre et non mourir,

pour régner, non pour fuir ;

je t'aurais fait un bouclier de diamant

d'une larme sacrée,

mais quoi...

ALCÉE

Sapho, ma joie, ma gloire !

SAPHO 91

Ce sable pur,

où nos pas emmêlés vont s'effacer

sous le vent d'aube qui se lève,

cette herbe de la grève

que repousse ton pied impatient de femme,

s'étreignant dans la flamme

ne feraient qu'un cristal...

Eh bien! n'es-tu pas la Fleur de Lesbos.-^ Ah! ta joue.

SAPHO, le repoussant Mais ton pauvre désir est de la boue !...

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