‹ La Lumière de GrèceChapitre 8 sur 14 · CHANTS ET DANSES BERGERES · texte numérisé non relu

CHANTS ET DANSES BERGERES

Baisse la tête encore^ je te couronnerai.

BERGERS

Entre tes tresses d'or ces fleurs je moissonnerai.

BERGÈRES

S)i je te cédais cette fleur Qu est-ce que tu donnerais ?

io6 LÀ LUMIERE DE GRECE

BERGERS

Quelque chose^ mon beau cœur, dont tu f étonnerais.

BERGÈRES

Mais encore F

BERGERS

Que tu pardonnerais,

BERGÈRES

0 ce Ji est rien quun baiser F

BERGERS

En voici un autre pour F effacer,

SAPHO

Qu'importe ?...

Et que m'importe de n'être pas née telle

que toi, fille d'Icarios,

assise devant ta porte

jusqu'à ce que la nuit noircisse tes cheveux blancs ?

Si j'anticipe sur les heures immortelles ?

Si ma jeunesse éternisée

ne sait pas le devoir sublime de vieillir ?

N'est-ce ma gloire ? de vivre

au point que de mourir

— alors que sur mes lèvres pleines comme des fruits

sonne encore le chant des baisers vers la nuit —

soit un défi à l'ombre ?

O l'essor de mon âme hardie qui se dénude :

jetant, voile suprême, vers la nuit déicide

sa chair vierge et sans ride,

belle comme un poème !

Ce corps harmonieux,

lyre aux divins préludes,

que n'aura déformé, ployé, brisé, souillé

ni la maternité grosse d'un demi-dieu,

ni la décrépitude...

{Le chœur rustique a disparu^ son chant s'entend encore dans le lointain ; vers Sapho^ statue blanche au bord de F abîme ^ le desservant du sanctuaire s'est avancé.)

LE DESSERVANT

Femme...

Jeune fille, le jour s'achève ;

mais votre tour est maintenant venu...

interrompre votre rêve...

Vous avez attendu ?

io8 LA LUMIERE DE GRECE

Notre temple, pourtant, est si peu fréquenté î

Quelques grossiers bergers aux têtes solennelles,

— comme tantôt —

une amante oubliée, un amant trop fidèle

cherchant la guérison

au vieux mal éternel !

Je leur fais la leçon

cent fois redite, toujours nouvelle !...

Vrai, pour attendre ici, vous pouvez vous vanter

d'avoir eu de la malechance ;

mais vous avez eu raison de patienter :

le dieu n'est jamais plus sensible et plus propice

qu'aux vœux qu'on porte à son plus humble autel...

Vous venez pour un sacrifice .''

SAPHO, à demi détournée

Oui... prends ce collier,

on y peut lire les noms des muses de Mitylène :

Erinna, rire ensoleillé ;

Gorgô au geste pur et Démophilia,

harmonieuse ;

Athis, incertaine comme une ombre sur le seuil ;

l'enivrante Andromèda qui lui tend la main ;

Télésippa, silencieux sourire, pas glissé ;

Gongylla, mobile gazouillis de feuilles ;

Eunéica, frêle et franche

SAPHO 109

et la prude et grave Mnécédicé...

Prends,

et prends ces anneaux,

et prends jusqu'à ce bracelet, le sien...

N'est-ce, demain, les Munychia d'Athènes ?

Les fêtes de la Vierge ?

LE DESSERVANT

Précisément.

SAPHO

Que tout est clair et beau !

Le printemps fleurit une fois encore,

là-bas, à Lesbos, entre terre et ciel,

et malgré Pittacos,

à cause encore, peut-être, de Sapho

à la lyre d'or,

au sourire de miel,

à la chevelure de violettes...

LE DESSERVANT

Oui, Arthémis de Munychie, ce soir,

parée de la résille

des violettes noires,

sera portée à la lueur des torches,

au long des quais parmi le chant des filles ;

le printemps naît :

no LA LUMIERE DE GRECE

des pâtres reviendront demain,

avec des rameaux verts,

des offrandes de Jait, des fromages d'hiver ;

on chantera quelque hymne époumoné,

grotesque e: brave,

ce sera tout.

xA.h ! nous ne sommes pas à Delphes ;

— quelles foules, quelle opulence !

quels chœurs unis et graves ! —

J'y fis jadis,

mes premières études d'hiérète...

D'où étes-vous, ma fille r

Je viens de loin,

par maints détours...

Je vais vers le couchant...

On dit que ce rocher guérit de tout amour :

LE DESSERVANT

Oui, à ce point que Zeus, selon le peuple,

qui, aimant trop sa femme, souhaite l'aimer moins

parfois, pour en aimer quelque autre.

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