CONCEPTION LES THÉORIES PHYSIQUES
non à ce pouvoir déréglé qui joue capricieusement avec les faits, mais à une puissance bien ordonnée, bien disciplinée, dont la seule fonction est de former les conceptions que l’intelligence lui demande impérieusement. L’imagination ainsi réglée ne se sépare jamais en réalité du monde des faits. Le monde est le magasin où elle puise toutes ses peintures, et la magie de son art consiste, non à créer des choses nouvelles, mais à modifier tellement les dimensions, la position et les relations des choses sensibles, qu’elle les rende aptes à servir l’intelligence dans l’excursion qu’elle en veut faire au sein du monde insensible (*).
Descartes imagina que l’espace était rempli de quelque chose qui transmettait la lumière instantanément. Premièrement, parce que par son expérience il n’avait pu
Le charmant extrait qui suit, où ce point est délicatement touché, a été découvert et transcrit pour moi par mon ami tant regretté, M. Bence Jones, le dernier secrétaire honoraire de l’Institution royale.
« Dans chaque sorte de grandeur il est un degré ou une espèce à laquelle nos sens sont proportionnés, dont la perception et la connaissance sont du plus grand usage pour le genre humain. Ce degré de grandeur est le fondement de la Philosophie, car, quoique toutes sortes et tous degrés de grandeurs puissent être également l’objet de nos spéculations philosophiques, c’est cependant d’un de ces degrés proportionnés à nos sens que le philosophe doit partir dans ses recherches pour monter ou descendre ensuite, selon que ses études peuvent l’exiger. Il fera bien, du reste, de considérer les objets de divers points de vue, et de suppléer aux défauts des sens par une imagination bien réglée : il ne doit aussi se confiner dans aucune limite d’espace ou de temps; mais, comme sa connaissance de la nature est fondée sur l’observation des choses sensibles, il doit commencer par cellesci, et revenir souvent vers elles pour juger par elles de ses progrès. Là est son point d’appui assuré ; et comme c’est d’elles qu’il part, s’il ne retrace pas souvent en arrière la route qu’il a parcourue, il courra le risque de perdre sa voie dans le labyrinthe de la nature. » (Maclaurin, An account, of sir l. Newton s Philosophical Discoveries , 1728; second édition, 1700).
L E Ç O N II
saisir aucun intervalle de temps mesurable entre l’apparition d’un éclair de lumière, quelque distinct qu’il fut, et l’effet produit sur sa conscience; secondement, parce que, aussi loin qu’on a pu pousser l’expérience, aucune puissance physique n’est transportée d’un espace dans un autre sans un véhicule ; mais son imagination lui vint en aide plus tard, par des exemples tirés du monde des faits. Lorsque, dit-il, on marche dans les ténèbres, un bâton à la main, au moment où l’extrémité éloignée du bâton frappe un obstacle, la main le sent. Ce fait explique ce qui, autrement, aurait été cru étrange, que la lumière émanée du Soleil atteint l’œil instantanément. Je vous prie de croire que la lumière dans les corps que nous appelons lumineux n’est rien de plus qu’un mouvement brusque et violent qui, par le moyen de l’air et d’autres milieux transparents, est amené à notre œil, exactement comme le choc à travers le bâton a atteint la main de l’aveugle. Cela est instantané et le serait encore, meme quand la distance interposée serait plus grande que celle de la terre aux cieux. Il n’est pas plus nécessaire que quelque chose de matériel, parti de l’objet lumineux atteigne l’œil, qu’il n’est nécessaire que quelque chose soit envoyé du sol à la main de l’aveugle pour le rendre conscient du choc de son bâton. Le célèbre Robert Hooke jeta le premier des doutes sur cette notion de Descartes, mais il l’adopta ensuite au moins en substance. La croyance à la transmission instantanée fut renversée par la découverte de Roeiner, dont il a été question dans notre première Leçon.
Le cas de Newton est une démonstration plus frappante encore de cette thèse, que dans la formation des théories physiques nous empruntons nos matériaux au monde des faits. Avant qu’il commençât à s’occuper de la lumière, il