CRISTAUX BATIS PAR LA FORCE POLAIRE
porer lentement, le nitre demeure et la solution devient bientôt si concentrée qu’elle ne peut pas garder plus longtemps sa forme liquide. Les molécules de nitre s’approchent l’une de l’autre, et elles finissent par céder à leurs forces polaires. Elles s’arrangent elles-mêmes sous l’empire de ces forces, et il se produit enfin un premier petit cristal de nitre. Sur ce cristal, les molécules continuent à se déposer elles-mêmes, venues du liquide environnant. Le cristal croit, et finalement nous avons de larges prismes de nitre, ayant chacun une forme parfaitement définie. L’alun cristallise avec la plus grande facilité au sein de ses solutions. Toutefois le cristal résultant diffère par sa forme de celui du nitre, parce que les pôles des molécules sont différemment disposés. Si on les nourrit isolément avec des soins convenables , on peut faire acquérir aux cristaux de ces substances de grandes dimensions.
La condition d’une cristallisation parfaite est que la force cristallisante puisse agir en toute liberté 5 elle ne doit pas être précipitée dans ses opérations : il faut qu’il soit permis à chaque molécule d’exercer ses droits moléculaires propres sans être troublée par ses voisines. Si la cristallisation est trop soudaine, la régularité disparaît. On peut saturer l’eau de sulfate de soude en dissolvant le sel dans l’eau chaude et laissant ensuite refroidir. Froide . la solution est sursaturée, c’est-à-dire qu’elle contient une quantité de matière solide plus grande que celle qui correspond à sa température. Cependant les molécules ne manifestent aucune tendance à se grouper les unes autour des autres.
C’est là un fait très-remarquable, mais un fait très-commun. Les molécules au sein du liquide sont tellement empêchées par l’action de leurs voisines, que toute liberté de
IIO LEÇON III.
céder à leur tendance naturelle leur est refusée. Fixez les yeux sur une des molécules de l’intérieur de la masse ; elle désire s’unir à sa voisine de droite, mais elle désire autant s’unir à sa voisine de gauclie; une des tendances neutralise l’autre, et elle ne s’unit avec aucune. Nous avons ici, de fait, transféré à l’action moléculaire l’hésitation de la volonté animale produite par les deux hottes de foin également tentantes ; mais si l’on plonge dans la dissolution un cristal de sulfate de soude, l’indécision moléculaire cessera. Les molécules adjacentes se précipiteront immédiatement sur le cristal; d’autres molécules se précipiteront à leur tour sur les premières, et cet acte de précipitation se continuera du goulot au fond de la bouteille, jusqu’à ce que la solution ait pris autant qu’il est possible la forme solide. Les cristaux ainsi produits sont petits et arrangés d’une manière confuse. Leur groupement a été trop précipité pour qu’ils pussent se prêter à l’action pure et régulière de la force cristallisante. Il représente l’état d’une nation au sein de laquelle on résiste à un changement raisonnable et salutaire, jusqu’à ce que, la société devenant comme sursaturée du désir de changement, le changement prenne alors la forme de trouble et de révolution qu’une sage prévision aurait pu conjurer.
Rendons plus évidente la notion de la force de cristallisation par deux exemples où elle est en jeu. On pourrait employer le nitre, mais une autre substance bien connue me permettra de faire l’expérience sous une forme meilleure. Cette substance est le sel ammoniac commun, ou le chlorhydrate d’ammoniaque dissous dans l’eau. Nettoyez parfaitement une plaque de verre, versez la solution de chlorhydrate sur la plaque, à laquelle, lorsque vous la dresserez sur sa tranche , adhérera une couche mince de liquide. En