BASES DE LA THÉORIE DE L’ÉMISSION
était parfaitement initié aux lois du choc des corps élastiques, que tous vous avez vues plus ou moins parfaitement réalisées sur une table de billard. Pour ce qui regarde le choc des masses sensibles, Newton savait que l’angle d’incidence est égal à l’angle de réflexion; il savait aussi que l’expérience, comme nous l’avons montré dans notre dernière Leçon ( fîg . 3), a démontré la meme loi en ce qui concerne la lumière. Il trouva ainsi dans ses connaissances antérieures matière à des images théoriques. Il avait simplement à changer la grandeur des conceptions de son esprit pour arriver cà la théorie de rémission de la lumière. Il supposa que la lumière est constituée par des particules élastiques d'une petitesse inconcevable, lancées avec une inconcevable vitesse parles corps lumineux. De semblables particules tombant sur des surfaces polies seraient réfléchies en conformité avec la loi ordinaire du choc élastique. Le fait de la réflexion optique se présente certainement comme si la lumière consistait en de semblables particules; et c’est la seule justification que Newton pût invoquer en faveur de sa théorie de l’émission.
Mais ce n’est pas tout. Pour une autre particularité importante encore, les conceptions de Newton, relatives à la nature de la lumière , furent influencées par ses connaissances antérieures. Il avait longuement médité sur les phénomènes de la gravitation, et il avait fait en quelque sorte sa demeure du domaine des opérations de ce pouvoir universel. Peut-être que, à cette époque, son esprit avait fini par être trop fraîchement et trop profondément imbu de ces notions pour lui permettre de se former un jugement indépendant sur la nature de la lumière. Quoi qu’il en soit, Newton vit dans la réfraction une action de la force attractive exercée sur les particules de la lumière; il pour-
suivit cette idée avec la persévérance la plus opiniâtre. Pendant qu’il tombe verticalement, le mouvement d’un corps s'accélère à mesure qu’il s’approche de la surface de la Terre. Lorsqu’elles tombent de la même manière sur une surface horizontale, fut-ce à travers le verre ou l’eau, la vitesse des particules de lumière, à mesure qu’elles approchent de la surface, conformément à la loi de Newton, est elle-même accélérée. Lorsqu’elles approchent obliquement de cette surface, Newton suppose que ces particules, dès qu’elles en sont très-rapprochées , sont tirées ou entraînées vers elle, comme un projectile est tiré ou entraîné par la gravité à la surface de la Terre. Cette inflexion était, suivant Newton, la réfraction mise en évidence dans notre dernière Leçon ( jîg . 4)* Enfin il supposa que la différence de couleur pouvait être due aux dimensions des particules. Telle fut la théorie physique de la lumière, énoncée et soutenue par Newton; et vous remarquerez qu elle consiste simplement dans l’extension au monde insensible de conceptions nées dans le monde des sens.
Mais, quoique la région de la théorie physique se trouve au delà du monde des sens , la vérification de la théorie est du domaine de ce monde. Laissant la conception théorique à la racine du sujet, nous déterminons par une déduction rigoureuse quels sont les phénomènes qui doivent nécessairement sortir de cette racine. Si les phénomènes ainsi déduits s’accordent avec les phénomènes du monde actuel, c’est une présomption en faveur de la théorie. Si, à mesure que de nouvelles classes de phénomènes surgissent, ils se trouvent en harmonie avec la déduction théorique, la présomption devient encore plus grande. Si enfin la théorie confère au chercheur le don de vision prophétique et le rend capable de prédire l’existence de phéno-
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mènes qui n’ont jamais encore été vus, et si ces prédictions soumises à l’épreuve se montrent exactes, la persuasion de la vérité de la théorie devient de plus en plus prépondérante.
En allant et revenant ainsi d’un nombre limité de phénomènes, le génie, par sa propre force expansive, arrive à une conception qui embrasse tous les phénomènes. Il n’est pas de plus admirable opération de l’esprit que celle-là } mais nous ne pouvons pas nous en rendre compte. Comme le souille de l’Esprit-Saint dont parle la sainte Ecriture, personne ne peut dire d’où il vient. Le passage du fait au principe est quelquefois lent, quelquefois rapide } et toujours il est une source de joie intellectuelle. S’il est rapide , le plaisir est concentré et devient une sorte d’extase ou d’enivrement. Pour tous ceux qui ont éprouvé ce plaisir, même dans un degré modéré, l’acte d’Archimède sortant du bain et courant nu à travers toutes les rues de Syracuse en s’écriant Eùp^y.xl fai trouvé! devient facile à comprendre.
Comment donc se comporta la théorie de l’émission, lorsque, parles déductions des faits, elle fut mise en face des phénomènes naturels? Eprouvée par l’expérience, elle se montra compétente pour l’explication de quelques faits, et son auteur s’ingénia de plus en plus pour lui faire rendre compte de tous les phénomènes. Il réussit si bien que des hommes aussi célèbres que Laplace et Malus, morts l’un en 1812, l’autre en 1827, que Biot et Brewster qui furent de notre temps, se rangèrent parmi ses disciples.
Cependant, même dans la première période de l’existence de la théorie de l’émission, un ou deux grands noms s’unirent pour protester contre elle, et nous fournirent un nouvel exemple de la loi que, dans la formation des théo-
ries, l’imagination scientifique doit toujours tirer ses matériaux du monde des faits et de l’expérience. On savait depuis longtemps que le son se propage à travers l’air par des ondes ou impulsions, et aussitôt que cette vérité fut bien ancrée dans l’esprit, on la transforma en conception théorique de la lumière. On supposa que la lumière, comme le son, pouvait aussi être le produit d’un mouvement ondulatoire } mais quelle pouvait être, dans ce cas, la matière au sein de laquelle se forment les ondes? Pour les ondes du son, nous avons l’air de notre atmosphère ; mais l’effort tenté par l’imagination pour remplir l’espace de l’éther lumineux agité par les ondes de la lumière semblait si audacieux qu’il froissa plusieurs esprits timorés. Dans une de mes dernières conversations avec sir David Brewster, il me dit que sa principale objection contre la théorie des ondulations était qu’il ne pouvait pas prendre sur lui de croire le Créateur coupable d’une invention aussi absurde que celle de remplir l’espace d’éther, dans le but de produire la lumière. C’est là, je dois le dire, un très-dangereux terrain, et le reproche que la science peut faire à sir David sur ce point, comme à d’antres personnages très-estimables sur d’autres points, c’est qu’ils prétendent trop connaître les intentions du Créateur.
La conception d’un éther fut soutenue, et appliquée de fait à divers phénomènes, par le célèbre astronome Huyghens ; elle fut adoptée et défendue par le célèbre mathématicien Euler; mais elle fut repoussée par Newton, dont l’autorité à cette époque suffisait pour l’abattre. Pouvonsnous réellement dire qu elle fut abattue par l’autorité seule? Pas tout à fait. L’autorité de Newton était fondée en partie sur ce fait que , quoique Huyghens et Euler eussent raison au fond, ils n’étaient pas en possession de