VISION
Au pays enchanté que l'on porte en soi-même Comme un refuge de tendresse et de fraîcheur, Je me plais à revoir en la maison que j'aime Celle en qui j'éprouvai la vertu du bonheur.
C'est une femme au cœur mystérieux et bon Oui jaillit du passé comme un cri de lumière, Et dont je vois, devant mes glaces familières, Glisser la nudité chaude comme un ravon.
Elle passe, unissant dans un frisson de gloire La blondeur de Vénus à la beauté d'Hélène, Et ses reins, incurvés en lignes souveraines. Se cambrent pour l'élan virtuel des Victoires.
Par les jardins fleuris de ses rires d'enfant, Je la contemple, amie des courses et des jeux ; Ses pieds flexibles ploient les boulingrins frileux, Sa jambe chasseresse a la grâce d'un faon.
Ensemble nous partons dès la pointe du jour, Dont les rayons hardis criblent l'ombre et l'élaguent La rosée à nos doigts brille comme une bague, Et des chansons d'oiseaux subliment notre amour.
Le berger solitaire et les dieux capripèdes, La cigale qui chante à la cime des pins, La plaine qui s'étend sous le dais du matin Et le vent velouté comme une lèvre tiède
Composent à nos jours radieux le cortèe^e De formes, de couleurs et de beaux paysages Dont nos cœurs chériront à jamais les images Que le Souvenir garde et que le Temps protège.
Or, voici bien des ans que mes pas solitaires, Fécondeurs du sillon des enchantements bleus. Suscitent sur les pas de l'immortelle Yseult Les arômes charnels que recèle la terre.
Des êiges nous ont vus, dans les fossés qu'ils boudent, Laisser pourrir les fruits du Rêve défendu, Au temps où s'enroulaient autour du tronc des mondes L'insidieux serpent des Paradis perdus.
Quand, las, nous chevauchions dans l'océan des herbes Sur de fiers alezans, vers d'anciens soleils, Et quand des hauts clochers que les cités eng-erbent Les aubes saluaient nos triomphants réveils.
42 LA LUMIÈRE KATALE
Alors planait sur nous Taile de Taventure, Nous savions la ferveur, frissonnante de palmes, Et l'été décernait à nos ivresses calmes Les parfums dénoués comme des chevelures.
Nous étions beaux et grands de toute la lumière, Le fleuve universel en nous roulait ses ondes, C'étaient les temps bénis de la clarté première Où des édens doraient la jeunesse du monde.
Depuis rien n'est resté du décevant mirage
Qui nous laisse à l'orgueil de la mélancolie ; ^
Nous regardons passer la lune au blanc visage
Sur l'automne flétri du jardin de la Vie.
Silencieux, assis au seuil de notre porte, Nous écoutons sonner les chasses clans la plaine Où, plus abondant que les ondes des fontaines, Le sang de iMarsjas rougit les feuilles mortes.
Et nous avons le soir cette angoisse d'entendre Tomber de Turne vaste et profonde des cieux, Comme si le jour mort eût épanché ses cendres, L'ombre éternellement en gésine de dieux !