CHANTS ET DANSES BERGERES
Baisse la tête encore^ je te couronnerai.
BERGERS
Entre tes tresses d'or ces fleurs je moissonnerai.
BERGÈRES
S)i je te cédais cette fleur Qu est-ce que tu donnerais ?
io6 LÀ LUMIERE DE GRECE
BERGERS
Quelque chose^ mon beau cœur, dont tu f étonnerais.
BERGÈRES
Mais encore F
BERGERS
Que tu pardonnerais,
BERGÈRES
0 ce Ji est rien quun baiser F
BERGERS
En voici un autre pour F effacer,
SAPHO
Qu'importe ?...
Et que m'importe de n'être pas née telle
que toi, fille d'Icarios,
assise devant ta porte
jusqu'à ce que la nuit noircisse tes cheveux blancs ?
Si j'anticipe sur les heures immortelles ?
Si ma jeunesse éternisée
ne sait pas le devoir sublime de vieillir ?
N'est-ce ma gloire ? de vivre
au point que de mourir
— alors que sur mes lèvres pleines comme des fruits
sonne encore le chant des baisers vers la nuit —
soit un défi à l'ombre ?
O l'essor de mon âme hardie qui se dénude :
jetant, voile suprême, vers la nuit déicide
sa chair vierge et sans ride,
belle comme un poème !
Ce corps harmonieux,
lyre aux divins préludes,
que n'aura déformé, ployé, brisé, souillé
ni la maternité grosse d'un demi-dieu,
ni la décrépitude...
{Le chœur rustique a disparu^ son chant s'entend encore dans le lointain ; vers Sapho^ statue blanche au bord de F abîme ^ le desservant du sanctuaire s'est avancé.)
LE DESSERVANT
Femme...
Jeune fille, le jour s'achève ;
mais votre tour est maintenant venu...
interrompre votre rêve...
Vous avez attendu ?
io8 LA LUMIERE DE GRECE
Notre temple, pourtant, est si peu fréquenté î
Quelques grossiers bergers aux têtes solennelles,
— comme tantôt —
une amante oubliée, un amant trop fidèle
cherchant la guérison
au vieux mal éternel !
Je leur fais la leçon
cent fois redite, toujours nouvelle !...
Vrai, pour attendre ici, vous pouvez vous vanter
d'avoir eu de la malechance ;
mais vous avez eu raison de patienter :
le dieu n'est jamais plus sensible et plus propice
qu'aux vœux qu'on porte à son plus humble autel...
Vous venez pour un sacrifice .''
SAPHO, à demi détournée
Oui... prends ce collier,
on y peut lire les noms des muses de Mitylène :
Erinna, rire ensoleillé ;
Gorgô au geste pur et Démophilia,
harmonieuse ;
Athis, incertaine comme une ombre sur le seuil ;
l'enivrante Andromèda qui lui tend la main ;
Télésippa, silencieux sourire, pas glissé ;
Gongylla, mobile gazouillis de feuilles ;
Eunéica, frêle et franche
SAPHO 109
et la prude et grave Mnécédicé...
Prends,
et prends ces anneaux,
et prends jusqu'à ce bracelet, le sien...
N'est-ce, demain, les Munychia d'Athènes ?
Les fêtes de la Vierge ?
LE DESSERVANT
Précisément.
SAPHO
Que tout est clair et beau !
Le printemps fleurit une fois encore,
là-bas, à Lesbos, entre terre et ciel,
et malgré Pittacos,
à cause encore, peut-être, de Sapho
à la lyre d'or,
au sourire de miel,
à la chevelure de violettes...
LE DESSERVANT
Oui, Arthémis de Munychie, ce soir,
parée de la résille
des violettes noires,
sera portée à la lueur des torches,
au long des quais parmi le chant des filles ;
le printemps naît :
no LA LUMIERE DE GRECE
des pâtres reviendront demain,
avec des rameaux verts,
des offrandes de Jait, des fromages d'hiver ;
on chantera quelque hymne époumoné,
grotesque e: brave,
ce sera tout.
xA.h ! nous ne sommes pas à Delphes ;
— quelles foules, quelle opulence !
quels chœurs unis et graves ! —
J'y fis jadis,
mes premières études d'hiérète...
D'où étes-vous, ma fille r
Je viens de loin,
par maints détours...
Je vais vers le couchant...
On dit que ce rocher guérit de tout amour :
LE DESSERVANT
Oui, à ce point que Zeus, selon le peuple,
qui, aimant trop sa femme, souhaite l'aimer moins
parfois, pour en aimer quelque autre.