ATHIS
Tes fils et tes filles,
tes pensées,
les voici : nos pas que tu guides,
Voix divine,
nos joues roses de gloire, nos lignes
enlacées,
notre chœur
et nos voix qui s'élèvent en un chant cadencé
né de toi et de nous...
SAPHO 73
SAPHO
O mes sœurSj bénies
soient les femmes qui vous ont formées
à l'image éperdu de l'époux ;
mais moi, Sapho, maternelle,
n'ai-je engendré vos âmes
harmonieuses !
Ce chant, cette danse qui fondent
au rythme des mondes
la jeunesse et l'éternité,
ne sont-ils nés de moi ? vos voix, vos pas ?
N'est-elle, votre beauté !
ma Vie féconde ?
ALCÉE
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5/ fu avais eu le désir des choses nobles et belles, et si ta langue n'avait préféré une phrase vile, la pudeur n^ aurait pas fait baisser tes yeux, mais tu aurais parlé selon la justice.
Au marbre de l'hémicycle que barre l'ombre des cyprès, Sapho, adossée, voit miroiter à travers le branchage le golfe où vogue la lune d'hécatombéon ; Alcée est debout à son côté. On entend un jaillissement d'eaux vives.
SAPHO
Ce murmure de l'eau, n'est-ce la voix lointaine
de lèvres belles
à travers la nuit ?
Sa fraîcheur, à nos tempes, est-ce une haleine,
un souffle d'ailes ?
On respire dans l'ombre un goût de fruit...
ALCÉE
Un éclat de la lune sur le golfe qu'elle moire
flotte, là-bas, entre les branches du verger ;
le bruissement continu de la mer,
ample et léger,
soutient le chant roulé des sources lestes ;
ne dirait-on, ce soir,
qu'Orphée aux lèvres encore chantantes,
porté par sa lyre vibrante aux brises, revient, bercé des flots, vers Methymna ?...
SAPHO
Voix d'Ionie trop douces, lèvres qu'on farde, n'est-il, dans tous vos murmurants échos, un son d'airain ?
{des trompettes au loin se répondent^
ALCÉE
Les nôtres prennent la garde.
SAPHO
O nuit ardente d'insomnie !
O clartés vives :
nul mythe où ne s'inscrive
la défaite de l'ombre
en mots de joie :
quel chant,
Orphée, myste premier du nombre,
quel sanglot de la grève, quel thrène des grands bois
peut pallier ta mort ?
Ta Moire lamentable est toute dévêtue
du manteau d'or souillé que traînent les bacchantes...
Pourtant
le mythe négateur affirme et chante
SAPHO 79
que, si le désir brutal tourbillonne et tue,
la passion exalte et vivifie ;
la vie est franche :
la saveur de la brise ne m'assoifFe
qu'autant qu'il est des fruits aux branches
sous la nuit moite
et que mes lèvres s'y étanchent ;
cette voix des sources n'est humaine à notre oreille
qu'autant qu'il est des lèvres vives,
des voix de filles, là-bas — écoute !
que lie un hymne à Sélèné...
(^Chœurs lointains)
ALCÉE
Un fruit, un hymne ! C'est toi, Sapho...
Va cueillir de ta main
le fruit sonore de la gloire qui, s'il choit,
retentit comme un cri aux dalles
et vibre au long du corridor des âges !
ALCÉE
Demain...
Crois aux présages :
les dieux acquiescent.
8o LA LUMIERE DE GRECE
SAPHO
L'attente énerve...
Ce miroitement, ces chants me bercent ;
il semble que l'on dorme ;
le marbre est froid contre ma nuque ;
là-haut, la nuit énorme
s'ouvre et recule,
s'élargit comme un geste harmonieux,
beau rêve qui précise
la forme redoutée des dieux...
ALCÉE
Comme ton âme est vaste,
les visions, par troupes,
y tournent au rythme évolué des astres...
SAPHO
La tienne, comme une coupe, si tu la remplis à pleins bords, est à la mesure de toute ivresse, Alcée...
alcée
Je l'ai tendue aux grappes que tu presses, je me suis enivré d'un vin trop fort.
SAPHO 8i
SAPHO
Ah ! qu'il t'exalte et qu'il t'impose
— tresseur de rêves roses,
vannier du bord de routes bleues —
Tacte, enfin ! qui fera de ta pensée
un geste qui crée,
un geste de dieu, que dis-je ? d'homme ;
Alcée, la gloire implacable te somme :
elle est là-bas, derrière l'aube ardente,
elle marche au pas des heures,
elle vient...
ALCÉE
Sapho, la nuit
est pâle et lente ;
l'ombre (n'y as-tu pas songé ?)
nous roule au pli léger
d'un même manteau d'infini...
Tresseuse de violettes,
chaste Sapho, sourire de miel,
cette heure n'est-elle nôtre encore, entre terre et ciel ?
Des paroles montent à mes lèvres,
pourtant je ne sais que te dire,
la honte me retient...
SAPHO
Que si ta langue ne s'apprêtait à dire 6
des choses sans noblesse,
ne te suffirait-il des clairs mots anciens
dont frémirent nos lyres ?
La pensée belle
se pare de paroles agiles comme des ailes ;
si le désir du Vrai, du Beau, du Bien
gerçait ta lèvre
d'un feu pur et farouche,
quelle honte fausserait ta voix ?
quelle pudeur te clorait la bouche ?...
Songes-tu qui nous sommes ?
Quand l'esprit d'une femme étreintun cerveau d'homme,
quel dieu rabat le vol des grandes âmes éprises ?
De par quels gestes de méprises
pendent, tout emmêlés,
les écheveaux du beau métier de rêve
où l'on oeuvrait à deux ?
Quel poids d'argile adhère aux sandales ailées ?...
Alcée, au nom des dieux !
Nos haines haut dressées,
nos espoirs déployés
au vent d'enthousiasme,
n'ont-ils'gréé pour la tempête un vaisseau clair ?
Nos opulentes énergies,
englouties et noyées.
SAPHO 83
dériveraient au gré des courants de la mer ! La passion t'enlace et te submerge :
prends ma main : tremble-t-elle ?
regarde par de là mes yeux de vierge : la gloire est belle :
Le dégoût d'un vil démos asservi
joyeux sous la morsure des verges
pourvu qu'en aient saigné des flancs divins ;
l'horreur des heures médiocres que mesure,
rigide, avide, somnolente,
la sagesse d'un Pittacos
aveugle et sûr ;
l'honneur des saintes élites,
pur choix des dieux propices aux moins indignes ;
l'ordre du clair cerveau que guette un bras d'athlète,
soit qu'il lance le disque
soit qu'il manie le plectre ;
tout l'orgueil téméraire qui ose et risque ;
L'Antan qui rit, approuve, fait signe,
derrière ces heures-ci d'opprobre,
au lendemain viril dont notre glaive,
du haut en bas,
va fendre le manteau de fille... »
Alcée, de tout cet horizon clair qui s'élève,
84 LA LUiMIERE DE GRECE
cœur débile, âme abâtardie,
toi que i'ai convié comme un amant divin
au chevet las de la Patrie
pour un baiser fécond et surhumain
d'où naîtrait, à ton gré, la liberté laurée !
tu n'en ferais, te retournant vers moi
— ignominieusement, vers une femme —
qu'une heure erotique et futile,
qu'un frôlement de chair honteuse et vaine.
ALCÉE
O forme, ô voix ! ô gloire de Mytilène !
SAP HO
Si tu le veux, mais d'une volonté royale,
je suis ta gloire réalisée !
Agis, poète, ton poème :
épouse ma pensée ;
deviens toi-même.
Je te sais brave
(malgré ta pauvre histoire du bouclier jeté,
ta lâcheté de bravade et ton masque
désabusé)
aime donc la gloire armée :
prends Tépée et le casque ;
ma forme, ma voix, mon ivresse t'exaltent ?
sois digne d'elles et d'assumer leur poids sacré,
vêts-toi des beautés qui te créent :
Aime !
Mais tu ne sais aimer :
ton âme est en détresse ;
penses-tu donc que l'amour s'assouvisse ?
La soif n'est pas l'ivresse ;
la passion n'est pas le vice.
Si j'aime,
ma passion me déifie :
je deviens mon poème ;
telle, jaillie des cordes de ma lyre,
une harmonie,
complexe et une,
s'élargit sous le ciel, emplit la nuit,
empiète sur l'immensité des dieux...
[Elle tire un accord de sa lyre) De l'heure, j'ai créé, avec vos longs fils d'or, moires, aux fuseaux funèbres, un manteau léger à mon rêve, et je le tisse à même vos ténèbres au geste clair de ma pensée ; le voile ondoie et glisse
et, m'élevant, je grandis comme une ombre rose ; ces monts, tendus éperdument vers l'infini, soudain s'avivent :
cette île, désir captif, en moi s'est libérée ;
mon rêve, fondu au sien que j'ai transfiguré,
monte, sonore dans l'aube et rejoint l'empyrée
où, déjà hors d'haleine,
le quadrige du jour
se cabre et se déploie :
je suis la joie,
je suis l'amour,
je suis la gloire de Mytilène
qui plane et monte...
ALCÉE
O t'aimer, Sapho, dans la nuit !
Te ravir, sans remords ni honte,
aux dieux resplendissants !
Grappes de violettes, tes boucles
m'effleurent ;
ton bras contre ma joue
palpite comme le miroitement des vagues, des étoiles;
ta voix est la brise du printemps sur la mer...
SAPHO
Sois donc la voile !
Déjà demain va s'appeler aujourd'hui ; l'orient s'irise, l'ombre recule ; allons-nous vivre encore selon autrui
SAPHO 87
nous dont le sang est comme un vin qui brûle,
nous dont la voix sait donner à la brise
le sens divin d'une sagesse autre
que celle qui borne de pierres le champ de vie,
de formules brèves, de gestes courts ?
alcée
Sapho, tu es la nuit même qui rêve et parle et raconte demain...
SAPHO
Non, laisse ma main...
Je ne suis qu'une femme encore pour toi,
ton désir rampe ;
tu groupes autour de moi (que sert de feindre ?)
la gloire, la nuit, la vie,
pour leurrer ta pensée appesantie
de l'espoir de m'étreindre ;
voilà la honte, Alcée ;
un pauvre geste ravale ton rêve
à la mesure d'un peu d'herbe froissée,
d'un sanglot, d'un soupir...
ALCÉE
Ta pensée m'enveloppe, ton haleine
m'enivre,
ta parole est un parfum...
SAPHO
Alcée, Alcée,
n'es-tu plus le poète
dont je veux faire un dieu ?
Le désir est sans but que celui qu'il s'assigne
ne verras-tu, dans ton image que reflètent
mes yeux de ténèbres en mes boucles bleues,
qu'un homme semblable aux autres,
ivre de s'assoupir, mort à demi,
entre des bras de femme ?
O désespoir !
Ne sauras-tu transposer cet effroi sacré,
dont ton corps tremble
au contact de mes mains,
en force invincible, ruée à la gloire ?
S'il faut mourir,
et si l'aveugle étreinte cherche à perpétuer
la beauté qu'elle assaille
déforme et brise,
ne saurais-tu survivre
en procréant en un geste de gloire
la neuve liberté de Mytilène ?
ALCÉE
Tu fais de moi le verbe d'un poème, Sapho ;
SAPHO 89
en refermant mes bras sur ta pensée,
j'étreins ta chair...
Entends-moi bien :
Cette heure de fièvre,
si vaste que la fasse ton beau geste,
si chaste que la crie ta lèvre,
est palpitante comme ta gorge harmonieuse,
est chaude et riche du parfum de ta voix ;
te n*ai pas honte de t'aimer comme un homme
ce rendez-vous me Fas-tu pas donné ?
SAPHO
Va, passe,
si tu n'es plus qu'un homme
qu'es-tu venu me parler bas dans l'ombre ?
ALCÉE
Non, mais écoute :
si l'aube encore silencieuse et pâle,
dont vont jaillir tantôt les voix sans nombre,
pour ma gloire
ou ma honte,
s'ensanglante d'un meurtre expiatoire,
ma main sera-t-elle moins prompte
au flanc de Pittacos,
ma voix moins sûre
à pousser au carnage
un peuple mauvais courtisan de la déroute,
pour ce que, dans ma barbe, et dans ma chevelure
j'emporterai le parfum de tes violettes,
Sapho ?
Ah ! Sapho...
SAPHO
Laissons ; adieu... écoute...
{Une trompette sonne du haut de F Acropole^ l'heure est venue... tu hésites, tu doutes }
ALCÉE, qui s'est dressé^ se retombant vers elle Tu m'as grisé d'un vin trop fort !
SAPHO
Tu as jeté ton bouclier, Alcée,
ton pauvre amour est nu ;
hélas ! je l'aurais vêtu d'une armure d'or !
Pour vaincre et non mourir,
pour régner, non pour fuir ;
je t'aurais fait un bouclier de diamant
d'une larme sacrée,
mais quoi...
ALCÉE
Sapho, ma joie, ma gloire !
SAPHO 91
Ce sable pur,
où nos pas emmêlés vont s'effacer
sous le vent d'aube qui se lève,
cette herbe de la grève
que repousse ton pied impatient de femme,
s'étreignant dans la flamme
ne feraient qu'un cristal...
Eh bien! n'es-tu pas la Fleur de Lesbos.-^ Ah! ta joue.
SAPHO, le repoussant Mais ton pauvre désir est de la boue !...