II
PRÉFACE DU TRADUCTEUR
les spectres de radiation ou d’absorption de tous les corps de la nature avaient leurs raies sombres ou brillantes, caractéristiques et spécifiques de leur nature intime. Ma conviction à cet égard était si profonde, que je priai mon illustre maître A. Cauchy de formuler la théorie générale de ces raies. Il le fit dans une Note trèscourte, mais très-explicite, publiée dans les Comptes rendus des séances de l'Académie des Sciences et insérée en 1847 dans Ie second volume de mon Répertoire d’Optique, p. 238 et 23g. Qu’il me soit permis de reproduire ici les quelques lignes qui la terminaient et qui n’ont pas été assez remarquées : « Observons encore que, l’état initial d’un système de molécules ou plutôt d’une portion de ce système étant arbitraire, le système d’ondes planes qui représente cet état initial, et qui s’en déduit par une formule connue, peut varier à l’infini comme cet état lui-même. Il en résulte que, parmi les ondes planes correspondant aux diverses longueurs d’ondulations, les unes doivent être très-sensibles, tandis que les autres peuvent l’être beaucoup moins et disparaître presque entièrement. On ne devra donc pas être surpris de voir, dans la théorie de la lumière, les rayons doués de réfrangibilités diverses, lorsqu’on les dispersera par le moyen du prisme, offrir des intensités variables non-seulement avec les longueurs d’ondulations correspondantes, mais encore avec la nature des corps dont ils émanent ou qu’ils traversent, et l’on devrait s’étonner, au contraire, qu’il en fût autrement. Ainsi doivent être évidemment expliquées les raies brillantes et obscures découvertes dans le spectre solaire et dans ceux que fournissent les autres corps lumineux. Les raies du spectre ne doivent pas nous surprendre : leur absence seule, dans le plus grand nombre des cas, serait inexplicable. » Voilà ce que nous écrivions en 1847* La chimie spectrale était donc à cette époque une vérité essentielle et incontestable : M. Kirchhoff n’avait donc pas à la créer. Cette affirmation ne ressortira pas moins d’une autre citation que je tiens à faire ici : M. Adolphe Erman, dans un Mémoire adressé à l’Académie des Sciences de Paris, en octobre 1844, sur les raies d’absorption du chlore, de l’iode et du brome,
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disait en termes formels : « Il est étonnant que la théorie des phé- » nomènes d’absorption (les phénomènes solaires expliqués par » Kirchhoff sont des phénomènes d’absorption) ait encore fait si » peu de progrès, puisque la marche des recherches qui doivent y » conduire était nettement indiquée d’avance. Il me semble, en » effet, que ces recherches doivent se borner : i° à décomposer, à » l’aide du prisme, la lumière sur laquelle l’absorption a agi ; i° à » caractériser les rayons qui ont été éteints par le seul moyen que » l’Optique nous fournit pour cet effet, je veux dire par la mesure » des longueurs d’ondes ; et 3° à voir si les longueurs d’ondes des » rayons observés sont liées par quelques lois qui expliquent leur » disparition. » C’est là évidemment toute l’analyse spectrale, plus complète qu’on ne l’a faite jusqu’ici. En dehors de ces vues théoriques, il y avait à découvrir le fait qu’une flamme arrête les ondes qu’elle peut elle-même engendrer, et la gloire de cette découverte est essentiellement française : elle appartient à M. Léon Foucault; M. Kirchhoff n’a fait que la formuler mieux et la généraliser. »
Il est dans la Lumière quelques passages hasardés que je ne puis laisser passer sans explications, précisémènt parce que, en les traduisant, j’en assume à un certain degré la responsabilité.
Page g, ligne 1 1, M. Tyndall se fait l’écho d’une boutade humoristique d’une de ses plus grandes admirations, M. Helmholtz :
« On pourrait en réalité dresser contre l’œil une longue liste d’accusations : son opacité, son défaut de symétrie, son manque d’achromatisme, sa cécité absolue ou partielle. Toutes ces raisons prises ensemble amenèrent M. Helmholtz à dire que, si un opticien lui livrait un instrument si plein de défauts, il se croirait autorisé à le renvoyer avec les reproches les plus sévères « . Sous cette forme, l’appréciation de l’œil est vraiment impardonnable. L’œil n’est pas essentiellement ou absolument achromatique : cela est vrai, cela même est nécessairement vrai, puisque aucune œuvre finie ne peut être infiniment parfaite et que la perfection absolue est le propi e de l’être infini. Mais, par cela même qu’aucun homme n’a conscience de ce défaut d’achromatisme, qu’il faut, pour le mettre en évidence,
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des expériences très- délicates faites avec de puissants instruments; qu’il ne modifie en rien pratiquement les couleurs des objets, l’œil est exactement ce qu’il doit être. On ne pourrait probablement faire disparaître ces imperfections inséparables de tout être créé et fini sans en faire naître d’autres beaucoup plus grandes. M. Helmholtz attribue le défaut d’achromatisme de l’œil au fait que la densité des milieux de l’œil ne surpasse guère la densité de l’eau. Or connaît-il assez la constitution de l’œil et les innombrables conditions qu’il doit remplir pour affirmer qu’une densité plus grande de ses milieux n’aurait pas des inconvénients très-graves , n’amènerait pas des épanchements ou des infiltrations? Je remercie M. Tyndall d’avoir opposé à ce jugement inconsidéré cette conclusion trèssage (page 9) : « Comme instrument pratique et en faisant entrer en ligne de compte les accommodements par lesquels ses défauts sont neutralisés, l’œil n’en reste pas moins une meweille pour tout esprit capable de réflexion. »
Page i32, M. Tyndall semble regarder comme fondée et insoluble l’objection faite à l’Église catholique, de prouver sa divinité ou son infaillibilité par l’authenticité de l’Ecriture sainte, et d’affirmer l’authenticité et l’inspiration divine des saintes Ecritures par l’autorité de l’Eglise infaillible, ce qui constituerait un cercle vicieux. On a prouvé, depuis bien longtemps, que ce cercle vicieux n’existe pas pour nous catholiques. En effet nous avons, indépendamment de toute citation des Ecritures, par la tradition et la succession du ministère apostolique, la certitude de l’apostolicité de l’Église romaine, et aussi du fait que les apôtres ont donné aux églises qu’ils ont fondées tels ou tels livres, et non d’autres, comme Ecriture sainte et parole de Dieu ; en un mot nous prouvons, par la tradition non interrompue, l’authenticité et, par conséquent, l’inspiration des saintes Ecritures, puis, par l’inspiration divine de l’Écriture, l’infaillibilité de l’Eglise. Ce n’est pas là un cercle vicieux, c’est, au contraire, à l’égard des protestants, qui admettent la divinité de l’Ecriture sainte, à priori , au point de récuser toute autre preuve, un argument personnel. Ce sont les protestants qui
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tombent, eux, dans un cercle vicieux, en prouvant la divinité de l’Ecriture par une prétendue persuasion intérieure du Saint-Esprit, et se prétendent assurés de cette assistance par le témoignage des Ecritures qui la leur promettent. Si M. Tyndall s’était interdit cette comparaison, je me serais de mon côté interdit cette observation que je regrette d’être forcé de consigner ici. JSon erat hic locus!
Pages 1 1 2 et 1 1 3 , M. Tyndall se hasarde à dire : « C’est par cet acte de cristallisation que la Nature se révèle d’abord à nous comme architecte. Où s’arrêteront ses opérations ? continuera-t-elle, par le jeu des mêmes forces, à former des végétaux et des animaux? Quelle que puisse être la réponse à ces questions, croyez-moi, les notions des générations à venir, sur cette chose mystérieuse que quelques-uns appellent la matière brute, seront très-différentes de celles des générations passées. » C’est le germe de cette confession étrange qui lui est échappée dans son discours d’inauguration de Belfast : « Quand je prolonge ma vision en arrière, à travers les limites de l’évidence expérimentale, je discerne en cette matière, que, dans notre ignorance et sans le respect dû à son créateur, nous avons jusqu’ici couverte d’opprobres, la promesse et la puissance d ’ engendrer toutes les formes et toutes les qualités de la vie. » Nous avons expliqué cet écart d’un esprit très-élevé, par cette remarque bien simple, qu’après avoir perdu la notion du Dieu créateur, et fait la matière éternelle, il devait fatalement lui attribuer les propriétés et les facultés divines; et que, sans s’en douter, il rendait hommage au Dieu des Chrétiens, devenu pour lui le Dieu inconnu, Ignoto Deo.
Dans l’Appendice sur les rapports de la cristallisation avec la vie, M. Tyndall s’abandonne de nouveau à ses conceptions matérialistes, qui n’aboutissent, hélas! qu’à faire mieux comprendre que la vie est restée, pour cet esprit éminent, un mystère impénétrable. Il se complaît à la représenter comme le résultat des attractions et des répulsions polaires, dont il dote les atomes et les molécules des corps à la façon des aimants. Mais, même dans la vie de son arbre, il y a autre chose que des directions moléculaires,
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effets de forces plutôt statiques que dynamiques : il y a mouvement et transport, qui supposent une force vive. J’aurais voulu qu’il eût placé le phénomène de la vie à côté des phénomènes de la sensation et de la pensée, dont il dit : « Le cerveau de l’homme lui-même est assurément un assemblage de molécules arrangées suivant des lois physiques; mais, si vous me demandez de déduire de cette assemblage le plus petit des phénomènes de la sensation ou de la pensée, je me prosterne dans la poussière, et je reconnais l’impuissance humaine. Cette fois la spéculation étendrait ses ailes bien au delà de la région où il D’est plus de milieu capable de soutenir son vol. »
Sur le terrain purement scientifique, nul plus que moi n’admire en M. Tyndall le penseur original et profond, le maître éminemment habile ; mais, avec son esprit si éclairé et si élevé, il comprendra qu’en le combattant sur le terrain de la religion et de la métaphysique, j’use d’un droit légitime, je remplis un devoir sacré.
F. Moigno.